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Guerre de Sécession, la lutte pour les États-frontière : la Virginie

virginia_flagL’État de Virginie était, en 1861, un des plus étendus et des plus prospères de l’Union. Surnommée « la Mère des présidents » en raison du nombre de ses fils ayant accédé à la magistrature suprême (à commencer par le premier d’entre eux, George Washington), la Virginie était aussi la première colonie anglophone fondée sur le continent nord-américain, en 1607. De son ancienneté, elle avait gardé une structure sociale basée sur une « aristocratie » de planteurs cultivant essentiellement le tabac. Comme celles opérant les plantations cotonnières du Vieux Sud, ces familles étaient à la fois les garantes et les inventrices du « mode de vie » sudiste, les premiers esclaves ayant été importés en Virginie peu après sa fondation.

 

Situation stratégique

Aussi la sécession de l’État ne fut-elle guère surprenante. Théâtre de la sanglante révolte d’esclaves menée par Nat Turner en 1831, puis de la répression aveugle et féroce qui s’ensuivit, la Virginie avait dès lors renforcé sa milice afin d’assurer sa propre sécurité. La crise de nullification, qui avait opposé le gouvernement fédéral aux États du Sud à propos des tarifs douaniers en 1832-33, avait accentué le besoin d’une milice forte aux yeux des dirigeants virginiens. Le raid de John Brown en 1859 n’avait pas manqué de rappeler cette double nécessité de protéger l’État et sa souveraineté. En conséquence, la milice virginienne était peut-être, en 1861, la meilleure de tout le pays. Bien entraînée, elle était aussi dotée d’une artillerie récente.

Les forces armées fédérales, pour leur part, entretenaient en Virginie trois installations majeures. L’arsenal de Harper’s Ferry, cible de John Brown en 1859, renfermait 100.000 fusils et de grandes quantités de matériel de guerre. De surcroît, il venait d’être modernisé pour assembler le nouveau fusil Springfield modèle 1861, dont la production débutait tout juste. Situé dans le nord de l’État, c’était l’un des deux seuls sites ainsi équipés – l’autre étant, comme son nom l’indique, l’arsenal de Springfield dans le Massachusetts.

Venait ensuite le chantier naval de Gosport, situé dans le sud-est de la Virginie, à proximité immédiate du port de Norfolk. C’était alors l’un des principaux arsenaux de la marine fédérale, bien que l’industrialisation de New York lui eût volé la première place en matière de construction des navires les plus récents. Norfolk demeurait le principal site de conservation et d’entretien des navires placés « à l’ordinaire », c’est-à-dire mis en réserve, un système rendu nécessaire par le manque chronique de fonds et d’équipages auquel l’U.S. Navy était alors confrontée.

Enfin, sur une langue de terre située en face de Norfolk, de l’autre côté de l’estuaire de la James River, se dressait la forteresse Monroe. Comme l’indiquait son appellation quelque peu pompeuse, c’était alors le plus grand fort jamais construit en Amérique du Nord. Clé de voûte des fortifications côtières de la baie de Chesapeake, elle verrouillait notamment (avec le fort Calhoun, situé en face d’elle) l’accès à la James via le chenal de Hampton Roads.

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La Virginie en 1863, avec le territoire de la Virginie occidentale. En bleu, la voie ferrée du Baltimore & Ohio. Carte d'époque, annotée par l'auteur.

 

La milice prend le contrôle

Immédiatement après la sécession de la Virginie, son gouverneur John Letcher ordonna à sa milice de prendre possession de ces installations. L’arsenal de Harper’s Ferry fut la première cible. Dès le 18 avril, plusieurs compagnies de miliciens virginiens marchèrent sur la ville. L’arsenal, qui n’était guère plus gardé que lorsque John Brown avait tenté de s’en emparer, fut évacué par sa minuscule garnison fédérale, qui tenta sans succès d’y mettre le feu. Les précieuses machines, et notamment les tours servant à aléser les canons des armes à feu, furent démontées et réinstallées à Richmond, où elles fournirent les armées confédérées en fusils (rebaptisés pour l’occasion « Richmond modèle 1861 ») durant le reste de la guerre. Abandonné trois mois plus tard par les Sudistes, l’arsenal de Harper’s Ferry fut ensuite rasé jusqu’au sol par les Fédéraux.

