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Histoire des croisades (1/14) : La Première Croisade (1095-1099)

jrusL'histoire des croisades peut être considérée comme une véritable épopée, passionnante pour une foule de raisons : ce pèlerinage guerrier s’effectue dans un contexte plus global d’expansion de l’Occident, dû d’abord à un essor démographique, puis économique ; c’est aussi une période d’affirmation progressive des pouvoirs royaux, et la volonté de certains seigneurs d’aller guerroyer et s’enrichir ailleurs…C’est enfin, évidemment, l’importance croissante de l’Eglise sur les sociétés, dans la droite ligne des réformes grégoriennes, et la concurrence avec les pouvoirs politiques mais aussi les autres religions : le christianisme byzantin, et bien entendu l’islam. Les croisades sont donc bien plus qu’un «choc de civilisations», ou de religions, et elles vont durer 200 ans…


Histoire des croisades : Orient et Occident en 1095

Si l’Occident est en pleine mutation au XIè siècle, l’Orient est lui-même dans une situation relativement instable. L’Empire byzantin, grâce à la dynastie macédonienne, avait réussi à retrouver un certain calme, et même un lustre relatif, jusqu’au Xè siècle. Mais au début du siècle suivant, les Byzantins se retrouvent à nouveau assiégés (par Normands, Petchenègues, Bulgares) et même s’ils entretiennent des relations relativement bonnes avec les Fatimides, ils doivent plier devant la poussée turque des Seldjoukides, à la bataille de Manzikert en 1071 ; ils préfèrent abandonner une partie de l’Anatolie pour éviter que leur cœur (Constantinople) ne soit directement menacé. De plus, leurs relations avec l’Occident n’ont cessé de se détériorer depuis le schisme de 1054. Heureusement, l’avènement d’Alexis 1er Comnène, qui vainc les Petchenègues, semble pouvoir ramener un peu d’espoir chez les Romains d’Orient…

En Islam, le califat a explosé depuis un moment déjà (deuxième moitié du Xè siècle) en trois entités concurrentes : à l’Ouest, le califat omeyyade de Cordoue (qui ne nous concernera pas directement ici), mais surtout avec les deux autres califats rivaux, les Fatimides chiites du Caire et les Abbassides sunnites de Bagdad. Les premiers sont en plein essor au XIè siècle, leur territoire allant même jusqu’en Syrie-Palestine et aux Lieux Saints dans la péninsule Arabique ! Les seconds, en revanche, sont affaiblis depuis le siècle précédent par différentes dynasties comme les Buyides, et par l’influence turque au sein de l’armée. Ce sont justement des Turcs, les Seldjoukides, qui s’imposent petit à petit dans la région (Iran, Irak, Syrie-Palestine et jusqu’à l’Anatolie grâce à leur victoire de Manzikert) ; s’ils prêtent allégeance au calife de Bagdad (qui leur donne le titre de sultan), ils possèdent l’essentiel de la réalité du pouvoir. Mais eux-mêmes se divisent suite à des guerres internes après le règne de Malik Shah (mort en 1092). On le voit, l’Orient est donc grandement divisé et affaibli à la veille de la Croisade.

En Occident, nous l’avons évoqué, la période est à l’affirmation de l’indépendance de l’Eglise suite à la réforme grégorienne et ce, malgré le conflit toujours latent avec le Saint Empire Germanique suite à la Querelle des Investitures (à partir des années 1070). La France voit le pouvoir capétien lentement se renforcer face aux Grands, mais à la veille de la Croisade, le roi Philippe Ier a d’autres soucis : il a été excommunié pour s’être remarié…L’Angleterre, elle, est devenue normande depuis la conquête par Guillaume le Conquérant en 1066 ; des Normands en pleine expansion, et ce jusque dans la Méditerranée : quelques années avant l’appel d’Urbain II, ils ont conquis l’Italie du Sud et la Sicile ! Une Italie qui, elle, est déchirée par les luttes entre le pape et l’empereur, mais qui voit émerger différentes cités qui s’appuient sur le commerce : Amalfi d’abord, puis Venise, Pise et Gênes. L’Espagne, enfin, a servi de laboratoire à la Croisade avec la Reconquista, dont la première étape victorieuse aboutit à la prise de Tolède en 1085.

