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Les papes, Rome et les arts (XVe-XVIIe siècles)

250px-Jugement_dernierA la fin du Moyen Âge, de retour à Rome, le pape est le seul à pouvoir rivaliser avec le roi de France, car il est à la fois souverain spirituel et temporel. Ce pouvoir et cette rivalité s’expriment par le biais des arts avec, en ce qui concerne la papauté, l’importance centrale et retrouvée de Rome, fondement du pouvoir du pape et de sa légitimité par l’héritage de saint Pierre, et ce même si plusieurs papes exercent leur mécénat dans d’autres villes, comme Sienne, Savone ou Florence. Durant la période, le lien avec Rome ne fait que s’accentuer.


 

« Roma instaurata »

Ce terme est utilisé par l’humaniste Flavio Biondo (mort en 1463) pour appeler à une Rome restaurée en faisant revivre les monuments de la Rome impériale et chrétienne, sous le pontificat d’Eugène IV (1431-1447). Durant cette période, le pouvoir du pape est contesté, les souverains pontifes sont accusés de mondanité, de corruption et de simonie, l’exemple le plus significatif étant Alexandre VI Borgia (1492-1503), qui est représenté sur certaines gravures comme l’Antéchrist. Il y a donc une nécessité, dès le retour d’Avignon, de restaurer Rome et la légitimité du pape.

Bien avant Alexandre VI Borgia, c’est donc Eugène IV qui s’y attèle. Il succède à Martin V et doit faire face à une rébellion des Colonna, qui le pousse à fuir jusqu’en 1434. Cela ne l’empêche pas de commander à Filarete une Crucifixion de saint Pierre qui a pour but d’exalter la Rome antique et les liens avec la fondation de la Ville (les deux pyramides, tombeaux de Romulus et Remus).

250px-Jugement_dernierUn programme antiquisant continue les années suivantes : sous le pontificat d’Alexandre VI Borgia, les Rois Catholiques commandent ainsi à Bramante le Tempietto, pour l'église San Pietro in Montorio. On redécouvre des merveilles antiques comme le Laocoon (en 1506) et les fresques grotesques de la Domus Aurea de Néron (vers 1480). Parallèlement, se met en place un programme urbaniste pour remodeler Rome, d’abord sous Sixte IV (1471-1484) avec la construction du Ponte Sisto, qui désenclave le Vatican et facilite la venue des pèlerins pour le Jubilé de 1475, ainsi que les travaux du Campidoglio (Capitole) et le bronze de la Louve romaine (où les jumeaux sont ajoutés), façon pour le pape d’intégrer la municipalité et d’asseoir son autorité. Sous Jules II (1503-1513) sont construites les via Lungara et Giulia qui relient les centres politiques et religieux.

Les papes édifient aussi des palais, dont le nombre se multiplie à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, comme le Palazzo Venezia par le pape Paul II (1464-1471). Le successeur d’Eugène IV, Nicolas V (1447-1455), lance le grand chantier du Vatican pour rénover une basilique et des bâtiments défensifs en très mauvais état. Le chantier dure sans interruption jusqu’au XVIIe siècle ! S’y succèdent des artistes comme Fra Angelico, Bramante, Michel-Ange,…Le pape Sixte IV, avec l’aide de Laurent le Magnifique, fait construire la Chapelle Sixtine et ouvre la Bibliothèque vaticane (1475), alors que la basilique constantinienne est rénovée en 1505, sous Jules II. Celui-ci se dote d’une grande collection d’œuvres, dont certaines sont exposées au Belvédère à partir de 1507 : le Laocoon, l’Apollon et la Venus Felix. Au sein du Belvédère se tient une académie humaniste, assimilée au Parnasse par des artistes comme Raphaël (1483-1520). C’est un lieu où l’on fait des concours de poésie (comme lors de la visite de Maximilien 1er en 1512). L’influence platonicienne amène à une exaltation des papes philosophes, liant pouvoir et savoir, comme on peut le voir dans L’école d’Athènes et La dispute du saint Sacrement de Raphaël. Les papes Médicis (Léon X et Clément VII) sont ceux qui s’appuient le plus sur les arts pour restaurer le prestige des papes, tout en s’écartant du modèle impérial de Jules II ou de la « paganisation » reprochée à Alexandre VI Borgia.

La fin de la Roma instaurata intervient dans la violence avec le sac de Rome par Charles Quint, en 1527.

« Roma sancta »

paul-iii-farnese-directing-the-continuance-of-st-peter-s-1544-by-giorgio-vasariLe contexte de crise religieuse (et politique) modifie la politique artistique des papes. Le successeur de Léon X, l’éphémère Adrien VI (1522-1523), est outré par les statues antiques, qu’il cache ou couvre de feuilles de vigne, ce qui ne l’empêche pas d’être considéré comme un barbare par les Romains, étant d’origine allemande (le dernier non-italien avant Jean-Paul II).

