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Les tactiques de la guerre de Sécession (1/5)

gainesmill27662waudLongtemps laissée pour compte par l’histoire militaire, car sans doute vue comme triviale et parfois sordide, l’étude du combat en tant que tel n’a été réhabilitée que de manière relativement tardive. En France, on l’associe généralement à la Première guerre mondiale et au courant de l’historial de Péronne, avec une histoire du conflit centrée sur l’étude du quotidien, des consciences et des individus plutôt que sur celle des campagnes et des batailles. Une vision défendue notamment par l’historien britannique John Keegan, mondialement connu, ou par le Français Olivier Chaline, qui l’appelle « la nouvelle histoire-bataille » pour mieux la démarquer de l’ancienne – cette dernière faite de chronologies parfois vides de sens comme en témoigne le fameux poncif « 1515 Marignan ».

 

Des tactiques anciennes

Aujourd’hui international, ce courant est pourtant né aux États-Unis, et c’est l’étude historique de la guerre de Sécession qui l’a généré. Par un processus similaire à celui qu’on retrouvera en France au sujet de la Grande Guerre, c’est la disparition progressive des derniers vétérans du conflit, dans les années 1930 et 40, qui amena les historiens américains à s’intéresser à leur vécu et leur quotidien de soldats. Leurs mémoires, souvenirs et témoignages passèrent du statut de récits autobiographiques à celui d’objets d’histoire. L’un des pionniers de cette voie fut certainement Bell Irvin Wiley avec ses ouvrages sur la vie quotidienne de « Johnny Reb » et « Billy Yank », archétypes des soldats sudiste et nordiste, parus respectivement en 1943 et 1952.

De manière générale, le soldat en guerre passe beaucoup plus de temps à marcher ou à camper qu’à se battre. En dépit de cela, le combat demeure sans doute, dans une guerre, l’expérience paroxystique la plus marquante pour la majeure partie de ceux qui y sont confrontés. Comme l’écrit Chaline, « la bataille est apocalypse au sens de révélation » – autrement dit, c’est souvent dans le combat que se révèlent les tempéraments, les personnalités et les idéaux de ceux qui le livrent. Connaître la façon dont ils se battent, c’est donc faire irruption dans leur vie tout autant qu’en se penchant sur d’autres aspects plus tranquilles de leur quotidien.

uniformsflagsEn 1861, les tactiques en général n’ont que peu évolué depuis la fin des guerres napoléoniennes. On se bat toujours sur des espaces relativement réduits, excédant rarement les 150 ou 200 kilomètres carrés. Les unités demeurent rangées en formations serrées, comme elles l’ont presque toujours été depuis l’Antiquité. La raison de cette situation est essentiellement pratique. En l’absence d’autres moyens, la transmission des ordres est limitée aux capacités visuelles et auditives de ceux qui les reçoivent. Sur un champ de bataille du milieu du XIXème siècle, obscurci par la fumée que dégage l’utilisation de la poudre à canon et envahi par le vacarme assourdissant de l’artillerie et de la mousqueterie, celles-ci sont forcément très restreintes.

L’officier qui doit donner des ordres à ses soldats doit donc les garder à portée de voix pour ce faire, d’autant plus que l’entraînement des recrues ne met en rien l’accent sur l’initiative individuelle. Si les régiments portent des uniformes plutôt voyants et un, voire plusieurs drapeaux, ce n’est pas par coquetterie mais pour être en mesure de se voir et de s’identifier plus aisément. Transmettre des ordres et des informations le long de la chaîne de commandement nécessite le recours à des estafettes à cheval, porteuses – lorsqu’elles parviennent à les remettre – d’instructions orales ou écrites. Quant à la transmission par sémaphore, elle existe – et sera employée avec bonheur par les Confédérés à Bull Run en 1861 – mais son utilisation demeure aléatoire et limitée, étant dépendante de la configuration du terrain et de la visibilité. Tous ces facteurs rendent pour ainsi dire obligatoire de livrer bataille en ordre serré.

