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Le contrat vassalique durant la féodalité classique

crmonieAvant de commencer l'étude du sujet, il convient d'effectuer quelques précisions. Le thème de la féodalité est vaste. Ici, nous nous proposons d'étudier le contrat vassalique, largement pratiqué durant cette période. Mais, comme ce sujet est lui-même étendu, nous avons dû opérer des choix et écarter certains éléments - certes importants - mais non essentiels à la compréhension globale. Ainsi le terme de « bénéfice », les liens de vassalité multiples, les cas particuliers ou encore la définition de ce qu'est un « fief », ne seront pas abordés. Le but de cet exposé est simple. Nous voulons donner une vision la plus claire possible du contrat vassalique, en ne retenant que les aspects les plus « visibles ».

  

Pour cela, nous avons choisi de nous référer à un extrait de l'« Histoire du meurtre de Charles Le Bon, comte de Flandre », rédigé en 1127 par Galbert de Bruges. En 1127, le comte de Flandre meurt, un nouveau comte, Guillaume, prend le pouvoir. Les vassaux du comte défunt se rendent auprès du comte Guillaume et passent à nouveau un contrat vassalique comme la coutume le veut. Voici le passage du texte traduit :

« [1] Les vassaux du comte de Flandre firent l'hommage de la façon suivante. Le comte de Flandre demanda au futur vassal s'il voulait devenir son homme sans réserve, et celui-ci répondit : « Je le veux » ; puis ses mains étant jointes dans celles du comte qui les étreignit, ils s'allièrent par un baiser. [2] En second lieu, celui qui avait fait hommage engagea sa foi en ces termes : « Je te promets en ma foi d'être fidèle à partir de cet instant au comte Guillaume, de lui garder contre tous et entièrement mon hommage, de bonne foi et sans tromperie. ». Il jura cela sur la relique des saints. [3] Ensuite le comte leur donna les investitures à eux tous qui par ce pacte lui avaient promis sécurité et fait hommage par serment. ».

L'hommage

La pratique du contrat vassalique s'apparente à un rite avec ses codes connus de tous, où la hiérarchie est mise en évidence. Au Moyen-âge, le recours à l'écrit pour ce genre d'acte reste relativement rare, du moins jusqu'au XIIIe siècle au moins. De fait, l'oral et le « visible » ont une importance majeure au sein de ces sociétés qui ont le goût du concret, du « palpable ». C'est donc assez naturellement que la cérémonie d'entrée en vassalité se déroule en public, aux yeux de tous. Ainsi, vassal et seigneur prennent à témoin l'auditoire. Le rite est donc chargé en symboles et « faits et gestes » qui traduisent des engagements réels.

Dans l'extrait que nous avons choisi, Galbert de Bruges nous livre une véritable « chronologie » du contrat, étape par étape. En premier lieu, c'est l'hommage. Après cela, vient l'engagement de foi. Pour terminer, arrive la remise des investitures. En réalité, on remarque que cet ordre ici présenté n'est pas fixe. Hommage et foi peuvent s'inverser. Toutefois, c'est en suivant l'ordre du texte de Galbert de Bruges que nous étudierons les « étapes » du contrat.

A la base, l'hommage est donc le rite d'entrée en vassalité. Le terme apparait au cours du XIe siècle, dans le comté de Barcelone (ominaticum). On peut diviser l'hommage en trois temps : le volo, l'immixtio manuum et enfin l'osculum.

Le volo

liber feodorumLe volo se prononce presque toujours dans les mêmes termes. Dans les « Etablissements de Saint-Louis » (XIIIe siècle), la déclaration de volonté est résumée de la façon suivante : d'abord, le seigneur demande à son futur vassal s'il veut « devenir son homme » (devenio homo vester). Ensuite, le vassal répond par une formule type, dans notre extrait « Je le veux ». Enfin, le seigneur peut conclure par une phrase comme « Je vous reçois et vous prends comme homme [1]».