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Le chantier naval de Gosport n’allait pas tarder à subir le même sort. Celui-ci étant mieux gardé que l’arsenal de Harper’s Ferry (par un détachement de marines), les Virginiens recoururent à la ruse pour s’en emparer. Ils profitèrent de la complicité de William Mahone, futur général et alors directeur de la compagnie de chemin de fer Norfolk and Petersburg. Celui-ci fit faire des allers-retours incessants à ses trains, pour faire croire à la garnison nordiste que les Virginiens massaient d’importantes forces à Norfolk. Le piège fonctionna : le capitaine McCauley, qui commandait l’arsenal, le fit incendier avant d’évacuer ses hommes vers la forteresse Monroe.

Neuf navires furent coulés, mais la grande hâte avec laquelle l’opération avait été exécutée n’avait pas permis une destruction complète des installations. Le Sud hérita donc d’un grand nombre de canons, ainsi que de matériel lui permettant d’amorcer la construction de nouveaux navires. De surcroît, la frégate à vapeur USS Merrimac avait été incendiée mais pas sabordée : les Confédérés purent en récupérer la coque, la transformant en cuirassé, le CSS Virginia. Avec quelques vaisseaux réquisitionnés ou pris au Revenue Cutter Service (l’ancêtre des gardes-côtes), les Sudistes purent ainsi constituer un embryon de marine.

Les choses ne furent pas aussi couronnées de succès face à la forteresse Monroe. N’eussent-ils été gardés que par une poignée de soldats comme c’était le cas dans la plupart des forts avant-guerre, ses canons auraient pu être une cible facile. Mais le perspicace – en dépit de ses 77 ans – commandant du département militaire de l’Est, le général John Wool, y avait fait transférer autant de soldats que possible durant les semaines précédentes. Ces renforts mettaient la forteresse à l’abri d’un coup de main et, incapables d’en faire le siège, les Virginiens se contentèrent d’installer quelques fortifications dans la péninsule au bout de laquelle le fort Monroe se trouvait. Les Sudistes se consolèrent en occupant le fort Calhoun, de l’autre côté du chenal de Hampton Roads.

Les Nordistes contre-attaquent

En dehors de ces revers, l’Union avait souffert un autre échec dans les jours qui avaient suivi la sécession de la Virginie. Le lieutenant-colonel Robert Lee, qui officiait jusque-là dans un régiment de cavalerie au Texas, avait été promu colonel et rappelé à Washington. Il passait pour un officier loyal à l’Union et un des plus brillants de toute l’armée fédérale ; aussi, sur la recommandation du général Scott, Lincoln lui offrit-il de prendre le commandement des défenses de Washington. Issu d’une de ces vieilles et prestigieuses familles virginiennes, Lee resta fidèle à son État, déclina l’offre du président, et démissionna. Quelques jours plus tard, il prit le commandement de la milice virginienne. Sa défection allait causer bien du tort à l’Union, même si cela était encore insoupçonné en 1861.

elmer_ellsworthInitialement, les forces fédérales s’abstinrent de toute opération militaire d’envergure contre la Virginie. La sécession devait y être ratifiée par un référendum populaire le 23 mai, et le gouvernement nordiste caressait encore l’espoir de voir les unionistes de l’État réussir à lui faire barrage. En pure perte : 78% des électeurs approuvèrent la sécession. Dans l’intervalle, les Nordistes se contentèrent de menues opérations navales contre les batteries d’artillerie que les Sudistes avaient commencé à installer sur les côtes de la Virginie, notamment le long du Potomac et autour de Norfolk. Une demi-douzaine d’engagements indécis eurent ainsi lieu jusqu’à fin juin.


Ce n’est qu’après le référendum de ratification que les opérations militaires s’accélérèrent. La perte de la Virginie consommée, l’État sécessionniste faisait peser une double menace sur l’Union. D’une part à cause de son évidente proximité avec Washington, et d’autre part parce que si Lincoln n’avait aucune formation militaire, il n’en avait pas moins remarqué que la position géographique de la Virginie menaçait (comme le reste des États-frontière) la profondeur stratégique de l’Union. Le chemin de fer Baltimore & Ohio (en abrégé B&O), vital pour les communications avec l’Ouest, traversait son territoire, ce qui l’y rendait vulnérable aux actions sudistes.

