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L'inquisition médiévale : mode d’emploi

Le_pape_et_linquisiteur_-_Jean-Paul_Laurens_-_1882Au cours des XIe et XIIe siècle, l’Église chercha en permanence à unifier la chrétienté. Au cours de cette « quête », elle se transforma – notamment à partir de la réforme grégorienne – et s’imposa comme une institution dotée de grands pouvoirs et relativement séparée du reste de la société. Contestée tout particulièrement dans les zones géographiques où elle exerçait un pouvoir quasi-théocratique, l’Église réagit en mettant en place une juridiction d’exception : l’inquisition médiévale vouée à traquer à travers l’Europe ce qu’elle considérait comme des déviances religieuses.


 

Aux origines de l’institution

L’inquisition médiévale ne nait pas ex nihilo, elle s’inspire grandement des précédentes répressions de ceux que l’Église définit comme hérétiques, c’est à dire de ceux qui sont dans l’erreur. Nous pouvons chercher ses origines déjà au IVe siècle avec le concile de Nicée lorsque furent condamnés les premiers dissidents. Il faut cependant attendre le concile de Tours, présidé par le pape Alexandre III en 1163 pour voir apparaître les véritables fondements de cette institution en donnant au juge l’initiative de la poursuite (sans qu’il existe de plainte). À la suite, le pape Lucius III et l’empereur Frédéric Barberousse font de l’hérésie un crime de lèse-majesté, sa répression devenant un devoir. En 1199, le pape Innocent III assimile à son tour l’hérésie comme un crime de lèse-majesté, mais cette fois divine soustrayant de ce fait à l’Empereur le fait de pouvoir trancher en matière doctrinale. Innocent III pose alors les premières règles de la procédure inquisitoire, se substituant à la procédure accusatoire afin de traiter ce crime considéré hors-norme.

Innocent_3_fresque_du_cloitre_Sacro_Speco_XIIIe_siecleLe clergé local étant généralement impuissant face au développement des hérésies, le pape réagit tout d’abord en envoyant des représentants sans plus de succès. En 1208, son légat Pierre de Castelnau est assassiné donnant l’occasion à Innocent III de lancer la croisade contre les albigeois. Par la suite, les dissidents cathares ne peuvent continuer que dans la clandestinité mais ils sont toujours présents. C’est donc pour continuer de les pourchasser – aussi bien les cathares que d’autres dissidents religieux comme les vaudois – que le pape Grégoire IX émet entre 1221 et 1223 une série de lettre instituant l’Inquisitio hereticae pravitatis (l’Inquisition de la dépravation hérétique).

Une machine d’une redoutable efficacité

Il faut percevoir le tribunal inquisitorial comme exceptionnel : il ne rend compte qu'à la papauté. Il agit donc en tout indépendance face aux justices locales et aux coutumes établies. Les inquisiteurs, essentiellement des dominicains en Languedoc suivis par des franciscains en Provence et en Italie, sont au dessus de toutes les lois et ne sont soumis qu’à l’autorité du Souverain Pontife. Leur jugement est sans appel alors que les accusés n’ont aucun moyen de défense et que les noms des témoins sont tenus secrets. Cependant l’idée n'est pas de faire un tribunal nécessairement répressif mais avant tout de continuer à débusquer les hérétiques pour les juger et surtout les ramener dans le credo romain. En quelque cinquante ans, l'inquisition s'implanta totalement dans le sud de la France, quadrillant un territoire et menant des enquêtes. Elle ne tarda pas à se diffuser toujours avec efficacité à travers une partie de l’Europe. En effet, il faut comprendre que l’inquisition apparaît comme le rempart d'un système. Elle permet à l'Église de défendre la foi, de garder le contrôle de la religion et du clergé mais également d'avoir une complicité avec les pouvoirs laïques notamment le roi de France jusqu'à en devenir un instrument de pouvoir (procès des Templiers).

