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L’édit de tolérance de Milan (13 juin 313)

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L'édit de Milan ou édit de Constantin publié en 313 fête cette année ces 1700 ans. De nombreuses manifestations ont lieu cette année en Europe pour célébrer l’anniversaire de l’édit qui a octroyé la liberté religieuse aux chrétiens : le symposium en Roumanie et le concert en Serbie en présence du président serbe, Tomislav Nikolic, et du patriarche orthodoxe Irinej de Serbie ou encore exposition à Milan sont quelques-uns des évènements qui vont parsemer l’année.
 
L’an dernier de nombreuses biographies de Constantin ont été publiées en France preuve de l’engouement suscité par cet anniversaire. Le cardinal Angelo Scola, Archevêque de Milan déclarait le 6 décembre 2012 que « dans un certain sens, avec l’Édit de Milan, les deux dimensions que nous appelons aujourd’hui “liberté religieuse” et “laïcité de l’État” apparaissent pour la première fois dans l’histoire. » Si cette affirmation peut susciter le débat, l’édit de Milan est bien un texte important dans l’histoire de l’humanité.

Les Ier et IIe siècles : une relative paix pour les chrétiens.

Au Ier et au IIe siècles, le christianisme est largement toléré dans l’Empire : il n’y a pas de chasse aux sorcières menées par les empereurs. Les seules persécutions d’ampleur répertoriées sont celle sous Néron à cause de l’incendie de Rome (en 64) avec le martyr de Pierre et Paul où le pouvoir impérial est impliqué et celle de Lyon en 177 qui semble être une affaire locale dont les historiens ont encore du mal à démêler tous les enjeux avec certitudes. Il existe certainement des persécutions locales dont les lettres de Pline et Tertullien gardent la trace. Cependant, dans les deux cas, les gouverneurs ne font pas une chasse systématique aux chrétiens et ne jugent que ceux qui sont dénoncés et qui ne renient pas leur foi. À Rome même on sait que les chrétiens étaient mal vus comme l’illustrent les propos de Tacite et de Pline à leur égard. Ainsi durant la paix romaine, les empereurs font preuve de clementia envers les chrétiens qui se rétractent.

Les persécutions : une réponse à la « crise » du IIIe siècle

saint sebastien et saint fabien.jpgC’est durant la seconde moitié du IIIe siècle que les persécutions de chrétiens prennent une grande ampleur. On ne traitera pas dans cet article de la persécution de Maximin le Thrace qui semble très limitée. Il faut attendre Trajan Dèce en 249 pour avoir une persécution brève mais violente. Cet empereur avait un programme politique conservateur qui conjugue restauration de l’autorité impériale, exaltation du passé et retour aux valeurs traditionnelles. Ce dernier point est très important car selon lui les Romains se sont détournés des dieux qui se vengent et engendrent les crises politiques, sociales, culturelles, économiques et militaires auxquelles sont confrontés les Romains. La procédure est simple : toute personne convoquée devait effectuer soit un sacrifice soit bruler de l’encens pour se voir remettre un certificat. Ceux qui refusaient allaient en prison et subissaient toute une procédure qui avait pour but de les ramener dans le droit chemin. Beaucoup acceptent mais deviennent par conséquent des lapsi (un chrétien qui a renié sa foi). Les lapsi posent de nombreux problèmes au sein du christianisme (certaines autorités ecclésiastiques sont elles-mêmes des lapsi). Les chrétiens ne sont pas expressément visés par cet édit et les autorités romaines ne demandaient pas aux chrétiens une renonciation à leur foi mais seulement qu’ils accomplissent les actes demandés.

La seconde grande persécution est celle de Valérien (257-258) qui vise expressément les chrétiens. Cette persécution peut être vue comme une réponse aux défaites face aux Perses et la peste qui sévit encore. Les mesures sont plus contraignantes : les réunions dans le cadre du culte chrétien sont interdites, les autorités chrétiennes doivent reconnaître les dieux de l’Empire sous peine d’exil. Ces mesures semblent avoir eu un effet relatif d’où l’adoption de nouvelles plus sévères. Les résultats ne sont pas encore à la hauteur des attentes.  La capture de Valérien met fin aux persécutions et son fils Gallien publie un édit de tolérance qui vise à calmer la situation. Il semble que certains lieux aient été restitués aux chrétiens. La petite paix de l’Église s’installe jusqu’à la grande persécution.

