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Les causes de la guerre de Sécession

gettysburg_currier_ives150Il y a 150 ans de cela, les États-Unis d’Amérique étaient plongés dans la pire guerre de leur histoire. Avec un minimum de 625.000 morts en quatre ans, un chiffre que certains auteurs portent volontiers jusqu’à 850.000, les États-Unis y auront perdu davantage de vies humaines que dans tous les autres conflits réunis de leur courte et pourtant très guerrière histoire - en incluant les deux guerres mondiales. La guerre de Sécession, livrée entre 1861 et 1865, laissera un pays réunifié mais exsangue, profondément transformé, et peut-être, en fin de compte, encore plus divisé qu’il ne l’était lorsque le conflit avait commencé.

 

Une guerre aux conséquences durables

L’impact de ces quatre années sanglantes dépasse d’ailleurs largement les seuls États-Unis. De toutes les guerres civiles de la période contemporaine, la guerre de Sécession ne fut certes pas la plus meurtrière, ce triste privilège revenant à la révolte des Taiping en Chine, qui se déroula par ailleurs à la même époque (1850-1864). Toutefois, alors que la majorité des victimes de cette dernière furent civiles, la plupart des morts de la guerre de Sécession furent des militaires. Ceci n’enlève rien à l’intensité des haines ayant opposé le Nord au Sud. Cette lutte à mort entre deux nations qui n’en faisaient jusque-là qu’une seule fut d’abord une guerre idéologique, et son nom anglais – American Civil War – lui rend une dimension fratricide que la traduction française édulcore largement.

On écrit souvent que la guerre de Sécession fut livrée pour ou contre l’esclavage. C’est vrai, mais c’est là une présentation extrêmement simplifiée de ses causes réelles. Ces dernières constituent un enchevêtrement particulièrement complexe, mais fascinant, de facteurs politiques, économiques, sociaux, religieux, philosophiques, dominés par une question centrale : celle de la place et des pouvoirs respectifs de l’État fédéral et des États fédérés, dans le fonctionnement politique interne du pays. Une querelle aussi vieille que les États-Unis eux-mêmes, à laquelle la question de l’esclavage aurait finalement servi de catalyseur. L’historien James McPherson figure parmi les principaux vulgarisateurs de cette idée, la développant en filigrane de son fondamental ouvrage Battlecry of Freedom, publié en 1988.

CameraWagonPour l’amateur d’histoire en général, et d’histoire militaire en particulier, la guerre civile états-unienne présente de nombreux points dignes d’intérêt : guerre totale, guerre médiatique, guerre industrielle, guerre technologique, elle annonce l’ampleur des conflits du siècle suivant. Fût-ce sous une forme embryonnaire et limitée, on y observe les premières mitrailleuses, et la tranchée quitte le registre limité de la guerre de siège pour voir son usage, peu à peu, se généraliser. Un demi-siècle plus tard, l’infernal binôme sera au point, infligeant à l’Europe les horreurs de la Grande Guerre. Pour la première fois, aussi, l’on verra les deux belligérants mobiliser toutes les ressources de leurs nations pour tendre vers un seul but : la victoire finale. En ce sens, elle constitue en quelque sorte le prototype des guerres totales du XXème siècle.

Une autre relative nouveauté de la guerre de Sécession relève de sa nature « médiatique » – même si le mot est quelque peu anachronique. Suivie par ce que l’on n’appelait pas encore des correspondants de guerre, dont des photographes, elle n’est certes pas la première guerre « médiatisée » – celle de Crimée, entre 1853 et 1856, l’avait précédée. Mais cette caractéristique relativement nouvelle changea non seulement la perception de la guerre par ses contemporains, mais également par les générations ultérieures d’historiens. Ces dernières bénéficièrent de surcroît d’un foisonnement d’archives aisément accessibles. La publication entre 1881 et 1901 des Official Records of the War of the Rebellion, en ôtant à toute forme de restriction les documents officiels des deux camps qui avaient survécu au conflit, ouvrait la voie à une historiographie des plus fournies.

