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L'Orient au temps des croisades

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Les croisades sont un sujet qui à la fois passionne, et provoque nombre de polémiques, il n’est donc jamais facile de s’en saisir. De plus, la vision que nous en avons en Occident est presque exclusivement ethnocentrée, traitée soit de façon « hagiographique » et presque nostalgique, soit de façon très critique, en présentant ces pèlerinages guerriers comme des entreprises de colonisation avant l’heure, responsables de quasiment tous les maux actuels, avec son lot de clichés manichéens…recommande

 


L'Orient au temps des croisades

Il existe une version qui prétend parler de « l’autre point de vue » ; bien en place sur les étals des grands magasins culturels, elle est considérée quasiment comme un classique : c’est « Les croisades vues par les Arabes », d’Amin Maalouf (J’Ai Lu, 1997). L’auteur, célèbre écrivain et journaliste libanais, n’est en aucun cas un historien mais son ouvrage est présenté souvent comme un ouvrage d’histoire. Et c’est très gênant, dans le sens où son choix de prendre le point de vue arabe (louable) l’est sans aucun recul critique par rapport aux sources qu’il utilise, ce que fait tout historien comme base d’un travail ! Dans son avant-propos, il veut aller plus loin qu’un « nouveau livre d’histoire » et raconter le « roman vrai » des croisades, affirmant que ce sont elles qui ont façonné les rapports entre Occident et Orient aujourd’hui. Il laisse plusieurs fois entendre que son récit serait la vérité sur les faits, que le point de vue de « la civilisation la plus avancée du monde » serait enfin rétabli par rapport à tout ce qui a été fait avant, par « les barbares » (les croisés donc, et les historiens occidentaux qui en descendraient ?).

La forme est aussi sujette à caution d’un point de vue méthodologique, puisque Maalouf déroule un récit quasi-monolithique (en chapitres), parsemé de quelques notes sur les sources qu’il aurait utilisées…Il termine par un épilogue bancal et plein de clichés historiographiques (en particulier sur la « décadence de la civilisation musulmane »), et surtout par un dernier paragraphe à charge contre cet Occident violeur qui agresserait perpétuellement le monde musulman, légitimant indirectement ce qui se passe aujourd’hui (même si la première édition date des années 80). Autant dire que « Les croisades vues par les Arabes » est tout sauf un travail d’historien ! C’est au mieux un récit « historique » qui cache un quasi-pamphlet anti-Occident, mettant les croisades au cœur de tous les problèmes actuels, sans aucune distance ni aucun recul critique. Il est pour cela fort étonnant de le voir si bien mis en valeur, souvent loué, et très bien vendu…

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Ce long retour sur l’ouvrage d’Amin Maalouf était nécessaire tant « L’Orient au temps des croisades » semble en être l’antithèse totale ! Peut-être même une réponse ? D’abord, ses auteures sont de vraies spécialistes, de vraies historiennes du monde musulman : Anne-Marie Eddé a récemment écrit la nouvelle biographie de référence sur Saladin (Flammarion, 2008) ; elle est directrice de recherche au CNRS, dirige l’Institut de recherche et d’histoire des textes, est professeure d’histoire de l’Islam médiéval et spécialiste plus particulièrement des Ayyubides ; sa thèse sur Alep fait encore aujourd’hui référence. Françoise Micheau, quant à elle, est professeure à Paris I Sorbonne en histoire de l’Islam médiéval également, directrice au CNRS de l’UMR Islam médiéval, spécialiste des savoirs, de la société et de la médecine arabes au Moyen Age jusqu’au XIIIè siècle.

Le quatrième de couverture nous informe déjà du but de leur important travail, en rupture claire avec celui de Maalouf (jamais mentionné) :

« Au-delà des représentations nées de la fascination et de la répulsion qu'a exercées l'Orient sur les croisés et leurs historiens, que savons-nous vraiment de l'Orient de ce temps-là ? Peu de chose, sauf à changer de camp et à solliciter le témoignage contemporain des Arabes eux-mêmes, ceux qui ont vécu, entre le XIe et le XIIIe siècle, les bouleversements survenus dans ces contrées convoitées. Qu'ils émanent de fonctionnaires, d'historiens, de savants, de voyageurs, ou encore de simples particuliers, les textes réunis ici, en partie inédits en français, ressuscitent de l'intérieur un monde ignoré : l'effroi provoqué par l'irruption de peuples nouveaux - les Turcs, les croisés et, autrement plus redoutables, les Mongols ; la formation turbulente de dynasties non arabes, notamment celle fondée par Saladin ; le triomphe du sunnisme sur le chiisme, le développement du soufisme et les relations, souvent paisibles, parfois tendues, entre musulmans, juifs et chrétiens ; l'essor économique des villes, la vie bariolée des souks, le déroulement des fêtes et des pèlerinages, la place des femmes... »

Un ouvrage d'histoire passionnant

On le voit, l’ambition est bien plus grande et surtout plus diverse et complexe que le schéma manichéen de Maalouf. Plus de quatre-vingt textes sont ainsi présentés, en sept thèmes : Etats et pouvoirs politiques ; l’Orient entre croisés et Mongols ; les élites militaires et la guerre ; villes et activités économiques ; au quotidien ; la vie de l’esprit ; chrétiens et juifs. Alors que Maalouf présente grossièrement un choc entre deux civilisations, les « croisés/franjs » et les « Arabes musulmans », Eddé et Micheau montrent la complexité de cette époque, avant tout dans le monde musulman même, avec les relations entre Arabes et Turcs, mais aussi les Kurdes (comme Saladin) et évidemment les dhimmis (chrétiens et juifs). Les sources de nature très variée apportent une richesse supplémentaire sur les points de vue et les thèmes abordés ; mieux, elles montrent aussi qu’il y avait des échanges entre croisés et musulmans, une curiosité, pas uniquement la guerre, et même des alliances ponctuelles. On est loin des barbares assoiffés de sang, pilleurs et violeurs de Maalouf, seulement « polis » pour certains au contact de l’Orient…

Ce livre se présente donc comme une suite d’extraits de textes présentés et expliqués, y compris dans leur contexte. Ici, nul jugement de valeur ou grande envolée lyrique sentimentaliste. On ne peut donc que conseiller « L’Orient au temps des croisades », d’abord comme un passionnant ouvrage d’histoire qui parvient à nous plonger dans l’époque, mais aussi comme une réponse à « Les croisades vues par les Arabes ». Il faut avoir lu les deux pour comparer, mais aussi pour se rendre compte qu’avec un tel traitement éditorial et marchand de l’histoire, on ne peut guère être rassuré. Nous avons vu la même chose avec le Gouguenheim, « Aristote au Mont Saint-Michel » : il faut grandement se méfier des ouvrages de vulgarisation à succès, et déplorer que les vrais ouvrages scientifiques (mais abordables par le profane) ne soient guère accessibles…à l’exception du « Saladin » d’Anne-Marie Eddé !

« L’Orient au temps des croisades », textes arabes présentés et traduits par Anne-Marie Eddé et Françoise Micheau, Flammarion, 2002, 398 p.

Lire aussi : « Les croisades vues par les Arabes », Amin Maalouf, J’Ai Lu, 1997, 318 p.

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