La Bataille de Pavie  entre1525 et 1531 par van OrleyLa Violence a longtemps été pensée sous une approche anthropologique et non sous une approche historique, puisqu'on a considéré que le fond initial de l'être humain est d'être violent. Cependant, les auteurs anciens de l'époque moderne ne pensent pas ça. Pour Aristote, l'homme est fait pour vivre en société et naturellement fait pour la communication et donc pour pacifier. Rousseau insiste plutôt sur un état idéalisé. Les choses changent au XIXe siècle quand des auteurs insistent sur le fait que l'homme est un animal avant d'être un humain.  En ce sens, il aurait des besoins à satisfaire, ce qui l'amènerait à acquérir des comportements violents puisque la violence est considérée comme naturelle chez les animaux (selon les théories de Charles Darwin notamment). Dans le contexte actuel, la violence est régulièrement mise au ban des actualités, il est cependant intéressant de noter que depuis la fin du Moyen âge, la société a connu un véritable mouvement de « Civilisation des Mœurs » qui nous amène aujourd'hui à repenser la violence autrement. 

 

Définir la Violence

Apparu au début du XIIIe siècle en français, le mot « violence » qui dérive du latin « vis », désignant la « force » ou la « vigueur », caractérise un être humain au caractère emporté et brutal. Il définit aussi un rapport de force visant à soumettre ou à contraindre autrui. Aux siècles suivants, la civilisation lui a accordé une place fondamentale, que ce soit pour en dénoncer les excès et la dire illégitime ou pour lui donner un rôle positif éminent et la caractériser comme légitime. Jusqu'au XXe siècle, le continent a vécu dans la violence. Une violence qui permettait de répondre aux attaques rivales, aux guerres internes ou aux divergences d'opinions notamment religieuses.

Le Massacre de Mountain MeadowsSi certains pensent que la violence est un phénomène purement inné, l'importance de l'environnement économique et social dans la création de coupables et d'actes de violences montre qu'il n'en est rien. Il est cependant intéressant de noter que depuis le XIIIe siècle, le coupable a « un profil type » puisqu'il s'agirait en général des jeunes hommes célibataires, âgés entre 20 et 29 ans (c'est notamment la théorie que défend l'historien Robert Muchembled). En effet, l'agressivité destructrice est bien souvent une affaire d'hommes et les femmes représentent dans les sources judiciaires anglaises environ 10% des coupables d'homicides et 14% en France. Ces statistiques permettent d'alimenter ainsi le mythe de la femme douce et maternelle qui a bercé l'Europe aux XIXe et XXe siècle.

Les historiens ont également noté qu'en période de paix, le nombre d'actes de violences augmentent du fait de la progression démographique et de l'aggravation des tensions entre générations. Dans ce contexte-là, est-il nécessaire de faire la guerre pour réduire la violence ? Difficile de répondre à une telle question ; il reste qu'en période de guerre, et notamment depuis la fin du moyen âge, la chute démographique entraine de fait une réduction de la violence, notamment chez les jeunes.

Le Spectaculaire déclin de la Violence

Les travaux du sociologue Norbert Elias sont les premiers à défendre l'idée d'un spectaculaire déclin de la Violence depuis la fin du Moyen âge. En 1939, le sociologue allemand publie une « Histoire du processus de civilisation » qui tombe dans l'oubli pour être redécouverte et réédité dans les années 70 et traduite en français, en deux volumes, en 1973 et 1975, sous le titre « La Civilisation des Mœurs ». L'idée révolutionnaire d'Elias est donc de montrer que, depuis le Moyen âge, l'Occident a connu un très long mouvement de réduction de la violence qui passe de l'extérieur par un renforcement de l'état (ce qui permet d'imposer des contraintes sur les individus) et par un développement de l'autocontrainte (ce qui entraînerait une réduction des pulsions).

Son étude se base sur des traités de civilités qui sont de plus en plus nombreux à la fin du XVIe siècle (notamment le traité d'Erasme en 1530, La civilité puérile). Le mot de « civilité », va alors s'imposer pour décrire la façon de se comporter en société. Elias arrive à prouver qu'il y a une réduction de la violence mais il n'arrive pas à le montrer de façon incontestable, son ouvrage étant écrit dans les années 30, alors que peu de travaux sont développés à ce sujet.

Arsène LupinAujourd'hui, on sait qu'Elias avait raison puisqu'à partir d'études sur le cas Anglais, on a réussi à montrer que le taux d'homicide baisse entre le XIIIe et le XXe siècle. En effet, au XIIIe siècle, le taux d'homicides étaient en moyenne de 20 pour 100 000 habitants en Angleterre, mais il pouvait monter dans certaines villes jusqu'à 110 pour Oxford, ou 45 pour Londres. Vers 1600, le taux d'homicides atteint 10 pour 100 000 habitants, ce qui montre une baisse radicale qui se confirme, puisqu'en 1660, on passerait à 5 homicides pour 100 000 habitants et en 1780 autour de 1 pour 100 000 habitants. Cette baisse se vérifie également pour la France sur des périodes un peu plus récentes. En 1936, le taux d'homicides en France était de 1,1 pour 100 000 habitants, on passe à 0,8 en 1968, à 0,7 en 2000 et en 2012, on remonte à 1,1 pour 100 000 habitants.

