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Guerre de Sécession : la proclamation d'émancipation (1/3)

EmancipationProclamationLe 22 septembre 1862, George McClellan envoie Edwin Sumner réoccuper Harper’s Ferry, à présent complètement évacuée par les Sudistes, avec ce qui reste des IIème et XIIème Corps. L’opération, qui ne rencontre aucune résistance, sera le dernier mouvement sérieux de l’armée du Potomac après les batailles d’Antietam et de Shepherdstown. L’armée confédérée du général Lee allait pouvoir panser tranquillement ses blessures à Martinsburg, puis à Winchester. Toutefois, la Confédération allait, le même jour, se voir porter un coup – non pas militaire, mais politique – aux conséquences terribles. Alors que les hommes de Sumner entreprenaient de fortifier solidement les collines qui entourent Harper’s Ferry pour ne pas risquer une réédition de la capitulation du 15 septembre, le gouvernement fédéral faisait paraître à Washington sa proclamation d’émancipation : un texte qui, ni plus ni moins, affranchissait sans autre forme de procès les esclaves noirs du Sud, à compter du 1er janvier 1863.

 

 

L’ambigu statut des esclaves

Jusque-là, la question de l’esclavage était demeurée très secondaire dans la conduite de la guerre. Cette dernière était livrée pour restaurer l’Union en ramenant les États sécessionnistes dans le giron des États-Unis. C’était pour répondre à ce but de guerre que la majorité des soldats nordistes s’étaient engagés, et que l’opinion publique soutenait le gouvernement fédéral dans sa poursuite. Élu sur un programme modéré portant sur la circonscription de l’esclavage aux États où il était déjà pratiqué, Lincoln n’avait pas l’intention de l’abolir. Il avait exprimé sa conviction dans son célèbre discours de la « maison divisée » en 1858 : l’esclavage était une institution archaïque qui finirait par disparaître d’elle-même dès lors qu’on l’aurait confinée. C’est cette modération qui avait permis au candidat républicain à l’élection présidentielle de 1860 de remporter les États – Pennsylvanie, Indiana, Illinois – qui avaient manqué à son prédécesseur John C. Frémont pour être élu en 1856.

La sécession, et la guerre qui s’ensuivit, avaient toutefois changé la donne. Abolitionnistes et républicains radicaux avaient rapidement tenté de profiter de ce contexte nouveau pour orienter la politique gouvernementale vers l’abolition de l’esclavage. L’année 1861 leur apporta peu de succès, que ce soit vis-à-vis de l’esclavage en tant que tel, ou sur la question plus générale des droits civiques des Noirs. La jurisprudence établie en 1857 par l’arrêt dit « Dred Scott » de la Cour suprême restait la norme : les quelques 344.000 Noirs libres qui vivaient dans les États n’ayant pas quitté l’Union n’étaient pas considérés comme des citoyens américains. Ceux qui s’étaient engagés dans l’armée des volontaires en 1861 avaient vu leur engagement refusé. Toutefois, un des corollaires du conflit et de l’occupation de territoires sudistes, en l’occurrence l’arrivée dans les lignes nordistes d’un nombre toujours croissant d’esclaves en fuite, allait changer les données du problème.

Fort_monroe_doctrine_cartoonEn tant que représentants du gouvernement fédéral, les officiers nordistes demeuraient tenus de restituer les esclaves en fuite à leurs propriétaires, puisque la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs était toujours en vigueur. Toutefois, plusieurs généraux abolitionnistes, au premier rang desquels on trouvait Benjamin Butler, avaient dès les premières semaines du conflit refusé de l’appliquer. Butler justifiait son refus par un tour de passe-passe juridique : puisque le président Lincoln avait décrété le blocus de la Confédération le 19 avril 1861, tout bien entrant ou sortant de celle-ci pouvait être considérée comme de la contrebande et saisi comme telle – y compris les esclaves. La première à changer officiellement d’attitude sur la question fut l’U.S. Navy. Citant des raisons humanitaires, le secrétaire à la Marine de l’Union, Gideon Welles, ordonna dès le 22 juillet 1861 que les fugitifs soient gardés et employés à des tâches secondaires. Quelques jours plus tard, le Congrès vota, le 6 août, un premier Confiscation Act, une loi autorisant les militaires à confisquer tout bien pouvant être utile à l’effort de guerre confédéré.