James-M-McPherson-c-David-K-CrowPubliée en soixante-dix volumes, auxquels s’en ajoutèrent une vingtaine d’autres sur les opérations navales, cette collection sera complétée par pas moins de cent volumes d’inédits entre 1995 et 1999. Ces Official Records – ou tout simplement OR – alimentèrent une littérature dont le flot ne s’est guère tari jusqu’ici. Il n’y a là rien de vraiment étonnant pour une nation comme les États-Unis, excessivement jeune en comparaison de celles du Vieux Monde, et qui préserve jalousement une mémoire forcément courte – s’entend ici au sens chronologique du terme. L’intérêt nécessairement moindre que ce lointain conflit a engendré en France se traduit par le fait que seule une fraction de cette littérature, pourtant remarquable à bien des égards, est parvenue à franchir l’Atlantique. De manière assez compréhensible, l’écrasante majorité de l’histoire militaire écrite en France de nos jours concerne les deux guerres mondiales et celles liées à la décolonisation – particulièrement l’Algérie. Les quelques ouvrages diffusés sur la guerre de Sécession sont le plus souvent généralistes, peu nombreux (Catton, McPherson, Keegan) et complétés par les rares historiens français à s’intéresser au sujet (Kaspi, Ameur).

Il y a pourtant beaucoup à apprendre de la guerre de Sécession, y compris sur le monde qui nous entoure aujourd’hui – sauf à nier la place qu’y occupent les États-Unis, ou l’influence (voire, sous certains aspects, la contamination) que la culture états-unienne exerce sur la nôtre. En effet, l’affrontement fratricide du Nord contre le Sud a semé les germes de l’Amérique du XXIème siècle. Elle eut un tel impact sur l’histoire ultérieure des Etats-Unis que ce pays en ressent encore aujourd’hui les effets, à tel point que l’auteur Tony Horwitz a développé en 1998, dans un ouvrage intitulé Confederates in the Attic et qui allait connaître un large succès, l’idée que d’une certaine manière, la guerre de Sécession était toujours livrée – un parallèle que l’on pourrait dresser, en France, avec la guerre d’Algérie. Mais au-delà de ses conséquences, la guerre de Sécession est aussi fascinante par ses causes, profondément enracinées dans le fonctionnement politique des USA, ce qui explique à quel point la guerre et son issue ont conditionné le développement ultérieur de ce pays.

 

L’Amérique des « Pères Fondateurs » : les graines de la discorde

Us_declaration_independenceAboutissement d’une crise de plusieurs années entre les colons anglais d’Amérique et la Couronne britannique, la guerre d’Indépendance – ou tout simplement, pour les Américains, la Révolution – qui débute en 1775 va déboucher sur la naissance d’une nouvelle nation. Les treize colonies révoltées – Massachusetts, New Hampshire, Rhode Island, Connecticut, New York, New Jersey, Pennsylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud et Géorgie – envoient des délégués siéger au sein d’un « Congrès continental », qui signera, le 4 juillet 1776, une déclaration d’indépendance. Ce texte juridique fondateur pose notamment un principe inédit, qui ne sera pas sans influence sur ce qui allait se passer quatre-vingts cinq ans plus tard : le droit de révolution.

Confronté à la contre-offensive britannique visant à soumettre les colonies rebelles, le Congrès continental votera l’année suivante une sorte de constitution provisoire. Ces « Articles de confédération », loin d’établir un État fédéral, réaffirment au contraire la souveraineté individuelle des colonies, qui conservent la majeure partie de leurs droits régaliens, notamment en matière de fiscalité. La confédération que forment alors les États-Unis se résume essentiellement à une sorte d’alliance perpétuelle, qui n’est pas sans rappeler celle des cantons suisses au Moyen Âge. Les pouvoirs du Congrès se limitent à gérer les affaires étrangères, déclarer la guerre et lever une armée, battre monnaie, et servir de cour d’arbitrage en cas de litige entre les États. Ces derniers n’en conservent pas moins d’importantes prérogatives dans les domaines concernés.

