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Kingdom of Heaven (director's cut)

Affiche Kingdom of heaven

Réalisateur réputé, auteur entre autres de classiques comme « Alien » ou « Blade Runner », Ridley Scott a aussi relancé la mode du film historique, et du péplum en particulier, avec « Gladiator » (2000). Un succès et des critiques plutôt positives qui ont entrainés un certain nombre d’ersatz plus ou moins réussis comme « Troie » (Wolfang Petersen, 2004). C’est le 11 septembre qui aurait donné envie à Scott de s’attaquer au sujet des Croisades, avec une volonté de donner une autre vision des musulmans que celle qui commençait à se faire jour aux Etats-Unis ; ainsi, il s’agissait de démontrer que même dans une période de conflit et de tensions, il pouvait y avoir des échanges entre hommes de bonne volonté et, surtout, que les « méchants » n’étaient pas forcément ceux que l’on croit.

Connaissant le style Scott, spectaculaire et parfois ampoulé, on ne pouvait qu’attendre avec impatience et curiosité ce film. Nous avons choisi de traiter sa version « director’s cut », parce que meilleure et mieux équilibrée, mais surtout plus intéressante dans son traitement historique.

L’histoire

Le récit débute en France, au XIIè siècle. Le jeune forgeron Balian vient de perdre sa femme, qui s’est suicidée suite à la mort de leur enfant ; il survit par le travail, et en subissant les sarcasmes du prêtre local quand arrivent des Croisés en route pour la Terre Sainte. Leur chef, Godefroy d’Ibelin, avoue à Balian qu’il est son père et lui demande de l’accompagner à Jérusalem. Dans un premier temps, Balian refuse mais il tue le prêtre qui insultait la mémoire de sa femme et, en fuite, se résigne à rejoindre son père.

Leur voyage vers la Terre Sainte est agité, et Godefroy blessé dans une embuscade meurt à Messine. Il a le temps de transférer ses biens à son fils, et surtout de le faire chevalier. Balian part avec la flotte mais, victime d’un naufrage, il échoue seul sur une plage désertique. Il rencontre alors un cavalier arabe et son serviteur ; dans un duel, il tue le premier et épargne le second. Cela servira sa réputation. Il parvient ensuite miraculeusement à Jérusalem, mais s’il y trouve un gîte, il semble ne pas y retrouver la foi perdue suite à la mort de sa femme.

La réputation de son père lui permet de rencontrer tous les seigneurs importants de la ville sainte : le noble Tiberias, l’antipathique et méprisant Guy de Lusignan, le bon roi lépreux Baudouin IV et surtout sa sœur Sibylle, dont il tombe amoureux.

Mais un danger rôde : le fanatique Renaud de Chatillon, qui agit pour le compte de Guy, multiplie les provocations envers les musulmans, alors que le roi et le sultan Saladin ont pu construire des liens et conserver une paix relative. Baudouin IV parvient un temps à éviter le pire, en punissant Renaud suite au siège de Kerak par Saladin, où s’illustre Balian. Mais sa mort précipite les événements : son jeune neveu lui succède brièvement avant que sa mère, Sibylle, ne se rende compte qu’il est aussi lépreux et ne décide de l’empoisonner puis d’assumer son destin et d’épouser Guy, faisant de ce dernier le roi de Jérusalem. C’est la guerre ! Les Croisés sont exterminés à Hattin, Renaud tué et Guy fait prisonnier. Balian, que Guy a tenté de faire assassiner, prend alors la défense de Jérusalem avec une poignée d’hommes qu’il fait chevaliers. Devant le nombre, il doit finalement livrer la ville à Saladin. Le sultan magnanime rend la liberté à la population.

Balian retrouve Sibylle ; avec elle il retourne en France mener une vie dans l’anonymat, et va jusqu’à refuser de rejoindre la Troisième croisade de Richard Cœur de Lion. Balian a perdu Jérusalem, mais il a retrouvé la foi et une femme…

Entre Histoire et fiction

Ce qui frappe avant tout dans « Kingdom of Heaven » (KoH) c’est sa beauté visuelle. Le réalisateur de « Gladiator » a toujours été (re)connu pour faire des films frappants esthétiquement, certains critiques les jugeant même parfois trop proches de clips publicitaires. Là, on ne peut que s’incliner devant certaines scènes vraiment très belles (l’enterrement du roi par exemple). Un très grand soin a été apporté aux décors, aux costumes, et évidemment les scènes de bataille sont spectaculaires, sans excès de numérique comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. Si l’aspect visuel du film est donc à saluer, que penser du reste, c’est-à-dire de l’interprétation, de sa trame et surtout, vu l’ambition historique du film, de son rapport à la « réalité historique » ?