Une guerre de fantassins

À travers les âges, l’infanterie a largement mérité son surnom de « reine des batailles », mais ce ne fut peut-être jamais aussi vrai que durant la guerre de Sécession. Cette dernière fut réellement une guerre de fantassins. McPherson estimait que la proportion d’infanterie dans l’effectif total des deux armées était de l’ordre de 85% pour les Fédéraux, peut-être un peu moins pour les Confédérés qui firent un usage plus important de la cavalerie. Rien que dans le Nord, près de 2.000 régiments et unités diverses furent formés durant la guerre et sur ce total, environ 1.700 étaient des unités d’infanterie. Alors que jusque-là, la cavalerie avait souvent joué un rôle décisif même si elle était déjà numériquement minoritaire, c’est l’infanterie qui, pour l’essentiel, gagna la guerre de Sécession.

Antietam_field

Les raisons sont variées. L’amélioration technique des armes à feu y a largement contribué. Par leur portée accrue, les fusils et les canons rayés ont fait du champ de bataille un endroit nettement plus périlleux qu’il ne l’était un demi-siècle plus tôt. Là où les balles sphériques de mousquet n’étaient guère dangereuses au-delà d’une centaine de mètres, les balles Minié des fusils rayés sont précises à 200 mètres, portent facilement à 500 et, dans un fusil adéquat entre les mains d’un tireur expert, peuvent encore faire mouche à près d’un kilomètre. Face à un tel feu, une charge traditionnelle de cavalerie avait toutes les chances d’être décimée avant même d’arriver au contact de l’ennemi.

Quant à l’artillerie, ce fut la géographie qui l’empêcha de donner sa pleine mesure durant le conflit. Napoléon Bonaparte, lui-même artilleur de formation, en avait fait un outil important de ses victoires, capable d’affaiblir l’ennemi avant les charges de cavalerie qui le briseraient ensuite. Les progrès apportés par les canons rayés, en termes de portée comme de puissance de feu, auraient dû la rendre meurtrière sur les champs de bataille de la guerre de Sécession. Elle ne le fut pourtant que rarement.

Robertsons-BrigadeEn 1861, les États-Unis sont encore en grande partie couverts de forêts, même sur la côte Est. Limitant la portée visuelle, cette caractéristique empêchera l’artillerie de donner toute sa mesure. En l’absence de moyens de communication permettant de recourir à des observateurs avancés, le tir indirect est limité à la guerre de siège, et les canons de campagne ne peuvent ouvrir le feu que sur des cibles que leurs servants voient. Un autre problème concernait la médiocrité globale du réseau routier et vicinal, obstacle au déplacement aisé de l’artillerie et a fortiori à sa concentration.

Contraints de se rapprocher dangereusement des lignes ennemies pour les pilonner, les artilleurs eurent par conséquent à subir le tir de l’infanterie bien plus souvent que par le passé, et ils furent parmi les cibles privilégiées des tireurs d’élite. En résumé, la guerre de Sécession fut livrée à une époque et dans des circonstances où l’infanterie était déjà notoirement mieux armée que précédemment, reléguant la cavalerie à un rôle secondaire, et où l’artillerie n’avait pas encore la puissance de feu meurtrière qu’elle aurait acquis un demi-siècle plus tard. Le contexte était donc particulièrement favorable à ce que l’infanterie domine le champ de bataille.

Manœuvrer en colonne

colonneÀ tout seigneur, tout honneur, donc. À la veille de la guerre, l’instruction et l’emploi tactique de l’infanterie repose essentiellement, aux États-Unis, sur deux manuels. Le premier avait été rédigé en 1835 par Winfield Scott et entérinait, en substance, les tactiques issues des guerres napoléoniennes. Il avait constitué la norme durant la guerre contre le Mexique, un type de conflit auquel il convenait très bien – même si c’était surtout l’artillerie qui avait fait merveille dans le camp américain. Ce manuel avait été remplacé en 1855 par un autre, œuvre du capitaine William Hardee. Conjugué avec l’adoption du fusil Springfield modèle 1855, une arme maniable et relativement courte à canon rayé, le manuel Hardee mettait l’accent sur la rapidité de mouvement et les tactiques de l’infanterie légère. Il sera actualisé en 1862, au Nord, par Silas Casey, afin d’intégrer l’usage du Springfield modèle 1861, plus long et légèrement différent.