Le président entreprit donc de solutionner ces deux problèmes, à commencer par la sécurité immédiate de Washington. Le 24 mai, il envoya son ami Elmer Ellsworth, colonel du 11ème régiment de New York, occuper la ville d’Alexandria, en face de Washington, et les hauteurs qui l’entouraient. Ellsworth avait appris le métier d’avocat auprès de Lincoln, avant de travailler activement à sa campagne présidentielle. Il avait entrepris de recruter un régiment de volontaires parmi les pompiers bénévoles de New York, et les avait dotés d’un flamboyant uniforme gris et rouge inspiré de celui des zouaves de l’armée française – de là leur surnom de Fire Zouaves.

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Appuyés par des éléments de l’armée régulière, les « zouaves pompiers » ne rencontrèrent aucune résistance et s’emparèrent de leurs objectifs. C’est à cette occasion que le gouvernement fédéral confisqua la vaste propriété que détenait la famille Lee, où il installera après-guerre le cimetière national d’Arlington. L’opération coûta malgré tout la vie à Ellsworth : ayant noté un drapeau confédéré sur le toit d’un hôtel, il alla l’en décrocher mais fut abattu par le propriétaire, lui-même tué à son tour par un soldat. La presse nordiste fit volontiers d’Ellsworth un martyr, en même temps que son premier héros de guerre.

Escarmouche à Big Bethel

Les forces sudistes ne restèrent pas inactives. La ratification de la sécession signifiant pour son État la guerre, le gouverneur Letcher ordonna à sa milice de prendre le contrôle du Baltimore & Ohio. Un des soldats qui allaient mener à bien cette tâche était le colonel Thomas Jonathan Jackson, un ancien officier devenu professeur à l’Institut militaire de Virginie, à Lexington dans la vallée de la Shenandoah. Jackson était un chef ombrageux au comportement parfois étrange, affublé de tics comportementaux que son futur statut de légende de la cause sudiste allait considérablement magnifier par la suite.

Son rôle exact dans les opérations autour du Baltimore & Ohio demeure controversé, notamment par le biais de son biographe James Robertson. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les Confédérés gardèrent le contrôle du chemin de fer jusqu’en juin, démolissant de nombreux ponts et réussissant l’exploit de transférer à Richmond des dizaines de locomotives et de wagons, au besoin en les faisant tirer par des chevaux – il n’y avait pas de connexion directe entre le B&O et la capitale sudiste. Le matériel ferroviaire ainsi récupéré s’avéra très précieux pour la Confédération, qui était particulièrement défavorisée dans ce domaine.

Les Nordistes, pour leur part, mirent à profit leur contrôle de la forteresse Monroe, en particulier pour mettre en application le blocus des côtes sudistes, décrété par Lincoln le 17 avril. Contrôlant à la fois l’estuaire de la James River et l’entrée de la baie de Chesapeake, le fort occupait à cet égard une position idéale. Plusieurs régiments de volontaires y furent transportés, et à la fin du mois de mai, le commandement de ces troupes fut confié à Benjamin Butler, l’homme qui avait « mis au pas » le Maryland, et dont le goût pour les initiatives unilatérales donnait des boutons au général Scott, le commandant en chef de l’armée fédérale.

big_bethelButler employa ses forces à étendre son contrôle sur la région avoisinante, qui pour le restant du conflit allait être seulement connue comme « la Péninsule ». Début juin, il envoya une force de 3.500 hommes, aux ordres du général Ebenezer Pierce, tester les forces confédérées qui lui faisaient face. Ces dernières, commandées par John Magruder, étaient presque trois fois moins nombreuses, mais elles avaient construit à la hâte des fortifications de campagne – avec lesquelles les combattants de la guerre de Sécession allaient bientôt devenir familiers – derrière une petite rivière, la Marsh Creek, à proximité d’une église baptisée Big Bethel. Ils y furent assaillis le 10 juin.


Totalement inexpérimentés, les soldats nordistes peinèrent à se mettre en position d’attaque, et anéantirent tout effet de surprise quand un de leur régiments tira sur un autre – une conséquence de la liberté laissée aux unités de volontaires quant au choix de leur uniforme. L’attaque désorganisée qui s’ensuivit n’aboutit à rien, et les Nordistes se retirèrent en laissant derrière eux une vingtaine de morts et 60 blessés – contre 1 tué et 7 blessés côté confédéré – ainsi qu’une certaine quantité de matériel. Cette escarmouche insignifiante sur le plan militaire gonfla néanmoins le moral sudiste, tout en enflammant la presse nordiste. Celle-ci n’aurait de cesse, durant les cinq semaines suivantes, de pousser à l’offensive pour venger l’humiliation.

