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Les Sarrasins en France au Moyen Âge

Bataille de PoitiersLa bataille de Poitiers est encore souvent considérée comme le premier contact entre les musulmans et les Francs. Un contact guerrier, qui aurait conditionné la suite des rapports entre les deux mondes. C'est la logique du « choc des civilisations » de Huntington. A l'inverse, se répand l'idée que cet affrontement cacherait une « rencontre » entre les deux civilisations, à l'image du mariage entre la chrétienne Lampégie et le Sarrasin Munnuza. Entre histoire, mémoire collective et légendes, qu'en est-il vraiment de la présence musulmane en France au Moyen Âge ?

 

Définir la France et les « Sarrasins »

On ne peut pas véritablement parler de « France » au Moyen Âge, et particulièrement aux VIIIe-XIe siècles. Le terme englobe en fait, pour la période et le thème qui nous intéressent, à la fois le royaume des Francs (puis de France), l'Aquitaine, le Languedoc, la Provence, et la Catalogne de ce côté-ci des Pyrénées...

Quant à « Sarrasins », c'est par ce terme que les textes de l'époque évoquaient principalement les musulmans (Arabes, Berbères, Perses,...).

La présence sarrasine en Septimanie et en Provence (VIIIe siècle)

Cette région correspond à peu près au Languedoc-Roussillon actuel, avec des villes comme Narbonne, Carcassonne, Béziers, Agde, jusqu'aux frontières de la Provence (Avignon ou Arles). Selon les sources et les périodes, Toulouse a aussi fait partie de cette région, mais au VIIIe siècle elle est contrôlée par le duché d'Aquitaine. Les Sarrasins franchissent les Pyrénées vers les années 718-719, dans la foulée de la conquête de l'Espagne wisigothique, qu'ils appellent al-Andalus. La cité de Narbonne est prise en 719-720, mais les troupes islamiques sont stoppées devant les murs de Toulouse par Eudes d'Aquitaine en 721.

toulouse eudesLes circonstances de l'installation des Sarrasins en Septimanie sont peu connues, en raison d'un manque de sources (ce qui est valable pour toute la période, y compris en al-Andalus). On sait qu'outre Narbonne, où siégeait un gouverneur nommé par Cordoue, les musulmans ont pris des villes comme Béziers, Agde, Nîmes et Carcassonne où la population aurait négocié sa reddition, notamment en payant un tribut et en s'engageant à soutenir les musulmans en cas de guerre.

Qui vient s'installer dans ces villes ? Là encore, difficile de le dire précisément. Logiquement, ce sont d'abord des soldats, qui mettent en place des garnisons pour contrôler les cités conquises. Viennent-ils avec leurs familles ? Impossible de l'affirmer. Ce qui est certain, c'est qu'on est loin des centaines de milliers de personnes venant s'installer sur place, comme l'affirment certains textes chrétiens repris, un peu vite, de nos jours...

L'archéologie est d'une précieuse aide pour essayer d'en savoir un peu plus. Dans la région de Ruscino, près de Perpignan et d'un ancien oppidum, des monnaies frappées en al-Andalus, ainsi que des plombs présentant des caractères coufiques (servant à fermer les sacs de butin), ont été retrouvés. D'autres découvertes du même type ont eu lieu, la plupart du temps près des anciennes voies romaines (via Domitia, via Aquitania), nous renseignant sur les itinéraires suivis par les armées islamiques depuis al-Andalus jusqu'en Septimanie. Un autre exemple récent est la découverte à Nîmes de trois tombes musulmanes du VIIIe siècle, des hommes adultes, probablement des soldats.

Il faudra cependant attendre de nouvelles fouilles pour affirmer qu'il y a eu de véritables établissements de populations musulmanes, pas uniquement le passage ou le rassemblement de troupes dans des garnisons. C'est l'un des chantiers majeurs pour l'avenir et la connaissance de la nature de la présence des Sarrasins dans cette région.

A Narbonne même, la question des vestiges sarrasins fait toujours débat. La mémoire collective a attribué aux Sarrasins des constructions qui étaient bien postérieures. C'est par exemple le cas de la tour Mauresque, construite au Xe siècle. Des fouilles ont longtemps cherché une mosquée, et un mihrâb avait été soi-disant découvert dans la cour de la Madeleine. La plupart des historiens s'accordent aujourd'hui pour dire que ces vestiges « sarrasins » n'en sont pas. Il y aurait d'abord eu un « goût du Sarrazinois » (P. Sénac) aux XIIIe-XIVe siècles, qui aurait influencé l'art local, tout comme l'arrivée au XVIe siècle des Morisques fuyant l'Espagne catholique. Un « imaginaire populaire » (F. Clément) s'est ensuite développé, particulièrement au XIXe siècle, voyant une influence sarrasine dans l'architecture, mais aussi la toponymie des lieux. On constate le même phénomène en Aquitaine, et surtout en Provence.

