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Salvador Allende et le coup d'Etat d'Augusto Pinochet

putsch_militaire_chili11 septembre 1973, la crise qui couvait depuis des mois au Chili fini par éclater violemment. Retranché dans sa résidence de la Moneda, le président socialiste Salvador Allende assiste impuissant à la prise de contrôle du pays par une junte militaire. A 14 heures, celui qui avait représenté l’espoir de la gauche de tout un continent, se donne la mort peu avant que les putschistes ne s’emparent de lui. Pour le Chili c’est le début d’une dictature féroce qui se maintiendra près de 15 ans, sous la férule du général Augusto Pinochet. Symbole de la vague d’autoritarisme anticommuniste que connut l’Amérique du Sud durant les années 70, le coup d’état du 11 septembre 1973 mêle thématique intérieure chilienne et enjeux internationaux de la guerre froide.


 

Salvador Allende et l’Unité Populaire

Durant les années 60, le Chili dont l’économie est marquée par de fortes tendances inflationnistes, se modernise profondément. Si la démocratie chrétienne est au pouvoir depuis 1964 et conduit des réformes progressistes (notamment un début de réforme agraire, la modernisation du système d’éducation, la constitution d’entreprises publiques dans des domaines stratégiques), elle ne peut empêcher la montée en puissance de la gauche et de son représentant emblématique : Salvador Allende.

Né en 1908, il est issu d’une famille bourgeoise aux valeurs libérales. Si Salvador est médecin de formation, sa grande passion reste la vie politique, qu’il intègre en tant que leader étudiant au début des années 30. Un des membres fondateurs du Parti Socialiste du Chili en 1935, il reste attaché à cette structure sur lequel son influence deviendra peu à peu déterminante. Député, puis ministre de la santé en 1938 (à 30 ans !), il prend définitivement les rênes du parti socialiste en 1944. Homme réputé intègre, d’une grande finesse intellectuelle, Allende représente le visage respectable et modéré de la gauche chilienne. Bien qu’intéressé par des expériences plus radicales comme la révolution Cubaine, il prône une transition pacifique et démocratique vers le socialisme, profondément originale à une époque et sur un continent marqué le mythe de la « lutte armée ». Devenu populaire au milieu des années 60, il doit vite affronter l’hostilité de la droite conservatrice et de ses soutiens étasuniens qui le considèrent comme un agent potentiel de Moscou.

En vue des élections présidentielles de 1970, Salvador Allende parvient non sans mal à fédérer la gauche et le centre-gauche autour de sa candidature, dans le cadre de l’Unité Populaire (Unita Popular). Ce rassemblement de partis, des communistes à la gauche chrétienne, jouit du soutien des syndicats et propose un programme de réforme vigoureux. Outre la lutte contre l’inflation, l’Unité Populaire, prévoit une relance de la réforme agraire, la nationalisation des banques et surtout de l’industrie du cuivre, un secteur stratégique à forte participation étasunienne. Face à Allende, la droite aborde les élections divisée entre démocrates chrétiens et conservateur. Le candidat conservateur Alessandri, compte sur le soutien de l’armée (dont de nombreux cadres sont anti-communistes) et des Etats-Unis.

Allende président, entre espoir et menaces

Le scrutin de septembre 1970, marqué par une très forte polarisation de l’opinion, débouche sur un résultat serré : 36,6% pour Allende, 35,3% pour Alessandri et 28,1% pour le démocrate-chrétien Tomic. En absence de majorité absolue, la constitution chilienne prévoyait que ce soit le Congrès qui choisisse le nouveau président. Durant les semaines qui vont suivre, un rude combat parlementaire s’engage, combat dans lequel les Etats-Unis (via la CIA) vont peser de tout leur poids pour qu’Allende ne soit pas élu. Ainsi ,Washington met en œuvre un plan visant à pousser l’armée chilienne à s’insurger. Cette tentative échoue dans des circonstances dramatiques (le commandant en chef de l’armée, un loyaliste, en sera d’ailleurs la victime). Quoi qu’il en soit, un accord secret passé entre Tomic et Allende permet à celui-ci de devenir président à l’occasion du vote du Congrès le 24 octobre.