Le Confiscation Act de 1861 légalisa a posteriori la politique de Butler. Toutefois, le statut des esclaves ayant trouvé refuge dans les lignes nordistes ne changeait pas : ils étaient toujours asservis. Il ne s’agissait en rien d’un affranchissement. En tant que « biens », les fugitifs étaient simplement « saisis » par l’armée fédérale, et devenaient la propriété du gouvernement au lieu de celle de leur précédent maître. De manière assez ironique, sa fonction présidentielle fit en quelque sorte de Lincoln, en l’espace de quelques mois, le plus grand « propriétaire » d’esclaves de tout le pays. Les fugitifs furent employés par l’armée nordiste dans une large variété de rôles secondaires, travaux de terrassement et de construction, tâches logistiques diverses. Femmes et enfants furent mis à contribution pour la blanchisserie ou la cuisine. Les soldats de l’Union stationnés dans les secteurs où les fugitifs étaient les plus nombreux – en 1862, la Louisiane et la côte atlantique de la Confédération – n’hésitaient pas à utiliser les « contrebandes », comme on les appelait, comme serviteurs personnels. Leur manière de les traiter, très variable, n’avait parfois rien à envier à celle que les évadés avaient voulu fuir en quittant leur plantation.

Thaddeus_StevensLa pression des radicaux

Toutefois, tous les officiers de l’Union n’appliquèrent pas cette loi, continuant à renvoyer les esclaves en fuite à leurs propriétaires. La question de l’esclavage demeurait sensible sur le plan politique, et Lincoln lui-même ne mit guère d’empressement à faire appliquer strictement les dispositions du Confiscation Act. Quatre États esclavagistes – Delaware, Maryland, Kentucky, Missouri – étaient demeurés dans l’Union, fût-ce à des degrés variables de bonne volonté, et le président nordiste craignait de voir leur opinion publique et leur classe politique basculer dans le camp sécessionniste s’il interférait trop ouvertement avec l’institution servile. C’est pour cette raison, principalement, qu’il contra initialement toutes les tentatives des abolitionnistes pour orienter la conduite de la guerre dans cette direction. Lincoln fut intransigeant. Lorsque Frémont proclama de son propre chef l’émancipation des esclaves du Missouri le 30 août 1861, le président lui ordonna de faire marche arrière, et le limogea lorsqu’il s’y refusa.

Néanmoins, la perspective d’une guerre longue et les défaites infligées à l’Union vers la fin de l’année 1861 permirent aux républicains radicaux de gagner en influence au sein du gouvernement. Ces partisans d’une politique dure vis-à-vis des rebelles, au premier rang desquels on trouvait le nouveau secrétaire à la Guerre Edwin Stanton ou encore le représentant de Pennsylvanie Thaddeus Stevens, rallièrent peu à peu Lincoln à leurs vues. Ils avaient bien compris que l’économie sudiste reposait en grande partie sur l’esclavage. Frapper « l’institution particulière » du Sud revenait donc à s’attaquer directement à l’effort de guerre des Confédérés. Le gouvernement fédéral finit par en convenir et le 13 mars 1862, une nouvelle loi – Act Prohibiting the Return of Slaves – fut votée par le Congrès. Elle interdisait cette fois explicitement aux officiers nordistes de renvoyer les esclaves fugitifs d’où ils venaient. En revanche, leur statut restait inchangé : ils étaient toujours des « contrebandes » et n’étaient ni libres, ni admis à s’enrôler dans l’armée de l’Union. L’émancipation n’était toujours pas au programme. Naturellement, cette loi ne s’appliquait pas aux propriétaires d’esclaves restés fidèles à l’Union.

hunter08Non que les républicains radicaux n’y fussent pas favorables, bien au contraire, mais Lincoln et les plus modérés continuaient à freiner des quatre fers. Lorsque, dans un mouvement similaire à celui de Frémont l’année précédente, son ami David Hunter décréta l’émancipation de tous les esclaves du département militaire dont il avait la charge – englobant la Caroline du Sud, la Géorgie et la Floride – le président n’eut aucun scrupule à annuler son ordre. Lincoln tenait à ménager non seulement les États-frontière esclavagistes, mais également ses alliés démocrates, dont le soutien à la guerre était fragile et basé essentiellement sur l’idée que celle-ci était livrée pour rétablir l’intégrité territoriale de l’Union – et non pour libérer les esclaves. Néanmoins, les républicains radicaux gagnèrent encore en influence dans le sillage des difficultés militaires de l’été 1862 : battues en Virginie, piétinant dans l’Ouest, les armées nordistes traversaient de nouveau une mauvaise passe. Ce fut l’occasion pour les radicaux d’imposer un nouveau durcissement dans la conduite de la guerre. Le premier pas fut fait le 19 juin 1862, lorsque le Congrès, passant outre la jurisprudence Dred Scott, réaffirma explicitement l’interdiction de l’esclavage dans les territoires.