Croisade des barons et Croisade populaire

L’appel d’Urbain II connaît un succès inattendu ! Pas spécialement auprès des pouvoirs temporels, puisqu’aucun grand souverain n’y participe, mais d’abord auprès des petites gens ; c’est ce que l’on va appeler « la Croisade populaire » (ou des paysans) qui va marquer les esprits. Elle est conduite par Pierre l’Ermite (un prédicateur) et Gautier Sans-Avoir (un chevalier), et quelques autres petits chefs obscurs, et composée d’abord de Français, dont on estime le nombre à plusieurs milliers (on parle de 15 000, chiffre énorme pour l’époque). C’est une foule de gens pauvres, portée par une sorte d’élan mystique, pour ne pas dire fanatique, qui se déverse sur l’Europe Centrale à partir de 1096 ; son chemin est rapidement jalonné de pillages et de persécutions, en particulier contre les Juifs, en Rhénanie et jusqu’en Hongrie ! Cette « Croisade populaire » (mais loin d’être pacifique) arrive sous les murs de Constantinople, au grand dam de Byzantins choqués par ces méthodes bien peu orthodoxes…

Dans le même temps, la « Croisade des barons » s’organise plus lentement, même si elle est, au contraire de la Croisade des paysans, directement sous l’autorité papale par le biais du légat Adhémar de Monteil. Cette croisade se scinde en quatre armées : celle de Raymond de Toulouse (qui a combattu en Espagne) et du légat du pape ; l’armée flamande de Godefroi de Bouillon ; le frère de Philippe 1er, Hugues de Vermandois, pour l’Ile de France et la Champagne ; les Normands de Bohémond de Tarente. On peut aussi citer Baudouin de Boulogne (frère de Godefroi) et Tancrède (neveu de Bohémond) qui auront leur importance dans la présence latine en Orient. Les chevaliers prennent deux chemins différents, terre et mer, et se rendent également à Constantinople. Pour tous, le voyage est périlleux : naufrages, attaques de brigands dans des territoires peu contrôlés,…les débuts de la Croisade ne sont pas de tout repos et Dieu ne semble pas avoir choisi la facilité pour ses pèlerins !

Les négociations avec Alexis Ier Comnène et les premiers combats

L’empereur byzantin voit d’abord d’un très mauvais œil la très agitée « Croisade populaire » camper sous ses murs ; il décide alors de transférer les pèlerins de l’autre côté du Bosphore. Les Seldjoukides les attendent à Civitot et en massacrent une grande partie ! Pierre l’Ermite a disparu (on ne retrouvera jamais sa trace), Gautier est tué avec 20 000 autres paysans…

Il est évidemment moins facile pour Alexis Comnène de disposer de la même façon des puissants barons ; ceux-ci se font de plus en plus pressants en campant en dehors de la cité, et de plus en plus menaçants quand ils apprennent par quelques survivants que l’empereur a livré les pèlerins sans défense aux armées turques. Les négociations durent plusieurs semaines au cours du printemps 1097, et finalement un accord est trouvé (on évoque une promesse des croisés de restituer à l’Empire la ville d’Antioche, et un serment d’allégeance refusé uniquement par Raymond de St-Gilles) et les barons traversent à leur tour le Bosphore.539px-alexius_i_comnenus

Les Turcs, toujours divisés, sont cette fois pris de court : Nicée est assiégée et prise le 19 juin 1097, puis restituée à l’empereur. Le 1er juillet, c’est à Dorylée cette fois que les croisés défont les Turcs, qui commencent à pratiquer la politique de la terre brûlée. Cette bataille montre la grande différence entre deux traditions de combat, différence qui va perdurer pendant toute la durée des croisades : les Francs préfèrent la charge lourde de cavalerie, les Turcs le harcèlement et les archers montés.