AllendeSalvador Allende met rapidement en œuvre le programme de l’Unité Populaire. L’épreuve de force avec la droite s’engage sur le terrain de la nationalisation des industries de cuivre. A l’été 1971, la mesure finit par être mise en place, l’Etat Chilien devenant propriétaire des mines de cuivre en compensation d’indemnisations pour les entreprises qui les exploitaient jusque là. La réplique de Washington est immédiate : sur les conseils d’Henry Kissinger, le président Nixon organise un boycott des prêts internationaux au gouvernement chilien. Si dans un premier temps la politique du gouvernement d’Allende semble une réussite (l’inflation baisse, le pouvoir d’achat augmente, la croissance est vigoureuse), l’année 1972 voit l’émergence de difficultés inquiétantes.

D’une part les réformes engagées et les pressions extérieures (principalement étasuniennes), entrainent un regain de la polarisation de la société chilienne. La réforme agraire (qui s’accompagne parfois de confiscation de terrains) pousse certains agriculteurs à s’opposer violemment au gouvernement. La tension est aussi forte dans la rue, habilement entretenue par l’opposition. Allende doit de plus faire face aux radicaux de l’Unité Populaire qui réclament une accélération de la transition vers le socialisme, quitte à aller à l’affrontement armé avec la droite.

D'autre part, à cela viennent s’ajouter à partir de la mi-72, un ralentissement de la croissance puis la récession. Privé du soutien des élites économiques et des sources de financements internationaux, le Chili fait face à la spirale infernale de l’endettement et de l’inflation. La population voyant ses conditions de vie se dégrader fortement proteste régulièrement dans la rue. A l’agitation populaire se conjuguent les difficultés d’Allende à gouverner, en raison de la vigueur de l’opposition parlementaire et de démissions à la chaîne de ministres. La droite, cette fois regroupée au sein de la CODE (Confédération démocratique du Chili) tente même d’obtenir la destitution du président, ce qu’elle rate de peu. Enfin, l’armée jusque là maitrisée par le général Prats, ministre de la défense et loyaliste, se décide à agir de manière ouverte.

Augusto Pinochet et le putsch du 11 septembre 1973

A l’été 1973, Prats est vertement critiqué par ses pairs en raison de son loyalisme, alors que le pays est plongé dans une grave crise par la grève des camionneurs (dont le rôle vital s’explique par la géographie du pays). Sous la pression, Prats démissionne de son poste de ministre de la défense et de commandant de l’armée le 23 août 1973. Allende nomme pour le remplacer le général Augusto Pinochet. Réputé sans envergure et relativement apolitique, il a étouffé deux mois plus tôt une tentative de rébellion d’un régiment de blindés. D’origine bretonne, ce militaire de carrière catholique né en 1915, s’est jusque là tenu à l’écart des complots qui se trament dans l’armée contre Allende.

palais_Moneda
Néanmoins il est contacté par l’amiral Merino, le commandant en chef de la marine, et âme des conspirations contre le Président. Merino qui peut se vanter du soutien d’une bonne partie du corps des officiers généraux et des Etats-Unis (dont le rôle dans le putsch lui-même fait toujours débat) prévoit de passer à l’action à l’occasion des manœuvres que la marine chilienne organise conjointement avec l’US Navy début septembre. Ces exercices fourniront la couverture nécessaire au putsch, dans lequel les troupes d’infanterie de marine doivent jouer un rôle essentiel.