En raison de la guerre et de disputes liées aux revendications territoriales parfois contradictoires des différents États, les Articles de confédération ne sont ratifiés qu’en 1781. Cette même année, bénéficiant du soutien intéressé de la France de Louis XVI, les insurgés remportent une victoire décisive sur les Britanniques à Yorktown, en Virginie. La guerre durera encore deux ans, mais débouchera finalement sur la signature du traité de Paris, le 3 septembre 1783. L’Angleterre y reconnaît l’indépendance des États-Unis, ainsi que leur souveraineté sur les territoires s’étendant jusqu’au fleuve Mississippi. La victoire, toutefois, ne met pas un terme aux querelles internes de la nouvelle nation, bien au contraire. Plusieurs années d’âpres débats vont s’ensuivre.

Congress_voting_independenceOn constate ainsi que le problème de l’équilibre des pouvoirs entre les États membres de « l’Union » (terme largement utilisé par les Américains pour désigner leur système fédéral) et le gouvernement central est aussi vieux que les Etats-Unis eux-mêmes. La vie politique états-unienne va, en fait, se bi-polariser assez rapidement. Une partie des « Pères fondateurs » aspirait surtout à profiter de la paix retrouvée, suivant un idéal démocratique basé sur le concept d’autodétermination et le « droit des États » (States’ rights en anglais). La guerre étant gagnée, il n’y a ainsi plus lieu d’entretenir une armée permanente, perçue comme une menace pour la liberté et la démocratie. Le Congrès continental, financé par une contribution levée – mais en réalité versée très irrégulièrement – par les États et proportionnelle à leur richesse, peut se contenter d’un rôle de représentation à l’étranger, sans interférer avec la gouvernance des États de l’Union.

D’autres, en revanche, militent pour un État fédéral fort, capable d’imposer, si nécessaire, ses décisions aux États fédérés. Leur raisonnement repose sur le fait qu’accorder une trop grande souveraineté aux États membres fait courir le risque d’une dissolution de l’Union. Le plus sérieux problème est posé par les dettes que les différents États ont contractées pour financer la guerre d’Indépendance. Entièrement souverains dans la gestion de leurs finances, les États sont loin d’adopter une attitude commune face au problème, et leurs relations en pâtissent. Les mêmes difficultés se posent à propos des territoires acquis entre le Mississippi et les Appalaches au traité de Paris, sur lesquels plusieurs États ont formulé des revendications territoriales – lesquelles, parfois, se chevauchent. Les « fédéralistes », comme on les appellera, estiment qu’un gouvernement fédéral fort, en s’imposant face aux velléités discordantes des États, est le seul moyen d’assurer la stabilité intérieure de la nation et d’éviter son éclatement.

 

constitutionBataille pour une constitution

Par opposition, on baptisera « anti-fédéralistes » leurs adversaires, partisans du droit des États. Ainsi naît le « premier système bipartite » états-unien. Quatre années d’âpres discussions vont s’ensuivre, et il faudra de patientes négociations pour que le Congrès continental ne convoque enfin une assemblée constituante, en mai 1787 – un délai qui en dit long sur les difficultés ayant émaillé la recherche d’un compromis acceptable entre les partisans d’un État fédéral fort et ceux d’une large autonomie concédée aux membres de l’Union. Le problème, toutefois, était loin d’être réglé, et l’antagonisme entre les deux factions continua à se manifester. Il fallut encore de longs mois pour que le projet de constitution, présenté en septembre 1787, ne soit ratifié.

Du reste, le problème des pouvoirs respectifs de l’État fédéral et des États fédérés n’était pas le seul point de friction entre les délégués. La question de la représentation des États dans le futur gouvernement était également prioritaire. Les Articles de confédération attribuaient aux États membres une délégation proportionnelle à leur population (estimée, car le premier recensement n’aurait lieu qu’en 1790), mais celle-ci devait en retour voter comme un seul homme, de sorte que chaque État n’avait qu’une seule voix au Congrès continental, quelle que soit sa taille. Cette égalité était battue en brèche par les États les plus peuplés, qui réclamaient un rôle proportionnel à leur importance réelle.

us_terr_1790Le territoire des États-Unis en 1790. Orange vif : États de l'Union. Bleu : territoires. Vert : régions contestées. Jaune : le Vermont, partie de l'État de New York mais qui revendique l'indépendance. Orange clair : la Floride et la Louisiane, alors possessions espagnoles (cartothèque Perry-Castaneda de l'Université du Texas).