D’abord, l’interprétation et le choix de représentation de certains personnages sont discutables à plus d’un titre : si Tiberias ou Baudouin IV sont charismatiques et très bien joués, tout comme une très belle et élégante Eva Green en reine de Jérusalem, on ne peut que déplorer la fadeur du jeu d’Orlando Bloom, qui ne parvient jamais à rendre attachant et surtout crédible son personnage. De même, Guy de Lusignan est une caricature de fanatique et, à l’inverse, Saladin une caricature d’homme bon. Seul Renaud de Chatillon, plein d’outrance lui aussi, peut être accepté comme tel car il semble être le plus proche du personnage qui l’a inspiré…

Au niveau historique, justement, les erreurs ou raccourcis en ce qui concerne les protagonistes sont pléthores : Balian a existé, mais c’était un poulain (né en Terre Sainte) et au moment du film il était baron d’Ibelin (en fait le personnage réel était plutôt celui de son père dans le film) dans la région de Ramallah ; il avait épousé l’ancienne reine de Jérusalem, femme d’Amaury Ier, Marie Comnène, une princesse byzantine. Ce n’était donc pas un jeune forgeron. Il a effectivement tenu Jérusalem, mais n’avait pas participé à Hattin à cause de son âge avancé…Guy de Lusignan n’était pas un Templier, et sûrement pas le fanatique dépeint par le film, mais plutôt manipulé par Renaud ; de plus, il survécut et devint plus tard roi de Chypre après avoir participé au siège d’Acre aux côtés de Richard Cœur de Lion ; son personnage semble avoir été fusionné avec celui du Grand Maître des Templiers, Gérard de Ridefort (on dit aussi que cette fusion a peut-être été faite avec Renaud).

Sibylle a toujours été fidèle à Guy, avec lequel elle s’est mariée suite à la mort de son frère Baudouin IV, puis de son fils (l’épisode de l’empoisonnement est évidemment sujet à caution), et elle a même obligé le patriarche de Jérusalem à les couronner en posant elle-même la couronne sur la tête de son mari ; elle n’a évidemment pas eu d’aventure avec Balian, qui aurait pu être son père…Renaud de Chatillon, comme nous l’avons dit, est peut-être le personnage le plus proche de ce que nous savons : sa vie mouvementée est une longue suite d’exactions et de provocations contre les musulmans, avec à la clé un emprisonnement de plusieurs années à Damas ! En revanche, il n’était pas non plus Templier…Tiberias n’a semble-t-il pas existé, mais il représente peut-être Raymond de Tripoli, très important dans la lutte de succession de Baudouin IV, dont il était un proche ; il était contre le mariage entre Guy et Sibylle. Baudouin IV est, avec Renaud, le personnage qui semble également le plus proche de ce que les sources nous en disent : roi très jeune, il avait même battu Saladin à Montgisard alors qu’il n’avait pas seize ans…Saladin, enfin, n’était pas aussi magnanime que le laisse entendre le film (voir notre article sur le sultan).