La Provence, justement, a connu au VIIIe siècle une présence sarrasine encore plus brève. Si Narbonne a été contrôlée par une garnison musulmane jusqu'à la prise de la ville par Pépin le Bref (759), des villes comme Arles ou Avignon n'ont vu que « passer » les Sarrasins. En effet, en 734-735, quelques années après avoir été vaincues par Charles Martel et Eudes d'Aquitaine à la bataille de Poitiers, les troupes musulmanes, à la faveur d'une alliance avec les Provençaux, se sont installées dans certaines villes de la région, avant d'en être repoussées par Charles et son frère Childebrand en 737.

A la fin du VIIIe siècle, la présence sarrasine dans le sud de la « France » se résume donc, probablement, aux razzias qui continuent les siècles suivants, en particulier au moment de l'offensive de Charlemagne contre ce qui devient la Marche de Catalogne au début du IXe siècle (prise de Barcelone en 801). On ne peut pas, aujourd'hui, affirmer qu'il y a eu une véritable installation pérenne de populations civiles musulmanes en nombre à cette époque dans cette région. Peut-être que des soldats ont fondé des familles avec des autochtones et sont restés malgré l'avancée des Francs, mais les sources n'en parlent pas, tout comme les conversions à l'islam des populations sous domination islamique pendant quelques décennies. On reste dans l'hypothèse, voire la légende...

La « légende » de Lampégie et Munnuza

L'union (contestée par certains historiens, comme Michel Rouche) entre une princesse chrétienne et un Sarrasin est devenue une sorte de symbole, à l'origine de légendes et de fantasmes.

sceaux narbonneLa source majeure, la plus précise, évoquant ce mariage est la Chronique mozarabe, un texte du VIIIe siècle écrit par un chrétien vivant sous domination islamique, en al-Andalus. Selon le chroniqueur, l'union scelle l'alliance, en 729, entre le duc Eudes d'Aquitaine et le Berbère dissident Munnuza. Le nom de la princesse n'est pas mentionné dans ce texte, mais dans une source postérieure, la Geste des Évêques d'Auxerre. Selon la Chronique mozarabe, Munnuza est puni par le gouverneur de Cordoue, et sa femme envoyée au calife. Il n'existe quasiment aucune autre source mentionnant ce mariage, et surtout aucune ne donne les détails de la rencontre et de l'union, et encore moins la nature des relations entre les deux époux. Pourtant, dès le XIXe siècle, le mariage est présenté par certains historiens sous un jour romanesque et tragique, donnant naissance à une véritable légende, relayée parfois de nos jours comme réalité historique. Ainsi, le comédien Lorànt Deutsch reprend l'idée de la beauté de Lampégie et la présente quasiment comme une martyre chrétienne, sacrifiée sur l'autel de la realpolitik. L'écrivain Salah Guemriche, quant à lui, présente le mariage comme un symbole multiculturel avant l'heure, où l'amour, malgré l'issue tragique, aurait été plus fort que la guerre.

Pourtant, si on revient à l'histoire et que l'on s'en tient aux sources, ce mariage mêlé de trahison n'a rien d'exceptionnel. C'est même un topos, un lieu commun, lié notamment à l'image de la femme, dont la séduction et la luxure mèneraient l'homme à la faute. Au haut Moyen Âge, et pour la région qui nous concerne, il existe un exemple proche, rapporté aussi par des sources arabes : le roi wisigoth Rodéric, subjugué par sa beauté mais éconduit, aurait violé la fille du comte Julien ! C'est pour cette raison que ce dernier se serait allié aux musulmans, entrainant ainsi la conquête de l'Espagne wisigothique.

Cette idée de trahison que symboliserait l'union entre Lampégie et Munnuza n'est pas anodine. Elle est prise comme telle par l'émir de Cordoue, mais on peut penser aussi qu'une source franque, le Continuateur de Frédégaire, y a songé quand il accuse le duc Eudes de trahison, même si l'auteur ne mentionne pas explicitement le mariage, seulement l'alliance du duc avec les Sarrasins.