 

John_Jay_Gilbert_Stuart_portraitPlusieurs projets successifs furent présentés à la constituante, avant qu’un compromis jugé acceptable ne soit adopté. On opta finalement pour un système bicaméral : une chambre basse (la Chambre des représentants), où la représentation de chaque État serait proportionnelle à sa population ; et une chambre haute (le Sénat) dans laquelle chaque État aurait le même poids, à raison de deux sénateurs par État. Pour emporter l’adhésion des États du Sud, une pondération avait été intégrée dans le calcul du nombre de représentants par États. Le sud des États-Unis, en effet, comptait une proportion d’esclaves bien supérieure à celle qu’on rencontrait dans le nord du pays, mais la population blanche y était faible en comparaison. Après moult tractations, il fut donc décidé que les esclaves compteraient pour trois cinquièmes de leur nombre dans le calcul de la représentation des États – autrement dit, chaque esclave équivaudrait à trois cinquièmes d’une personne libre.

À ce stade, les fédéralistes étaient devenus dominants dans le débat sur la constitution, et le projet soumis à ratification établissait un gouvernement fédéral fort. L’ancien commandant en chef de l’armée durant la guerre d’Indépendance, George Washington, joua un rôle déterminant. Élu président de la convention constituante, il apporta son soutien autant que son prestige personnel aux fédéralistes, emmenés par Alexander Hamilton et James Madison. Ces derniers menèrent une campagne de presse soutenue pendant que les législatures des États ratifiaient la constitution. Avec l’aide de John Jay, ils publièrent sous un pseudonyme plusieurs dizaines d’articles – les Federalist Papers – en faveur de la ratification. Ces travaux portèrent leurs fruits et le 21 juin 1788, le New Hampshire devint le neuvième État à ratifier la constitution, atteignant ainsi la majorité requise des trois quarts.

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Sources

James M. McPHERSON, La guerre de Sécession, 1861-1865, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 1991, 1004 pages. Cet ouvrage, paru aux États-Unis en 1988 et prix Pulitzer de sa catégorie, est probablement le plus complet qui existe sur l’histoire de la guerre de Sécession et de ses causes, et un des rares traduits en français. L’étude de McPherson commence avec la fin de la guerre contre le Mexique, en 1847. Titre original : Battlecry of Freedom.

Bruce CATTON, La guerre de Sécession, Paris, Payot, 2002, 629 pages. Initialement publié en trois volumes à l’occasion du centenaire du conflit (The Coming Fury, 1961 ; Terrible Swift Sword, 1963 ; Never Call Retreat, 1965), cette somme a été traduite en français et réunie en un seul tome. Catton est plus détaillé en ce qui concerne la guerre elle-même et moins quant au déroulement des années qui précèdent.

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Paris, Perrin, collection Pour l’histoire, 2011, 504 pages. L’historien britannique spécialiste de l’histoire militaire s’est penché sur ce conflit précurseur de la guerre moderne en 2009, son ouvrage constitue une bonne synthèse.

André KASPI, La guerre de Sécession, les États désunis, Paris, Gallimard, collection Découvertes, 1992, 192 pages. Kaspi est un des rares auteurs français à s’être intéressé au sujet avec une diffusion large.

André KASPI, Les Américains, tome I : naissance et essor des États-Unis, 1607-1945, Paris, Seuil, collection Points Histoire, 1999, 339 pages ; Jacques PORTES, Les États-Unis, de l’indépendance à la Première guerre mondiale, Paris, Armand Colin, collection Cursus, 1991. Deux ouvrages généraux en français sur l’histoire des États-Unis.

Malgré les réserves qui sont parfois exprimées sur son contenu, l’encyclopédie coopérative en ligne Wikipedia propose généralement des articles d’excellente facture sur la guerre de Sécession. Celui sur les origines du conflit, pourvu d’abondantes références, en fait partie. Dans tous les cas, la version anglophone, plus relue, sera toujours à privilégier.

Page présentant le texte original de la constitution adoptée en 1788.

Page de la Bibliothèque du Congrès pointant vers d’autres ressources en lien avec la constitution et son adoption.

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