Dans l’un comme dans l’autre, l’influence française est patente. Outre les particularités du manuel Hardee concernant l’infanterie légère, sur lesquelles on reviendra, on retrouve chez Scott des tactiques similaires à celles que Napoléon Bonaparte avait employées et raffinées un demi-siècle plus tôt. Ainsi, la formation de base est la colonne. Généralement de quatre rangs de front, elle sert essentiellement aux déplacements (colonne de route) et à la manœuvre. Elle n’est, en revanche, plus guère utilisée au combat. Au début des guerres de la Révolution et de l’Empire, c’était encore la formation d’attaque privilégiée de l’infanterie, permettant de faire peser tout le poids d’une charge à la baïonnette sur un point précis de la ligne adverse.

March-ArmyToutefois, les énormes trouées faites à Borodino (1812) dans les colonnes de l’infanterie française par les canons russes, persuadèrent les tacticiens de tous pays que l’assaut en colonne n’était plus une solution viable contre une position disposant d’un soutien d’artillerie adéquat. L’apparition des fusils rayés ne fit qu’aggraver le problème. La colonne servit donc essentiellement, durant la guerre de Sécession, à se déplacer. À ce propos, on notera qu’un régiment de plusieurs centaines d’hommes placé en colonne par quatre occupe déjà une certaine longueur. Qu’on multiplie par une moyenne de quatre régiments par brigade, trois brigades par division et trois divisions par corps d’armée, et l’on pourra se figurer la longueur considérable (plusieurs kilomètres) sur laquelle pouvait s’étirer une armée en marche – sans parler des attelages d’artillerie et des centaines de chariots transportant vivres, munitions et équipements divers.

Sur les mauvaises routes d’alors, répertoriées sur des cartes souvent approximatives – lorsqu’il y en avait – et rarement tenues à jour, de telles colonnes pouvaient provoquer de gigantesques embouteillages, si bien que le seul fait de déplacer une armée relevait parfois de l’exploit. Pour les soldats, ces marches n’étaient pas de tout repos. Certes, ils n’y étaient pas astreints au pas : même les manuels d’instruction, soucieux d’économiser leurs forces, recommandaient de ne l’employer que pour les manœuvres et les assauts. En revanche, leurs lourds uniformes en laine étaient peu adaptés à la chaleur estivale du climat nord-américain, et ils souffrirent considérablement des insolations et des coups de chaud.

Combattre en ligne

La formation de combat par excellence était donc la ligne, de deux rangs de profondeur. Celle-ci avait remplacé progressivement la ligne de trois rangs en usage jusqu’au début du XIXème siècle. Comme l’avait remarqué Napoléon Ier lui-même, une ligne de trois rangs de profondeur était moins avantageuse, car en faisant feu, le troisième rang devait consacrer plus d’attention à ne pas blesser les hommes du premier rang qu’à viser correctement. Parallèlement, une ligne de trois rangs n’offrait guère plus de chances de résister à une charge à la baïonnette.

manoeuvreL’avantage principal de la ligne était qu’elle permettait d’exploiter pleinement la puissance de feu de l’infanterie, ce qui devint particulièrement crucial avec l’avènement des fusils rayés. En outre, le large front qu’elle présentait réduisait l’efficacité du tir de l’artillerie adverse : si la cible qu’elle représentait était plus grande, elle était aussi plus dispersée. Ainsi, chaque coup de canon individuel faisait moins de victimes dans ses rangs. Le défaut majeur de la ligne était sa minceur, qui la rendait vulnérable à une attaque au corps-à-corps.

Ces derniers, cependant, furent très rares durant la guerre de Sécession. Ils le sont déjà de manière générale : le plus souvent, si l’assaillant n’est pas repoussé, les défenseurs se replient instinctivement avant le contact. Ainsi que l’ont montré des études récentes sur le combat, seul un assaut sur dix se termine par un engagement au corps-à-corps. C’est finalement assez logique, s’embrocher à coups de baïonnette étant une activité encore plus contre-nature que se tirer dessus debout en rangs serrés. Pour cette raison, les combats au corps-à-corps se terminaient généralement assez vite, avec la fuite ou la reddition d’une des deux parties engagées. Les pertes qu’ils causaient n’en étaient pas moins élevées, ce type d’engagement demeurant, par essence, brutal.