Des nuances sont cependant à noter selon les régions (la Corse se situe à 7 pour 100 000 habitants mais le taux d'homicides le plus élevé au monde se trouve au Honduras avec 91,6 homicides pour 100 000 habitants). Le taux d'homicides est bien évidement un indice à prendre en compte pour démontrer cette baisse de la violence mais un deuxième permet de le nuancer : le taux de suicides avec un différentiel « genré », on voit alors que c'est la Russie qui a un des plus grands taux de suicides avec 30 pour 100 000 habitants (54 pour les hommes et 9 pour les femmes), suivie du Japon qui se trouve à 24,4 pour 100 000 habitants (36 pour les hommes ; 14 pour les femmes). Un troisième indice à utiliser est le taux de viol, mais il est difficile de trouver les chiffres et les indices sont moins systématiques. On sait cependant que ce taux serait supérieur à 100 pour 100 000 habitants en Afrique même si ces chiffres restent à prendre avec précaution.

Au vu des nombreux indices que les historiens possèdent, il est donc incontestable qu'il se passe un tournant dans la violence entre le XVIe et le XVIIe siècle, tournant que tous les pays européens connaitront mais plus tardivement que l'Angleterre (à Amsterdam au XVe siècle, on est à 50 homicides pour 100 000 habitants et au XIXe siècle on passe à 1).

Un retour de la Violence sur le devant de la scène ?

Depuis 1945, le tabou du sang s'impose sur l'Europe occidentale, puisque le souvenir des hécatombes du premier XXe siècle contribue à renforcer le dégoût de l'homicide et de la violence sanguinaire. Or, pour la première fois dans sa longue histoire, la civilisation européenne se trouve libérée de la pression directe de la guerre sur son sol, à l'exception de certaines marges instables. En résulte une mutation du rapport à la loi ancienne de la force qui se traduit par un bouleversement des équilibres entre les classes d'âges et les sexes.

Les Apaches de ParisCette quasi absence de conflits sur le territoire entraîne un fait inouï depuis des siècles, qui est que l'écrasante majorité des jeunes européens de la seconde moitié du XXe siècle n'a jamais supprimé ni blessé un être humain, la notion même d'homicide résultant d'une construction social et légale.

Si les médias semblent nous abreuver continuellement des actes de violences perpétrés en France, les récentes augmentations enregistrées en matière d'agression physique et d'homicide ne sont peut-être que des fluctuations sur une courbe qui demeure très basse dans le long terme. Les plus pessimistes y verront la conséquence de la crise des valeurs familiales et les optimistes la poussée du contrôle social vers des espaces privés. Mais la vérité se trouve certainement entre les deux. Aujourd'hui, les schémas historiques semblent se reproduire.

La réapparition de bandes de jeunes, lointaines héritières des bandes juvéniles du XVIe siècle, présentent des caractéristiques nouvelles parfaitement adaptées à leur temps. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, la délinquance juvénile devient également un important problème. La notion fait cependant débat chez les historiens puisqu'elle semble indiquer une brusque émergence du phénomène, alors que la discussion mérite d'être reprise dans un cadre beaucoup plus large, notamment celui des contrôles déjà opérés sur cette classe d'âge au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle.

La violence aujourd'hui

Si aujourd'hui, un retour à la violence est indiscutable, il est important de noter que, comme nous l'avons déjà dit, ces périodes apparaissent lors de longs développements démographiques et économiques qui sont propices à la montée de mécontentements générationnels.

BanlieueLa violence est un véritable champ d'étude historique qui fait aujourd'hui de nombreux émules avec, sur le devant de la scène, le professeur Robert Muchembled. Difficile à appréhender, il est cependant à noter qu'elle fait partie de notre société bien qu'elle ait considérablement diminué depuis la fin du Moyen âge. Cependant, aujourd'hui la violence est réellement dans un tournant avec l'utilisation d'armes toujours plus destructrices et toujours plus impressionnantes. Si lors des batailles de la Renaissance, peu de gens étaient finalement tués, aujourd'hui, avec l'utilisation d'armes telles que la bombe atomique, on a assisté à de véritables massacres (notamment lors des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki).

Penser la violence, c'est aussi la penser au travers de l'histoire, si l'on dit souvent que l'histoire nous permet de tirer les leçons du passé, ne serait-il donc pas intéressant de s'y pencher un peu plus et d'étudier plus énergiquement les faits passés ?

Pour aller plus loin

- Robert Muchembled, Une histoire de la Violence, de la fin du Moyen âge à nos jours, Seuil, Paris, 2008

La violence, d' Yves Michaud. « Que sais-je ? », 2018.

- Norbert Elias, La civilisation des mœurs, Pocket Agora, 2003

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