Un second Confiscation Act fut voté le 17 juillet 1862. Il renforçait considérablement les dispositions du premier, facilitant grandement son application. Mais sa principale nouveauté concernait le statut des esclaves fugitifs : ceux-ci devenaient légalement affranchis dès lors qu’ils étaient « saisis » par les forces de l’Union. Ne pouvant plus légalement être considérés comme « contrebandes » pour cette raison, ils se voyaient attribuer le statut ambigu de « prisonniers de guerre », qui permettait opportunément de les garder à demeure et de continuer à les employer. Par ailleurs, les dispositions du Confiscation Act autorisait le gouvernement fédéral à employer les Noirs ainsi affranchis à sa guise pour contribuer à mater la rébellion sudiste – ce qui incluait leur rôle précédent de travailleurs auxiliaires. Mais un autre texte, le Militia Act voté le même jour, autorisait cette fois explicitement le gouvernement nordiste à constituer des unités militaires incluant des Noirs. C’était là une grande nouveauté, et une grande victoire pour tous ceux qui militaient non seulement pour l’abolition de l’esclavage, mais également pour les droits des Afro-Américains en général.

black-SailorLes Noirs dans l’armée

L’idée d’armer les Noirs pour les envoyer se battre contre les Sudistes était controversée pour plusieurs raisons. Les préjugés raciaux de l’époque n’y étaient pas étrangers. Pour beaucoup d’abolitionnistes, l’émancipation ne signifiait pas pour autant l’égalité, une idée partagée par une large part du reste de la population blanche nordiste. La peur si typiquement humaine de « l’étranger » (noir, dans ce cas) venant prendre aux autochtones (blancs) terres, emplois et même femmes – une crainte toujours pas éteinte en 2012 – constituait un facteur essentiel de cette réticence. Accessoirement, peu de gens, à commencer par les généraux de l’armée fédérale, estimaient que les Noirs feraient de bons soldats. Ils avaient pourtant la mémoire courte : des Afro-Américains avaient déjà combattu durant la guerre d’Indépendance, et des unités intégralement noires avaient été constituées sans pour autant démontrer des qualités inférieures à celles des régiments blancs. En un mot, ce que nous qualifierions aujourd’hui de racisme était à l’œuvre.

La marine, sur ce plan, était dans un état d’esprit très différent de celui de l’armée. Contrairement à cette dernière, elle n’avait jamais prohibé l’enrôlement de Noirs dans ses équipages – ne serait-ce que parce que la vie de marin n’attirait pas les foules. Non seulement on trouvait donc déjà des Afro-Américains parmi ses équipages en 1861, mais ceux-ci recevaient la même solde que les autres. En revanche, ils étaient généralement cantonnés à des rôles non-combattants, et ne pouvaient prétendre à dépasser le grade de petty officer – l’équivalent de maître dans la marine française. Comparativement à ce qui se passa dans l’armée, leur condition n’évolua que modérément pendant la guerre de Sécession. S’ils furent parfois admis comme artilleurs, cela demeura toujours l’exception plutôt que la règle.

butlerb7wSur terre, la possibilité offerte par le Militia Act ne fut pas exploitée immédiatement, du moins pas au niveau fédéral. C’est en fait l’État du Kansas qui fut le premier à réagir, ce qui était d’autant plus surprenant qu’il ne comptait que quelques centaines de Noirs libres en 1860. Mais il était peuplé en majorité d’abolitionnistes et de partisans de l’égalité, si bien que dès août 1862, son gouverneur autorisa la formation d’un régiment d’infanterie, le 1st Kansas Colored Volunteers. « Colored » – « de couleur » – était l’euphémisme destiné à remplacer le terme habituellement employé pour désigner les Afro-Américains – « Negro », qui n’avait alors pas de connotation péjorative mais était devenue pratiquement synonyme d’esclave. L’unité se distingua le 29 octobre 1862 en repoussant une attaque de la guérilla sudiste dans le Missouri, à Island Mound, mais elle ne fut pas acceptée immédiatement pour servir dans l’armée fédérale et demeura jusqu’au début de 1863 sous le contrôle de la milice du Kansas.