Pinochet, après des réticences initiales, comprend que son opposition au plan de Merino pourrait lui coûter sa carrière, voire la vie. Il se rallie donc aux putschistes. Le général jusque là loyaliste va se révéler un comploteur talentueux. Il prend l’ascendant sur ses rivaux au sein de la junte de 4 membres prévue pour diriger le pays suite au renversement d’Allende. Pinochet insiste d’ailleurs sur la nécessité d’éliminer physiquement le président, à qui il doit son poste. D’autre part, il n’entend pas rendre le pouvoir à la droite parlementaire une fois le putsch réussi. Augusto Pinochet a désormais de grandes ambitions personnelles…

Le 11 septembre, quelques heures avant l’aube, les troupes d’infanterie de marine s’emparent sans coup férir du port de Valparaiso (le poumon économique du pays). Quelques heures plus tard, l’armée de terre entre dans la danse et impose son autorité sur l’essentiel des villes chiliennes. A Santiago, la capitale, elle entreprend à l’aide de l’aviation, de réduire au silence les radios et les chaînes de télévision. Allende, isolé et mal informé se réfugie à la Moneda (la résidence présidentielle) accompagné de ses gardes du corps. A 8h30, il croit encore une partie de l’armée fidèle et en appelle même à Pinochet qu’il pense loyal. Ses appels n’obtiennent pour réponse qu’une demande de démission. Allende refuse, arguant de ses devoirs constitutionnels envers le peuple chilien. De toute manière, cette demande n’était qu’une manœuvre de Pinochet pour le supprimer ensuite. Après un ultime discours radiophonique adressé aux chiliens, le président se résigne à affronter l’assaut de l’armée, avec ses 42 gardes du corps.

A 9 heures du matin, le siège de la Moneda s’engage à grand renfort de blindés et d’infanterie. Tenus en respect par les snipers de la garde d’Allende, les militaires font appel à l’aviation qui bombarde la résidence. De violents combats s’engagent, les gardes du président finissant par succomber sous le nombre. A 14 heures, lorsque les armes se taisent, Salvador Allende est retrouvé mort. Il s’est vraisemblablement suicidé, dans des circonstances qui prêtent encore aujourd’hui à controverse. La légende voudrait que l’arme qu’il utilisa fût un cadeau de Fidel Castro (un fusil AK 47), orné de l’inscription suivante : « À mon bon ami Salvador, de la part de Fidel, qui essaye par des moyens différents d'atteindre les mêmes buts. » Certainement trop belle pour être vraie, l’anecdote n’en est pas moins symbolique de l’échec d’Allende à échapper à la violence.

La dictature de Pinochet

junte_pinochetDans les jours qui suivent le coup d’état, Augusto Pinochet fait en sorte de mettre le pays au pas, tout en assurant son pouvoir personnel. Après avoir fait dissoudre toutes les institutions représentatives (le congrès, les communes), mais aussi les partis et les syndicats, il organise la répression dans le cadre de l’Etat d’urgence. Plus de 100 000 personnes vont être arrêtées, plus de 3000 seront exécutées ou disparaîtront purement et simplement. Bien que condamnant officiellement cette violence d’état, les Etats-Unis soutiennent le nouveau régime qui devient l’un de leurs meilleurs appuis dans la lutte contre le « communisme » en Amérique du Sud (dans le cadre de « l’opération Condor »). Devenu chef de l’état en 1974, Augusto Pinochet ne quittera le pouvoir qu’en 1990, après une lente transition démocratique. Resté influent dans son pays (et même populaire au sein d’une partie de l’opinion), le sénateur à vie Pinochet est arrêté à Londres en 1998, suite à un mandat d’arrêt international émis par le juge espagnol Garzon. C’est le début de longues batailles juridiques, qui ne trouveront pas d’issue en raison de l’état de santé de l’ancien dictateur. Augusto Pinochet mourra le 3 décembre 2006 d’un œdème pulmonaire, sans jamais avoir regretté ses actes…

Bilbliographie

- Chili, 11 septembre 1973, la démocratie assassinée, de Eduardo castillo. Serpent à plumes, 2003.

Salvador Allende : L'enquête intime, de Thomas Huchon. Eyrolles, 2010.

- Salvador Allende : L'autre 11 septembre de Antoine Blanca. 2003.

- Pinochet : Un dictateur modèle de Jean-Christophe Rampal. Hachette, 2003.