L'immixtio manuum

Deuxième étape, celle de l'immixtio manuum. Lorsque l'on sait le goût pour le concret des hommes en ce temps-là, le fait de « venir dans les mains de quelqu'un » (in manus alicuius venire) est un puissant symbole. De même, le seigneur accueille son vassal par les mains (aliquem per manus accipere). Parfois agenouillé, le vassal tend ses mains jointes vers le seigneur qui les recouvre alors des siennes. Cette tradition visible révèle l'autorité du seigneur sur son vassal. Une main contrôlée, c'est une épée maîtrisée, c'est s'assurer de la bonne administration d'un fief.

hommage edouard philippe

L'osculum

Enfin, vient le baiser. L'osculum est une pratique assez répandue en France. L'usage du baiser est complémentaire à l'hommage et à l'engagement de foi. On retrouve déjà l'osculum en 971, lorsque l'abbé Notker embrasse Otton Ier lors de son entrée en vassalité auprès de l'empereur germanique. Toutefois, le baiser ne semble pas automatique lors du contrat vassalique. On le retrouve dans d'autres types de contrats et sous d'autres formes, par exemple la paumée chez les paysans lorsqu'il s'agit de conclure une vente. Dans le cas présent, on peut surtout relever le caractère « visible » de cette pratique. D'ailleurs, au Moyen Age, on parle parfois « d'hommage de bouche et de mains ».

La Foi

Après l'hommage que nous venons de voir précédemment, Galbert de Bruges nous décrit ce que l'on nomme généralement le serment de fidélité (fides ou sacramentum). Il est en général prononcé debout, la main posée sur les Ecritures, sur un autel, ou encore – et c'est le cas ici – sur des reliques, ce qui est davantage « prestigieux ». Le vassal commence par jurer sa fidélité puis prononce son serment, fide et sacramentum. Parfois la teneur de ce serment est plus explicite que dans le cas présent. Par exemple, il en est ainsi lorsque le duc de Bohême Bretislav Ier prête serment au roi d'Allemagne Henri III en 1041. Le vassal affirme qu'il est désormais « l'ami de tous ses amis, l'ennemi de ses ennemis ».

D'autres types de serments révèlent un autre visage des rapports féodaux-vassaliques. Ainsi, ici et là, des vassaux s'engagent à ne pas capturer la personne du seigneur, ne pas le tuer ou encore à ne pas porter atteinte à l'entourage du seigneur. Nous pouvons en déduire le climat d'insécurité et de tension qui pousse les vassaux à s'engager à ne pas s'en prendre physiquement au seigneur.

En règle générale, le serment de foi et l'hommage semblent avoir dû être effectués à la résidence principale du seigneur (portare fidem). En d'autres termes, le vassal se déplace « chez » le seigneur pour conclure le contrat vassalique.

investitureL'investiture

Après l'hommage et le serment de fidélité, arrive l'investiture. De façon générale, l'investiture consiste dans la remise par le seigneur d'un objet symbolisant le fief, reçut par le vassal en bénéfice du contrat qui les lie désormais.

Investiture de Charles d'Anjou par le pape Clément IV qui tient une clé, XIIIe siècle

On distingue principalement deux formes de symboles. Celui dit « d'action » sert à matérialiser l'acte de concession. Ici encore, tout doit être visible, la symbolique traduit le réel. Le seigneur peut user soit d'un sceptre, d'une verge, d'un anneau d'or, d'une épée, qu'il fait passer dans les mains du vassal puis reprend. Parfois, s'il s'agit d'un objet de moindre valeur, le seigneur peut le briser.

L'autre forme de symbole est celui dit « d'objet ». Ici, le seigneur laisse l'objet entre les mains de son vassal. Il peut s'agir alors d'une poignée de terre, d'une branche ou - particulièrement en Allemagne – d'un étendard. Ceci symbolise le fief lui-même.

Dans le cas présent, ceci n'est pas dit dans l'extrait, nous pouvons citer un autre passage du texte où Galbert écrit qu'ensuite « avec la verge qu'il tenait à la main, le comte donna l'investiture, à tous ceux qui par cet accord, avaient promis sûreté, fait hommage et en même temps, prêté serment ». Etant donné que le comte se sert d'une verge qu'il garde en main, nous pouvons donc dire qu'ici l'investiture est réalisée au travers un symbole « d'action ».