Gettysburg-Soldiers-50PAPour les raisons déjà citées, les charges de cavalerie furent encore plus rares, surtout contre les positions défendues par de l’infanterie. De ce fait, l’emblématique formation en carré typique des guerres napoléoniennes perdit son utilité, et ne fut pour ainsi dire jamais employée. Il existait toutefois une alternative à la ligne : la colonne par compagnie. Dans cette formation, les compagnies qui composent chaque régiment sont déployées en ligne sur un seul rang, mais elles sont placées l’une derrière l’autre plutôt que côte à côte. On obtient ainsi une ligne de dix rangs de profondeur au lieu de deux.

La colonne par compagnie, hybride entre la ligne et la colonne d’assaut, fut parfois employée lorsque les commandants voulurent focaliser leur force d’attaque sur un point donné des lignes ennemies, dans un assaut à la baïonnette. L’idée de départ était louable : il s’agissait d’éviter que l’attaque ne se transformât en un long et meurtrier échange de tirs rarement décisif, surtout pour les assaillants. Néanmoins, une telle tactique offrait, comme l’attaque en colonne, une cible de choix pour l’artillerie ennemie, et les quelques tentatives s’achevèrent généralement en désastre.

Lors de la bataille d’Antietam (17 septembre 1862), par exemple, le général Mansfield déploya de cette façon le XIIème corps nordiste, constitué en grande partie de recrues inexpérimentées, et le mena à l’attaque. Les canons et l’infanterie sudistes l’accueillirent par un feu d’enfer : le corps d’armée fut rapidement mis hors jeu et Mansfield lui-même fut mortellement blessé. Même le IIème corps de l’Union, jusque-là considéré comme une unité d’élite, fut décimé dans une attaque du même genre à Spotsylvania Court House, le 9 mai 1864. Non seulement l’assaut échoua à enlever la position sudiste, mais le IIème corps subit de telles pertes qu’il ne fut plus, par la suite, que l’ombre de ce qu’il avait été jusque-là.

 

Vidéos

Ces reconstituteurs donnent une petite idée de la formation de marche, en colonne par quatre.

- Ici, un exemple de colonne par compagnie, avec passage, au final, à la ligne de bataille.

Ce petit film tourné à l’occasion des 145 ans de la bataille de Gettysburg montre diverses formations de combat, dont la ligne de bataille mais aussi la ligne de tirailleurs. On appréciera les efforts du commentateur, tentant d’expliquer aux spectateurs la situation sur un champ de bataille noyé dans la fumée ! Heureusement pour lui, le tir à blanc des reconstituteurs est beaucoup moins bruyant que ne l’était le tir réel.

 

Sources

- Le site www.usregulars.com est un véritable trésor en termes de documents, puisqu’il met en ligne de nombreux manuels d’entraînement de l’époque ainsi que d’autres sources de première main. Il est malheureusement hors ligne, mais peut être récupéré grâce au site web.archive.org (lorsque celui-ci veut bien fonctionner).

- Olivier CHALINE, La bataille de la Montagne Blanche (8 novembre 1620), un mystique chez les guerriers, Paris, Viénot, 2000.

- Bell Irvin WILEY, The life of Johnny Reb, the common soldier of the Confederacy (1943) et The life of Billy Yank, the common soldier of the Union (1952). À ma connaissance, ces deux ouvrages majeurs de l’historiographie de la guerre de Sécession n’ont (hélas !) jamais été traduits en français.

- James McPHERSON, La guerre de Sécession, 1861-1865, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 1991. Cet ouvrage de référence aborde de nombreux aspects du conflit, dont des considérations tactiques.

- Winfield SCOTT, Infantry tactics, 1835.

- William HARDEE, Rifle and light infantry tactics, 1855.

- Silas CASEY, Infantry tactics, 1862.

Un article malheureusement non signé du site www.usregulars.com sur les tactiques d’infanterie en usage durant la guerre de Sécession.

- Ted BALLARD, Battle of Antietam, Washington, Center of Military History (United States Army), collection Staff Ride Guide, 2006.

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