koh_chevalier
En ce qui concerne les événements, les inexactitudes sont aussi nombreuses, mais peut-être moins choquantes. On ne sait pas trop durant combien d’années le film se déroule, mais on peut estimer que les événements se situent entre 1181 et 1189-90, l’attaque de la caravane par Renaud ayant eu lieu en 1181, le siège de Kerak en 1183, la mort de Baudouin IV en 1185, et Hattin et la chute de Jérusalem en juillet et octobre 1187, alors que Richard embarque à Marseille en 1190. Ensuite, au sujet des grands moments importants du film : l’attaque de la caravane musulmane est véridique, mais si Renaud était présent ce n’est probablement pas le cas de Guy ; Saladin a bien attaqué Kerak, et c’est semble-t-il effectivement Baudouin IV qui a stoppé le siège pacifiquement, mais Balian n’y était probablement pas présent (il faisait plutôt partie du camp de Raymond que de celui de Guy et Renaud) ; à la mort de Baudouin IV puis de son neveu, il y a conflit entre la plupart des barons qui sont avec Raymond de Tripoli contre le parti de Guy et Sibylle, et c’est celle-ci qui impose le mariage et le couronnement, elle ne les subit pas comme dans le film ; la bataille de Hattin semble s’être déroulée comme montré dans le film et, surtout, Saladin a effectivement tué Renaud de sa propre main (en revanche, le seigneur franc n’a jamais tué sa sœur) ; Saladin n’a pas vraiment donné l’assaut sur la Ville Sainte, et il a rapidement négocié avec Balian pour sa reddition ; cependant, il n’a pas été aussi magnanime que dans le film, et a libéré les habitants contre une forte rançon (Balian avait obtenu le droit de frapper monnaie). On pourrait citer d’autres exemples, mais voilà pour les principaux.

Il y a ensuite quantité de petits détails et anachronismes que l’on peut contester et noter, comme l’emploi de certaines armes (dont le feu grégeois), le fait de pendre les Templiers (ils se jugeaient eux-même et les coupables d’exaction étaient décapités, mais c’était rare), Saladin n’aurait probablement jamais ramassé le crucifix comme il le fait dans le film (je tiens cette remarque d’Anne-Marie Eddé elle-même, auteur de la dernière biographie de référence du sultan), et les chiffres donnés par le film sur les armées sont fantaisistes : il était rare que les troupes de l’un ou l’autre camp dépassent les dix ou vingt mille hommes…Enfin, voir un forgeron franc apprendre à des autochtones de Palestine comme irriguer leurs terres est risible quand on sait l’avance que les musulmans avaient sur ce plan à l’époque, par rapport à l’Occident latin !

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Un film historique imparfait, mais à connaitre

On pourrait donc crier d’horreur devant tant d’imprécisions, d’erreurs (voire plus) historiques, mais pourtant on ne peut pas dire que KoH soit un mauvais film historique ; on peut même affirmer qu’il rend un certain hommage à l’époque, aux faits et aux personnages. Il ne faut pas oublier que le film a été fait dans un contexte post-11 septembre, avec une volonté de « dédiaboliser » les musulmans. Certes, c’est dommage que le personnage de Saladin soit montré sous un jour si positif, mais on sait que pour l’époque le sultan était tout de même quelqu’un d’exceptionnel et de reconnu pour ses valeurs ; parallèlement, le personnage de Renaud est sans doute très proche des faits, et montre bien le fanatisme de certains Croisés. La qualité du film, au-delà de ses concessions à Hollywood, est de présenter la logique des faits historiques de façon assez juste : comment, à une époque où deux souverains éclairés et tolérants (Saladin et Baudouin IV) avaient réussi à installer une paix relative et à restaurer certains échanges, le fanatisme religieux a tout détruit et conduit à la guerre et au retour de la rancœur, avec son engrenage de vengeances. En cela, KoH est donc un film intéressant pour tout amateur d’histoire et du rapport de cette dernière à l’actualité. On ne peut que déplorer son échec au box office.

Nous conseillons fortement la vision de la version « director’s cut » : plus longue, mieux équilibrée, elle nous offre aussi des scènes supplémentaires très intéressantes, en particulier celles avec le jeune Baudouin V.

Kingdom of Heaven (director’s cut), de Ridley Scott (2005), avec Orlando Bloom (Balian), Liam Neeson (Godefroy), Eva Green (Sibylle), Jeremy Irons (Tiberias), Ghassan Massoud (Saladin), Marton Csokas (Guy de Lusignan), Brendan Gleeson (Renaud de Chatillon), Edward Norton (Baudouin IV).

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Bibliographie non exhaustive :

- M. Balard, Les Latins en Orient, PUF, 2006.

- J. Prawer, Histoire du royaume latin de Jérusalem, CNRS, 2007.

- P. Aubé, Un croisé contre Saladin : Renaud de Chatillon, Fayard, 2007.

- A.M. Eddé, Saladin, Flammarion, 2008.

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