Entre conflit et commerce

Après l'échec de l'expédition de Charlemagne en al-Andalus, les contacts directs entre monde franc et monde musulman aux IXe et Xe siècles ont lieu aux frontières : les Pyrénées et la Méditerranée. Ce sont principalement des raids pour du butin et des esclaves. Il existe également des relations diplomatiques, avec l'émirat puis le califat de Cordoue, ainsi que le califat abbasside. Difficile dès lors d'imaginer la présence de populations musulmanes dans le royaume franc.

Les traces de contacts ont été une nouvelle fois trouvées par l'archéologie. On peut citer notamment la découverte d'épaves de navires sarrasins du Xe siècle au large de la Provence. Il s'agit de navires de commerce, dont on ne connaît pas avec certitude la destination : la Provence, l'Italie ? Ils venaient probablement du califat de Cordoue. Depuis la moitié du IXe siècle, l'émirat de Cordoue a développé une véritable politique maritime, notamment pour faire face aux raids vikings (Séville, en 844). La marine omeyyade est à la fois une marine de guerre, de course et de commerce, et les relations tant conflictuelles que marchandes se multiplient avec le monde franc et la péninsule Italienne. On sait par exemple que la cité d'Amalfi a commercé tôt avec al-Andalus et surtout avec Alexandrie. Les autres cités italiennes prennent sa suite les décennies et siècles suivants.

Ce mélange entre guerre et commerce se voit dans ce que les historiens ont longtemps appelé « la piraterie sarrasine ». Aujourd'hui, ils insistent sur le fait que les « pirates » étaient en fait, le plus souvent, mandatés par le pouvoir cordouan, et pouvaient facilement se transformer en marchands selon le contexte, le principal commerce de la Méditerranée occidentale étant les esclaves.

Fraxinetum, un établissement sarrasin en Provence

844tombe Sorede 1Le camp musulman que l'on situe aujourd'hui près de la Garde-Freinet provoque depuis longtemps des débats chez les historiens. Marc Bloch le désignait comme un « nid de brigands ». Depuis, les spécialistes ont permis d'en savoir un peu plus. En revanche, ils ne sont pas basés sur l'archéologie cette fois, mais sur les textes (arabes comme latins), car aucune trace archéologique d'un établissement sarrasin n'a été retrouvée dans la région.

Ce que l'on sait globalement, c'est que le début de l'installation de contingents musulmans près de l'actuel Saint Tropez aurait eu lieu à la fin du IXe siècle. Les Sarrasins étaient peut-être des marins andalous fuyant les troubles de l'émirat omeyyade. Il semble en revanche que, le pouvoir stabilisé, et surtout le califat proclamé (en 929), Cordoue ait fait de cet établissement un point d'appui de sa politique en Méditerranée occidentale. Fraxinetum sert alors de base à des raids en Provence.

Les Sarrasins de la Garde-Freinet se sont rendus célèbres dans les sources chrétiennes suite à l'enlèvement de Maïeul, abbé de Cluny, en 972. Cela aurait conduit les comtes de Provence à dépasser leurs rivalités pour expulser les musulmans. Cependant, une étude plus minutieuse des sources montre que le terme « sarrasin » n'était pas toujours utilisé pour désigner les musulmans, mais ceux qui se comportaient comme des païens ou des brigands. A l'époque, la Provence était très divisée et il semblerait que certains méfaits attribués aux Sarrasins avaient en fait été commis par d'autres...De plus, cette présence musulmane pendant plusieurs décennies est en partie à l'origine de mythes populaires, et aurait même influencé la toponymie des lieux (le massif des Maures, la ville de Ramatuelle,...). Là encore, les historiens restent dubitatifs.

Le cas de Fraxinetum continue de fasciner et de poser question. L'absence de vestiges ne permet pas, en tout cas, de savoir combien de musulmans se trouvaient là, et s'ils se sont installés plus avant dans les terres provençales. Encore moins ce qu'il est advenu d'eux une fois le camp détruit par les comtes de Provence.

Artisans et marchands sarrasins à Montpellier et Marseille

Si la période VIIIe-XIIe siècles est marquée avant tout par l'affrontement, la deuxième moitié du Moyen Âge voit se développer les échanges commerciaux entre monde musulman et monde latin. Ce sont les cités italiennes qui dominent ce commerce, y compris dans les pays d'Islam, mais les ports du sud de la France jouent également un rôle, certes mineur.