Un État coupé en deux

Toutefois, les événements les plus décisifs pour la Virginie, en ce printemps 1861, furent moins militaires que politiques. Plus encore que le Maryland, la Virginie faisait montre d’une grande disparité sur le plan géographique. Elle s’étendait sur les deux versants des Appalaches, de la côte atlantique à la rivière Ohio. Si le recours à l’esclavage était logique dans les plantations de l’est de l’État, en revanche, « l’institution particulière » du Sud était peu présente dans l’ouest. Sans l’influence politique des planteurs, la sécession s’y avéra fort peu populaire.

De fait, les délégués qui avaient voté contre la sécession de la Virginie le 17 avril refusèrent de reconnaître le résultat du scrutin, se réunissant à Wheeling, la ville la plus septentrionale de l’État, dès le 13 mai. Ils y appelèrent les unionistes de Virginie à les y retrouver le mois suivant et, dès le 11 juin, une nouvelle convention se réunit à Wheeling. Elle y forma rien moins qu’un contre-gouvernement, auto-désigné « gouvernement restauré de Virginie », déclarant vacantes les institutions virginiennes et tenant la sécession pour nulle et non avenue.

Pendant ce temps, le gouvernement fédéral avait évidemment soutenu l’initiative et fait occuper Wheeling pour protéger les unionistes. Fin mai, il chargea les volontaires de l’Ohio d’envahir plus avant la Virginie occidentale et surtout de reprendre le contrôle du Baltimore & Ohio. Le gouverneur de l’Ohio avait nommé à la tête des volontaires de son État un brillant officier d’état-major, reconverti ensuite dans l’ingénierie ferroviaire, George McClellan. Très ambitieux, et considéré comme un excellent stratège, il se mit en marche le 26 mai.

Les Nordistes prirent assez rapidement le contrôle de l’essentiel de la région, ne rencontrant de résistance pour la première fois que le 3 juin à Philippi, près de Grafton : les Confédérés se débandèrent après seulement quelques coups de feu. Ce succès ouvrit à McClellan la route de l’Est, contribuant largement à la reprise en main du B&O par les forces nordistes. Une fois le contrôle du chemin de fer assuré, McClellan fit mouvement vers le sud à partir du 27 juin, dans le but de rejeter les forces sudistes de l’autre côté des Appalaches.

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Il rencontra la principale force de l’ennemi le 11 juillet à Rich Mountain. Le commandant confédéré, le général Robert Garnett, avait moins de 5.000 hommes à opposer aux 20.000 Nordistes. Après un combat de deux heures à l’issue duquel une fraction de ses forces fut isolée, Garnett décida de battre en retraite. Il fut tué deux jours plus tard à Corrick’s Ford, au cours d’une action d’arrière-garde menée pour couvrir son repli ; Garnett eut ainsi le douteux honneur d’être le premier général tué pendant le conflit. Beaucoup d’autres allaient suivre – dont son cousin Richard Garnett, deux ans après, à Gettysburg. Quant à McClellan, il fut salué en héros dans tout le Nord.

De fait, sa victoire allait s’avérer décisive. Une offensive du général Lee, lancée en août 1861, n’aboutit à aucun résultat, et les Nordistes conservèrent l’ouest de la Virginie. Le gouvernement restauré de Virginie organisa, dans la cinquantaine de comtés sous contrôle fédéral, deux référendums qui aboutirent à leur séparation du reste de l’État : en quelque sorte, ils faisaient à leur tour sécession… mais pour rester dans l’Union, cette fois. Le territoire ainsi créé, d’abord baptisé d’après la rivière Kanawha, devint le 20 juin 1863 l’État de Virginie occidentale. Après cela, le gouvernement restauré de Virginie continua à revendiquer la souveraineté sur les autres régions de Virginie occupées par les forces nordistes, souveraineté qui devint effective après la fin de la guerre.

 

Sources

-    L’article du Wikipedia anglophone sur la Virginie durant guerre de Sécession
-    Historique du fort Monroe
-    Historique de l’arsenal de Harper’s Ferry
-    L’évacuation de l’arsenal de Gosport
-    Un article sur le colonel Ellsworth et son régiment
-    Article très complet sur les opérations confédérées contre la Baltimore & Ohio en 1861
-    Documents et rapports sur la bataille de Big Bethel
-    Un article sur la naissance de la Virginie occidentale
-    Résumé de la bataille de Rich Mountain