Linquisiteur_Conrad_de_Marburg_detail_dun_vitrail_de_leglise_Sainte_Elisabeth_de_MarbourgQuant à ses méthodes d’enquête, elles se fondaient sur le droit romain soit un recours systématique à l’écrit. Tous les témoignages et les aveux étaient minutieusement enregistrés. En ce sens, l’inquisition constituait une mémoire écrite considérable amenant à un véritable fichage des populations dissidentes et utilisant des techniques d’archivages modernes avec des systèmes d’index et de renvois internes pour mieux recouper les informations. Et pour les collecter, les inquisiteurs quand ils ne partaient pas en tournée, convoquaient des populations entières et les faisaient comparaitre individuellement, le refus entrainant l’excommunication et donc la mise au ban de la société. Ils laissaient alors un « temps de grâce » où chacun pouvait venir confesser ses péchés et dénoncer des coupables supposés. Avouer rapidement permettait de ne bénéficier que d’une peine infamante (port d’une croix jaune et/ou un pèlerinage) et d’échapper à la torture qui se manifestait souvent sous la forme de l’emprisonnement (mise au cachot) et aux peines les plus lourdes amenant également la confiscation des biens. Il convient de souligner que les réductions et communions de peine étaient une pratique fréquente surtout quand les aveux de l’accusé apparaissaient sincères. Les hérétiques opiniâtres et les relaps (ceux qui retournent dans l’erreur et donc dans l’hérésie après s’être amendé), laissant l’Église impuissante, étaient remis à l’autorité séculière à qui revenait la charge de les conduire au bûcher. Cela n’était toutefois qu’une mesure exceptionnelle au delà des abus que le règlement pointilleux de l’inquisition ne permit pas d’éviter.

De l’apogée au déclin : quel bilan ?

Saint_Dominique_presidant_un_autodafe_1475_-_Pedro_BerrugueteL’inquisition se révéla particulièrement active au XIIIe siècle dans le sud de la France, la vallée du Rhône ainsi qu’en Italie. Dans les années 1230, elle ne rencontra pas moins des difficultés aussi bien dans ce sud où la toute puissance de ses agents fut mal acceptée que dans le nord de la France où elle apparaissait moins implantée et que des abus soulevèrent autant l’hostilité des populations que des évêques et abbés qui intervinrent auprès de la papauté. Cette dernière répondit par un plus grand contrôle des inquisiteurs en France, entrant ainsi en conflit avec ces derniers alors que des rivalités pointaient entre dominicains et franciscains. Mais l’inquisition sortit au final fortifiée de cette crise, la papauté ne réussissant pas à mieux les contrôler et la torture étant légalisée en 1256. L’institution était alors à son apogée mais sa toute puissance resta cependant éphémère. Dès le début du XIVe siècle la papauté parvint à reprendre les rênes sur sa terrible création suite aux différentes plaintes liées au zèle de quelques inquisiteurs. Clément V après s’être inquiété des conditions de détention imposa en 1312 aux inquisiteurs la collaboration avec les évêques dans leurs enquêtes. En 1321, c’est Jean XXII qui restreint leurs pouvoirs. L’inquisition perdit de son indépendance mais également de son utilité face au développement et à la centralisation des institutions administratives et judicaires qui commencèrent à la supplanter et même à casser ses jugements.

Que retenir de l’action de l’inquisition médiévale ? Nous ne pouvons mesurer avec précision son impact sur les hérésies mais nous pouvons considérer qu’elle joua un rôle important à défaut d’être déterminant. Si l’inquisition porta un grand coup en décimant les clergés des dissidences religieuses, ces dernières disparurent d’elles-mêmes avec le temps en raison d’autres causes notamment sociales amenant une défection générale de la part des populations alors qu’il leurs manquait le soutien des pouvoirs séculiers pour espérer une certaine pérennité. A contrario ces pouvoirs séculiers s’eurent bien se servir de l’inquisition médiévale détournant à l’époque moderne cette justice ecclésiastique d’exception en une redoutable et impitoyable institution d’État sous la gouverne des rois très chrétiens d'Espagne.

 

Bibliographie

- Laurent Albaret, L'Inquisition, rempart de la foi ?, Éditions Gallimard, coll. « Découvertes », Paris, 1998 (6e édition, 2006).

- Jean-Louis Biget, Hérésie et inquisition dans le Midi de la France, Éditions Picard, Paris, 2007.

- Yves Dossat, Église et hérésie en France au XIIIe siècle, Variorum Reprints, Londres, 1982.

- Julien Théry, « Les hérésies, du XIIe au début du XIVe siècle », in Structures et dynamiques de la vie religieuse en Occident (1179-1449), Marie-Madeleine de Cevins et Jean-Michel Matz (dir.), Presses universitaires de Rennes, 2010.

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