Benjamin Butler ne tarda pas à imiter le gouverneur du Kansas en ressuscitant la Louisiana Native Guard, une unité de milice recrutée parmi les Noirs libres de la Nouvelle-Orléans pour le compte des Confédérés, qui ne l’avaient jamais acceptée dans leur armée, et dissoute lorsque l’Union s’était emparée de la ville au printemps 1862. D’autres Noirs, unionistes ceux-là, rejoignirent les rangs de la mouture fédérale de ces unités, qui furent ensuite supplémentées par d’autres recrutées parmi les esclaves fugitifs, qui étaient nombreux en Louisiane – où près de la moitié de la population était afro-américaine. Ces divers éléments furent regroupés au sein d’une organisation baptisée « Corps d’Afrique », en français dans le texte. C’était à la fois une référence à l’origine de ses soldats, au passé français de la Louisiane, et à la prestigieuse armée d’Afrique – les troupes françaises qui servaient en Algérie. Une autre unité afro-américaine fut constituée dans des circonstances plus équivoques : lorsqu’en septembre 1862 l’invasion sudiste du Kentucky menaça la ville de Cincinnati dans l’Ohio, les Noirs de la ville furent enrôlés de force dans une « brigade noire » qui fut essentiellement employée à des travaux de fortifications. L’unité fut dissoute au bout de quelques semaines.

HD_4USCinfantryDetail.previewToutefois, le Nord ne se lança sérieusement dans un effort de recrutement des Afro-Américains qu’une fois que la proclamation d’émancipation eût pris effet, en 1863. Initialement, l’organisation était la même que pour le reste de l’armée : les régiments étaient formés sous l’égide des États ; ou en leur nom par les responsables militaires locaux, dans le cas des unités recrutées parmi les esclaves fugitifs des États confédérés. C’est ainsi qu’on trouve dans les listes d’unités nordistes des régiments de l’Arkansas ou de Géorgie, par exemple. La majorité d’entre eux – mais pas tous – était des unités « de couleur ». Dans la quasi-totalité des cas, les régiments ainsi recrutés étaient considérés comme des troupes supplétives distinctes des régiments de volontaires à recrutement blanc, et recevaient par conséquent leur propre série de numéros – ainsi qu’une paye inférieure à celle des soldats blancs (10 dollars par mois au lieu de 16), une inégalité qui ne fut rectifiée qu’à la toute fin du conflit. Seuls deux États décidèrent d’intégrer leurs unités noires à leurs forces de volontaires : le Massachusetts, avec deux régiments d’infanterie (les 54ème et 55ème) et un de cavalerie (le 5ème) ; et le Connecticut avec un seul régiment d’infanterie, le 29ème.

Toutes les autres unités noires furent rattachées à un service du département de la Guerre, spécialement créé le 22 mai 1863 pour chapeauter le recrutement des Afro-Américains dans l’armée, le Bureau des Troupes de Couleur. Progressivement, le Bureau entreprit de centraliser l’organisation des régiments et en uniformisa la désignation : une seule et même série de numéros pour chaque arme, dans laquelle le terme United States Colored Troops – Troupes de Couleur des États-Unis, en abrégé U.S.C.T. – se substituait aux appellations propres à chaque État. Il y eut en tout 135 régiments d’infanterie, 14 d’artillerie (13 « lourds », c’est-à-dire de forteresse, et 1 « léger », c’est-à-dire de campagne) et 6 de cavalerie. 178.000 sous-officiers et soldats afro-américains y servirent, encadrés par 7.000 officiers blancs. Une école d’officiers réservée aux Noirs fut ouverte, mais très peu de cadres en sortirent avant la fin de la guerre. Cantonnés à des rôles d’occupation et de garnison, souvent négligés sur les plans logistique et sanitaire, ils furent le plus souvent tenus à l’écart des combats. Les généraux nordistes pour la plupart à ne pas leur faire confiance, en dépit de qualités martiales largement démontrées lorsque l’occasion s’en présenta. Leurs pertes sont éloquentes : sur environ 36.000 décès – un taux supérieur à celui des soldats blancs et sur une période plus courte – moins de 3.000 sont imputables aux combats, les autres ayant été victimes de maladies.

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