Les abus et le népotisme sont critiqués, mais pas l’exaltation de Rome, avec parfois un brin d’hypocrisie. Ainsi, le pape italien Paul III lance un grand projet de réformes, mais ne se gêne pas lui-même pour pratiquer le népotisme, comme le montre Titien dans Paul III, Alexandre et Ottavio Farnèse (1546). En 1536, il accueille Charles Quint avec un triomphe à l’antique, et fait pour cela percer une voie entre les arcs de Titus et Septime Sévère. Cette manifestation scelle à la fois la réconciliation avec l’empereur, et la confirmation de Rome comme seul centre impérial. Dans le même esprit, et sur les conseils de Michel-Ange, il fait déplacer la statue de Marc-Aurèle (ou de Constantin ?) sur la place du Capitole.

L’inquiétude religieuse due au contexte de la Réforme se retrouve dans les arts, comme dans Le Jugement Dernier de Michel-Ange, qui est une révolution artistique mais aussi un scandale : nudité, absences de Dieu, du Saint-Esprit et de la hiérarchie ecclésiastique, séparation entre élus et damnés peu évidentes, montrent l’influence des Spirituali et de certains thèmes de la Réforme. Sans pour autant que l’on puisse dire que l’artiste était protestant. Nous sommes plus dans l’angoisse que dans le triomphalisme.

Toutefois, persiste une volonté d’affirmer une image de puissance de Rome, avec par exemple Vasari et son Paul III supervisant la construction de Saint-Pierre (1544).
L’hérésie est quant à elle très violemment combattue, à travers la création en 1542 de la Congrégation du Saint Office de l’Inquisition, qui contrôle l’élection des papes. Paul IV (1555-1559) continue de renforcer l’autorité pontificale et de lutter contre l’hérésie et la simonie, de façon autoritaire, tout en se mettant en scène comme l’illustre sa statue sur le Capitole, et en pratiquant le népotisme. Sa mort est célébrée par le peuple, qui détruit le palais et la statue du pape, mutilant son nez et ses oreilles.

Bernini_BaldachinoMalgré tout, les papes intransigeants s’imposent, à l’image de Pie V (1566-1572) qui commande à Vasari un Jugement Dernier pour le palais Bosco ; sur le tableau, un massacre d’hérétiques. Sur son tombeau sont également célébrées les victoires de Lépante et sur les Huguenots. Les papes de la fin du XVIe siècle insistent sur l’Antiquité chrétienne d’une Rome gorgée du sang des martyrs (redécouverte des catacombes), et l’apogée de cette supériorité de la Rome chrétienne sur la Rome païenne est célébrée lors du jubilé de 1600, sous le pontificat de Sixte Quint, quand un million de pèlerins investissent une ville une nouvelle fois modifiées pour l’occasion par de grands projets urbanistiques.

« Roma caput mundi »

La période qui suit voit pourtant un épuisement de l’intransigeance et un retour du népotisme, à l’image du pontificat d’Urbain VIII (1623-1644). Le caractère mondial de la papauté s’affirme quand des princes japonais sont reçus par Sixte Quint, ou à travers les œuvres du Bernin (la fontaine des Quatre Fleuves) ou d’Andrea Pozzo (Apothéose de saint Ignace, où les quatre continents sont représentés). De plus, les artistes ne sont plus seulement italiens, mais internationaux, à l’instar de Nicolas Poussin ou de Rubens : Rome s’impose comme une capitale artistique.

Ce triomphalisme se symbolise par l’achèvement des travaux du chantier de Saint-Pierre, avec les œuvres de Maderno, et surtout du Bernin : la Chaire de saint Pierre et le Baldaquin, sur le modèle du Temple de Jérusalem (les colonnes torsadées). Ce modèle romain va se diffuser, même si finalement le projet du Bernin ne sera pas retenu par Louis XIV.

 

Bibliographie

-          A. Vauchez, Rome au Moyen Âge, Riveneuve, 2010.

-          A. Chastel, Le sac de Rome (1527), Gallimard, 1983.

-      G. Labrot, L’image de Rome, une arme pour la Contre-Réforme (1534-1677), Champ Vallon, 1987.

-          P. Prodi, Il sovrano pontefice : un corpo e due anime : la monarchia papale nella prima età moderna, Il Mulino, 2006.

-          F. Buttay, « La mort du pape entre Renaissance et Contre-Réforme : les transformations de l’image du souverain pontife et ses implications (fin XVe- fin XVIe) », La Revue historique, no 625, 2003, p 67-94.

Article tiré d’un cours de prépa Capes de M. Tallon,  à Paris I-Paris IV.

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