Le christianisme : une religion inadaptée aux mœurs romaines

martyrs1.jpgLes persécutions chrétiennes ne sont pas qu’une réponse à une crise politique ponctuelle mais aussi à un problème religieux. Les chrétiens ne peuvent pas participer aux sacrifices qui sont une des garanties de la survivance de l’ordre romain voulu par les dieux : c’est en effet le non-sacrifice pour la cité plus que la non-participation au culte impérial qui est réprimandée. Cette non-participation aux cultes civiques touche aussi le monde militaire d’autant plus après l’édit de Caracalla qui transforme de nombreux chrétiens en citoyens romains. Le martyr du centurion Marcellus illustre les difficultés que pouvaient rencontrer les chrétiens dans l’armée. Slah Selmi écrit : « Les Actes de saint Marcel se sont déroulés le 21 juillet 295. C’était à l’occasion de la fête de l’épiphanie des empereurs c’est-à-dire l’anniversaire du jour où Dioclétien fut proclamé Jovius, fils de Jupiter, et Maximien Herculius, fils d’Hercule. Dans la ville de Tanger, dont Fortunatus était préfet, on fit de nombreuses réjouissances dans l’armée pour célébrer cet anniversaire. Marcel, un des centurions de la légion Trajane, s’approcha du trophée des drapeaux de la légion devant lequel on offrait les sacrifices. Il lança son ceinturon en disant «Je suis soldat de Jésus-Christ, le roi éternel». Il jeta aussi ses armes et repris : « Dorénavant je refuse de servir vos empereurs, ne voulant adorer vos dieux de bois et de pierre, sourdes et muettes idoles»... «Il est impossible à un chrétien de servir dans la milice du siècle»... «Tous les soldats banquetaient et sacrifiaient»; « Telle était la situation faite aux militaires, qu’ils étaient forcés de rendre un culte aux empereurs»...». J’ai fait ainsi devant le trophée pendant que l’on célébrait la fête de l’empereur. Par conséquent il fut incriminé de désertion et de blasphème.» Le christianisme posait donc de nombreux problèmes dans le cadre de l’Empire romain et remettait en cause la pax deorum, fondement de la religion romaine et par conséquent la survie de Rome.

Les grandes persécutions

tetrarchie_venise.jpgCes grandes persécutions sont instaurées par Dioclétien en 303 et se poursuivront jusqu’en 312 soit les plus grandes persécutions que ce soit au regard du nombre de victimes ou au regard de la durée particulièrement longue de ces persécutions. Nous ne nous attarderons pas en détail sur la politique de chaque tétrarque en la matière durant cette période d’autant plus qu’il y a entre temps la démission de Dioclétien qui marque le début des luttes importantes entre les différents protagonistes de l’empire. Précédé par des mesures visant à épurer l’armée (voir l’histoire de Saint Marcel plus haut), les persécutions bien que violentes n’ont cependant pas eu la même intensité selon les régions compte tenu du tempérament différent de chaque tétrarque qui appliquait avec plus ou moins de véhémence les différents édits. Pour autant, il n’est pas inintéressant de s’intéresser au contexte qui a vu émerger ces exactions. Comme toujours, la volonté des tétrarques est de faire en sorte que les chrétiens retrouvent le droit chemin en matière religieuse. Cependant, les transformations apportées par Dioclétien à l’Empire romain rendaient la cohabitation plus difficile avec les chrétiens qu’auparavant. L’idéologie qui sous-tend la tétrarchie sacralise le pouvoir impérial des deux Augustes qui seraient les descendants de Jupiter : la non-dévotion des chrétiens aux dieux traditionnels est donc intolérable et met en danger l’État. L’oracle d’Apollon de Milet dont Dioclétien était un dévot ne disait pas le contraire. Cette théologie anticipe la philosophie politique de l’empire chrétien développée par Eusèbe de Césarée. C’est aussi une manière pour Dioclétien d’assurer à ses successeurs un empire régi par une seule foi.