Le difficile chemin jusqu’à Jérusalem

Les premières vraies difficultés commencent pour les croisés ; même s’ils ne rencontrent plus de réelle opposition militaire, c’est un véritable « nouveau monde » qu’ils découvrent, auquel ils ne sont pas habitués. Chaleur, insuffisance des vivres et de l’eau, du fourrage, se font de plus en plus sentir et les terres désertiques de l’Anatolie donnent un mauvais coup au moral des pèlerins ; on en vient à boire le sang des chevaux... Les tensions grandissent au sein de l’état-major croisé, le légat du pape n’ayant jamais pu imposer son autorité. Après deux nouveaux affrontements contre les Turcs à Iconium et Héraclée, les croisés décident de se séparer en deux groupes ; nous sommes en septembre 1097. Le gros de l’armée remonte vers Césarée pour éviter les portes de la Cilicie ; dès la fin octobre ils sont devant Antioche, que les Turcs ont pris à Byzance en 1085. La deuxième armée, menée par Tancrède et Baudouin de Boulogne (frère de Godefroi de Bouillon), passe elle par la Cilicie. Baudouin décide alors de répondre positivement à l’appel à l’aide des Arméniens d’Edesse, ennemis des Turcs et rivaux des Byzantins, qui lui ouvrent la ville. Le croisé devient le gouverneur de la cité, et créé par la même occasion le premier Etat latin : le comté d’Edesse, en mars 1098.

Le siège est mis devant Antioche en octobre 1097. La ville est gouvernée par un émir seldjoukide, vassal de l’émir d’Alep. Le siège est long, difficile, les problèmes s’accumulent : sorties des Turcs, ravitaillement, manque de machines de siège, désertions, rivalités entre barons,...Il faut la complicité d’un chrétien converti à l’islam, un Arménien, pour pouvoir pénétrer dans la ville : Bohémond met le pied dans Antioche le 2 juin 1098, beaucoup de Turcs sont massacrés mais certains restent protégés dans la citadelle. Pire, les croisés se retrouvent assiégés eux-mêmes dans la ville qu’ils viennent de prendre par les renforts turcs menés par Karbôgâ de Mossoul ! La situation devient de pire en pire : famine, maladies,… on évoque même du cannibalisme dans les rangs croisés : la libération du Saint Sépulcre ne semble plus qu’un lointain souvenir ! C’est alors qu’opportunément est découverte la Sainte Lance dans la cathédrale d’Antioche : le moral remonte, les croisés font une sortie et profitent à leur tour des dissensions au sein du commandement turc. Le 28 juin 1098, c’est la victoire. Le grand vainqueur est le Normand Bohémond de Tarente, qui revendique et obtient le gouvernement de la ville malgré l’opposition de Raymond de St-Gilles et surtout des Byzantins qui comptaient, comme promis, récupérer la cité. Le torchon brûle entre l’empereur et les barons francs…

Ô Jérusalem !

Le calvaire supporté pour prendre Antioche, ainsi que le voyage tourmenté et le massacre de la Croisade des paysans ont quasiment fait oublier le but principal (voire unique) du pèlerinage guerrier : Jérusalem ! Les barons continuent à se disputer (certains cherchent même des fiefs à se tailler dans la région), et la Ville Sainte a été prise aux Turcs par les Fatimides en 1098…Mais c’est du peuple que vient le salut de la Croisade : les « tafurs », petites gens en partie issus de la croisade de Pierre l’Ermite, raniment l’esprit du pèlerinage et obligent les barons à reprendre la route au début de l’année 1099. Entre-temps, le légat du pape Adhémar de Monteil est décédé le 1er août, et la croisade tombe alors vraiment dans les mains des pouvoirs temporels, au détriment de l’Eglise.

C’est Raymond qui prend la tête de l’armée puisque Bohémond reste à Antioche. Il s’attaque d’abord aux ports, et fait le lien avec les marines byzantine et surtout génoise pour le ravitaillement ; en revanche, il évite les forts et les cités les mieux défendues. Alors que Tancrède est chargé d’aller libérer Bethleem (prise le 6 juin), le gros de l’armée arrive en vue de Jérusalem le 7 juin 1099.