Teneur du Contrat

Le contrat vassalique entraîne des obligations des deux parties, on dit qu'il est synallagmatique. Dans une lettre de 1020 adressée au duc d'Aquitaine, l'évêque Fulbert de Chartres nous livre une description précise de ces obligations. Nous retranscrivons le passage dans son intégralité tant il nous parait éclairant :

« Celui qui jure fidélité à son seigneur doit avoir toujours les six mots suivants présents à la mémoire : sain et sauf, sûr, honnête, utile, facile, possible. Sain et sauf, afin qu'il ne cause pas quelques dommages au corps du seigneur. Sûr afin qu'il ne nuise pas à son seigneur en livrant son secret ou ses châteaux forts qui garantissent sa sécurité. Honnête, afin qu'il ne porte pas atteinte aux droits de justice de son seigneur ou aux autres prérogatives intéressant l'honneur auquel il peut prétendre. Utile, afin qu'il ne fasse pas de tort aux possessions de son seigneur. Facile et possible, afin qu'il ne rende pas difficile à son seigneur le bien que celui-ci pourrait facilement faire et enfin qu'il ne rende pas impossible ce qui eut été possible à son seigneur. C'est justice que le vassal s'abstienne de nuire ainsi à son seigneur. Mais ce n'est pas ainsi qu'il mérite son fief, car il ne suffit pas de s'abstenir de faire le mal, mais il faut faire le bien. Il importe donc que sous les six aspects qui viennent d'être indiqués, il fournisse fidèlement à son seigneur le conseil et l'aide, s'il veut paraître digne de son bénéfice et s'acquitter de la fidélité qu'il a jurée. Le seigneur aussi doit, dans tous ces domaines, rendre la pareille à celui qui lui a juré fidélité. S'il ne le faisait pas, il serait à bon droit taxé de mauvaise foi ;de même que le vassal qui serait surpris manquant à ses devoirs, par action ou par simple consentement, serait coupable de perfidie et de parjure. ».[2]

Le vassal doit donc fidélité à son seigneur mais aussi ce que Fulbert nomme le « conseil et l'aide », consilium et auxilium.

Auxilium

L'aide – ou auxilium – comporte principalement le service militaire fournit à cheval, en général d'une durée de quarante jours par an. Avec le temps, le service militaire – ou ost – a parfois été remplacé par une redevance pécuniaire, l'écuage. L'auxilium due par le vassal à son seigneur peut aussi prendre la forme d'une pure aide financière. On la désigne par le terme « d'aide au quatre cas » : le vassal doit payer la rançon du seigneur en cas de capture de ce dernier ; le vassal doit participer aux frais d'adoubement du fils aîné du seigneur ; le vassal doit apporter sa contribution lors du mariage de la fille aînée du seigneur ; le vassal doit financer en partie le départ du seigneur pour la Terre Sainte.

Consilium

En parallèle de l'aide due au seigneur, le vassal lui doit aussi le conseil. Il est tenu d'assister le seigneur dans ses conseils, de siéger à la cour ou encore d'aider à la prise de décisions lors de jugements importants qui requièrent – selon le seigneur – l'avis de ses vassaux.

Comme nous l'avons précisé plus-haut, le contrat vassalique est synallagmatique, le seigneur doit aussi des obligations envers ses vassaux. Il doit leur être fidèle, les protéger et veiller à leur bon entretien. De même, si un vassal est accusé, le seigneur doit tout mettre en œuvre afin de lui rendre « bonne justice ».

Comme nous venons de le voir, le contrat vassalique suit un rite précis et admis de tous. Le caractère visible du « rituel » traduit la volonté d'afficher la hiérarchie entre les hommes, mais aussi vise à prendre l'auditoire comme témoin de cet acte. Trahir ses engagements, c'est également trahir ceux qui en furent les témoins. Bien sûr, il serait absurde de croire que tous ces contrats ont toujours été respectés, nombreuses guerres peuvent en témoigner. Si la teneur même de certains engagements peut nous sembler étonnante, à savoir ne pas tuer son seigneur ou encore ne pas le capturer, c'est bien que le danger était là. Il ne faut pas non plus croire que toutes les cérémonies du contrat vassalique se déroulent comme nous venons de l'expliquer. Mais la cérémonie que Galbert de Bruges décrit semble suffisamment répandue pour que nous puissions, aujourd'hui, en faire un « modèle » type. Et de ce modèle découlent bien entendu de nombreuses variantes. 

[1] Etablissements de Saint Louis, II, 19.

[2] Recueil des historiens des Gaules et de la France, X, p.463.

Bibliographie

- "Qu'est ce que la féodalité ?", François Louis GANSHOF. Tallandier, 1982.
- "La civilisation féodale", Jérôme BASCHET. Champs Histoire, 2009.
- "Histoire médiévale - Tome 2, Le Moyen Age XIe-XVe siècles", Michel KAPLAN. Bréal, 2004.

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