Là encore, comme à Narbonne ou à la Garde-Freinet, l'éventualité d'une présence musulmane a provoqué des débats chez les historiens, et développé un imaginaire populaire. C'est le cas notamment à Montpellier avec la découverte de stèles funéraires musulmanes à la fin du XIXe siècle. On ne sait toutefois pas si elles ont été amenées d'ailleurs, ou si elles venaient d'un cimetière musulman disparu. L'une des stèles mentionne un étudiant, ce qui amène certains historiens à penser que le jeune homme inhumé étudiait à la célèbre université de Montpellier. Les textes viennent au secours de l'archéologie. L'historien Charles-Emmanuel Dufourcq a parlé de « colonie musulmane » à Montpellier au XIIe siècle. Des sources, dont Benjamin de Tudèle, évoquent la présence de négociants dans la ville, dont des Sarrasins. Le pape Alexandre III aurait été interpellé par un prince sarrasin, dans sa langue, en 1162. Le comte Guilhem V aurait aussi « défendu à son aîné de prendre aucun juif ou sarrasin pour baïle de Montpellier », ce qui laisse supposer que des musulmans pouvaient prétendre à ce droit.

Le cas de Marseille est tout aussi intéressant. Ce n'est pas un port majeur au Moyen Âge, mais on sait que les Marseillais commercent avec le monde musulman (Occident comme Orient) à partir du XIIIe siècle. Des marchands phocéens sont ainsi présents à Ceuta, Bougie et Tunis. A l'inverse, des marchands musulmans sont-ils installés à Marseille ? L'archéologie a permis de découvrir des sépultures musulmanes, ainsi que des ateliers de potiers probablement d'origine andalouse. Pour les marchands, des sources documentaires cette fois permettent de dire qu'une présence était tout à fait possible, mais difficile d'évaluer leur nombre et la durée de leur séjour.

Des esclaves sarrasins dans le sud de la France (XIIe-XVe)

Outre les marchands, les artisans et les guerriers, les recherches des historiens ont montré la présence d'esclaves musulmans dans le sud de la France à cette période. Leurs origines sont très diverses, de l'Espagne en pleine Reconquista, à l'Afrique (par le biais des corsaires), en passant par la Tartarie (où il s'agit souvent de populations récemment converties à l'islam). Ils sont, comme les autres esclaves, valets de ferme, ouvriers, artisans, domestiques. Malheureusement, une fois affranchis, ils disparaissent des sources. On peut néanmoins penser que la plupart n'ont pas pu rentrer chez eux, et ont donc fait souche dans la région.

Les « racines sarrasines » de la France ?

L'histoire montre que des musulmans se sont bien établis au Moyen Âge dans ce qui est devenu la France. Principalement des soldats aux VIIIe-Xe siècles, puis surtout des marchands et des artisans les siècles suivants, sans oublier les esclaves (que l'on retrouvera à l'époque moderne, notamment à Marseille et Toulon avec les équipages de galères). Cependant, doit-on parler de « racines sarrasines » de la France ?

La notion de « racines » n'est pas pertinente en histoire, mais elle est parfois utilisée aujourd'hui, particulièrement pour contrer le discours sur les « racines chrétiennes » de la France, et ainsi montrer la diversité des origines de la France.

Il ne faut probablement pas se placer sur ce terrain pour répondre à ceux qui veulent d'une identité française fermée. Peu importe le nombre et la pérennité des populations musulmanes en France à cette époque. Ce que l'on sait, c'est qu'il n'y a pas eu que conflit, mais également échanges diplomatiques, commerciaux, culturels et artistiques, des transferts technologiques, et donc influence réciproque.

Bibliographie

- C. Richarté, R-P. Gayraud, J-M. Poisson (dir), Héritages arabo-islamiques dans l'Europe méditerranéenne, La Découverte, INRAP, 2015.
- M. Arkoun (dir), Histoire de l'Islam et des musulmans en France, Albin Michel, 2006.
- P. Sénac, Charlemagne et Mahomet, Folio histoire, 2015.
- « Islam et Chrétiens du Midi (XIIe-XIVe) », Cahiers de Fanjeaux, 1983.
- W. Blanc, C. Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l'histoire au mythe identitaire, Libertalia, 2015.

Sites à consulter

- INRAP

- Nos ancêtres les Sarrasins

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