L’émotion est immense ! Après tant d’efforts, les pèlerins arrivent enfin à toucher leur but : ils s’agenouillent et prient aux pieds des murs de la ville, au grand étonnement de ses habitants. Les croisés espèrent même un temps un miracle qui leur permettrait de libérer Jérusalem sans combat. Comme le miracle n’arrive pas, il la prenne d’assaut le 13 juin mais sans succès à cause d’un manque de matériel (échelles en particulier). Les chefs francs décident alors de mieux s’organiser : Raymond s’installe au Sud ; les Lorrains, les Normands et les Flamands se répartissent l’Ouest et le Nord sans se mélanger…On entame alors la construction de machines de siège, grâce probablement aux conseils des Byzantins accumulés les années précédentes ; mais le bois manque dans la région, et toujours pas de miracle…Heureusement, dès le 17 juin, la prise des ports montre son intérêt : des renforts arrivent grâce à des marins génois et anglais, qui livrent le matériel nécessaire, et ce malgré la menace de la flotte fatimide. De leur côté, les assiégés ne sont pas en reste et préparent leur défense, avec en particulier le feu grégeois, lui aussi hérité des Byzantins. Les longs préparatifs n’empêchent pas les actions, en particulier celles des espions ; ceux capturés dans le camp croisé sont renvoyés à Jérusalem par catapulte (certains s’écrasent contre les murs).

Les préparatifs durent un mois, avec des conditions toujours difficiles chez les assiégeants. Il est alors décidé de préparer l’assaut final de façon à s’assurer du soutien total de Dieu : un jeûne public de trois jours est décrété et, le 8 juillet, une procession est organisée. Pieds nus mais armés, les pèlerins font le tour de la ville. Ils passent si près des murailles qu’ils se font tirer mais aussi uriner dessus, alors que les musulmans crachent sur les croix…

Le 10 juillet, une tour de siège est installée à un endroit peu protégé, une autre s’avance lentement à cause du terrain difficile ; les mangonneaux commencent à pilonner les remparts, puis c’est au tour du bélier. L’attaque générale commence le 13 juillet, mais les croisés ne pénètrent dans Jérusalem que le 15 : commence alors le grand massacre.

Chroniqueurs chrétiens ou musulmans, tous s’accordent à dire que la prise de Jérusalem s’est faite dans un bain de sang : les combats de rue durent deux jours, on parle de monceaux de corps démembrés et de têtes tranchées, les habitants sont massacrés tant dans les mosquées que dans les synagogues. Un chroniqueur raconte que le sang montait aux genoux dans la fureur de la purification du « temple de Salomon » (la mosquée al-Aqsa). Car ce déchainement de violence sanguinaire n’est pas « gratuit » : il est le résultat de l’évacuation de plusieurs années d’un pèlerinage fanatique pour la libération des Lieux Saints, du tombeau du Christ, qui doit être purifié par le sang. Il faut de plus relativiser aussi les chiffres des chroniqueurs des deux côtés, et leurs description : la ville n’est pas vidée de ses habitants à la fin des combats, et si la violence a effectivement été terrible (elle marquera les générations à venir, en particulier Saladin), elle n’est pas inédite pour l’époque…

Le but de la Croisade est atteint : le tombeau du Christ est libéré, les vainqueurs peuvent y entonner le Te Deum. Mais à présent, que faire ? L’essentiel des croisés va rentrer en Occident, mais ceux qui restent vont devoir s’organiser. C’est ce que nous verrons par la suite, en abordant la création des Etats latins.

 

Lire la suite : La création des Etats latins.

Bibliographie

-          M. BALARD, Les Latins en Orient, XIè-XVè siècle, PUF, 2006.

-          J. PRAWER, Histoire du Royaume de Jérusalem, CNRS, 2007.

-          G. TATE, L’Orient des Croisades, Gallimard, 1991.

-          C. MORRISSON, Les Croisades, PUF, 2006.

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