L’édit de Sardonique

Le 30 avril 311, Galère publie à Nicomédie un édit de tolérance appelé l’édit de Sardique. Bien que la politique à adopter envers les chrétiens ait été discutée dès la conférence de Carnuntum en 308, ce texte promulgué sans la consultation des trois autres tétrarques (Constantin, Licinius et Maximin Daïa) proclame la fin des persécutions religieuses et la liberté de culte dans tout l’Empire. Galère a été diabolisé par Lactance  qui voyait en lui un persécuteur acharné qui aurait même motivé Dioclétien ce qui ne semble pas attesté par les autres passions de martyrs. Cet édit est motivé par le constat de l’échec des persécutions : elles n’ont pas contribué à enrayer la progression du christianisme. Selon Arnoldo Marcone, cet édit est moins destiné aux sujets qu’un avertissement aux autres tétrarques : il faut éviter les guerres civiles d’autant plus que la menace sassanide (perse) est persistante. Cet édit marque un aggiornamento idéologique de la tétrarchie, aggiornamento possible car Galère est un interprète fidèle et autorisé du projet dioclétien. Il est alors possible de demander aux chrétiens de prier pour le salut de l’Empire. Il est spécifié dans cet édit que les gouverneurs recevront des lettres qui stipuleront les modalités d’application de cet édit.

L’édit de Milan

L’historiographie chrétienne a survalorisé cet édit pour des raisons idéologiques évidentes : Constantin s’est converti au christianisme, a apporté la liberté aux chrétiens et était le seul à pouvoir promulguer un tel édit. Or ce texte est juste un décret d’application de l’édit de Sardonique et n'est même pas un édit. Dès l’hiver 312-313, Constantin écrit une lettre au gouverneur d’Afrique et à l’évêque de Carthage pour la mise en place de la restitution avec des indemnités des biens du clergé qui fait suite à l'édit de Sardonique : le christianisme était déjà toléré dans certaines provinces. L’édit de Milan est en réalité une lettre circulaire de Constantin et de Licinius qui est le résultat d'une entrevue des deux hommes à Milan envoyée au gouverneur de Bithynie publiée à Nicomédie le 13 juin 313. Cette lettre était affichée publiquement ce qui a permis à Lactance de la recopier dans son livre De la mort des persécuteurs et à Eusèbe de Césarée de nous en livrer une autre version dans son Histoire ecclésiastique. Des ajouts notables par rapport à l’édit de Sardonique sont la restitution des livres et des propriétés confisquées aux chrétiens ainsi que la suppression des obligations municipales pour le clergé. Au final, ce texte est le symbole de la fin définitive des persécutions contre les chrétiens dans l'Empire romain.

Publié après la victoire de Licinius sur Maximin Daia au Campus Ergenus, près d'Andrinople, le 30 avril 313, ce texte est le fruit de l’alliance entre Licinius et Constantin qui abolissent la Tétrarchie. Pourtant les deux hommes n’ont pas la même vision de cet édit : si pour Licinius cet édit est la dernière étape, pour Constantin, il est un commencement. Son implication dans les premiers conciles montre son intérêt en matière religieuse. L’importance de cet édit est donc beaucoup moins importante que ce qu’en a dit une certaine historiographie même si ce texte reconnait aux chrétiens le droit d'exercer leur culte librement. Pourtant, il reste ancré dans la mémoire collective et est le sujet de manifestations importantes pour le célébrer. Cette mémoire n’est pas près de s’arrêter comme l’illustre la mention de cet édit dans le programme français de sixième d’histoire-géographie.

Bibliographie indicative

- BASLEZ Marie Françoise, Comment notre monde est devenu chrétien, Seuil, 2011.

- CARRIÉ Jean-Michel, ROUSSELLE Aline, L'Empire romain en mutation, des Sévères à Constantin (192- 337), Seuil, Paris, 1999.

- CHIESA GEMMA Sena (cur.), L'editto di Milano e il tempo della tolleranza. Costantino 313 d.C., Mostra di Palazzo Reale a Milano (25 ottobre 2012 - 17 marzo 2013), mostra a cura di Paolo Biscottini e Gemma Sena Chiesa, catalogo, Mondadori Electa, Milano, 2012.

- LANÇON Bertrand et MOREAU Tiphaine, Constantin, un Auguste chrétien, Armand Colin, Paris, 2012.

- MARAVAL Pierre, Constantin le Grand : Empereur romain, empereur chrétien (306-337), Tallandier, Paris, 2011.

- MARAVAL Pierre, La véritable histoire de Constantin, Les Belles Lettres, Paris, 2010.

- MARAVAL Pierre, Le christianisme de Constantin à la conquête arabe, PUF, 1997.

- MIMOUNI Simon Claude et MARAVAL Pierre, Le christianisme des origines à Constantin, PUF, Paris, 2006.

- PUECH Vincent, Constantin : Le premier empereur chrétien, Ellipses, Paris, 2011.

- TURCAN Robert, Constantin. Le baptême ou la pourpre, Turcan, Dijon, 2007.

- VEYNE Paul, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Le Livre de Poche, Paris, 2010.

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