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Accueil Histoire Universelle Guerre de Sécession : la bataille d'Antietam, 17 septembre 1862 (16/16)

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Guerre de Sécession : la bataille d'Antietam, 17 septembre 1862 (16/16)

1Pile-Dead-BodiesLe soleil naissant du jeudi 18 septembre 1862 darde de ses rayons la scène sordide qui s’étale sans pudeur dans les champs autour de Sharpsburg. Dans l’attente d’une hypothétique reprise des combats, les vivants ont dormi où la nuit les avait trouvés, souvent au milieu des morts. Prisonnier derrière les lignes nordistes, le soldat virginien Alexander Hunter décrit ce qu’il voit alors que ses gardiens lui font traverser le pont inférieur en direction de l’est.


 

« Les morts étaient nombreux. Un groupe de quatre types en bleu reposait ensemble là où ils étaient tombés – tous tués par l’explosion du même obus. Un des Géorgiens gisait face contre terre, le corps presque coupé en deux, comme s’il s’était fait rouler dessus par un train ; un boulet de canon l’avait atteint à la taille. Un autre de la brigade Toombs avait été abattu alors qu’il était en train de mettre en joue ; un œil était ouvert, tandis que l’autre était fermé, et un de ses bras était étendu comme s’il tenait encore son fusil, qui gisait à terre à côté de lui. La mort avait été soudaine, instantanée et indolore. L’arme avait servi ; une contraction spasmodique des doigts avait sans doute pressé la détente et libéré le projectile entravé. »

L’aube des morts

Dans un camp comme dans l’autre, les généraux sont prêts à en découdre à nouveau, échafaudant des plans d’attaque pour parvenir au résultat décisif – qui, malgré les immenses sacrifices consentis par leurs soldats la veille, s’est refusé à eux. McClellan avait initialement décidé de reprendre l’offensive dès le lendemain matin, suivant une suggestion de Franklin qui se propose d’emmener le VIème Corps à l’assaut de Nicodemus Hill. Mais il s’est finalement ravisé durant la nuit, préférant attendre les divisions de Darius Couch (IVème Corps) et Andrew Humphreys (Vème Corps) avant d’entreprendre de nouvelles opérations offensives. Ces deux unités n’arriveront finalement qu’assez tard dans la matinée – ce qui créera semble-t-il une vive controverse entre Humphreys, Porter et McClellan par la suite – et ne seront pas engagées : les Fédéraux n’attaqueront pas lors de la journée du 18. Le commandement nordiste en profite néanmoins pour renforcer le IXème Corps de Burnside avec une autre division du Vème Corps, celle de George Morell, mais une mauvaise compréhension des ordres fait croire à Burnside qu’il vient le relever au lieu de le renforcer, ce qui l’incite à replier son corps d’armée derrière l’Antietam. En dépit de cela, McClellan décide de relancer la bataille pour le lendemain, 19 septembre.

2Antietam-MarylandDe son côté, Lee profiterait volontiers des atermoiements de son pusillanime adversaire, mais son armée a terriblement souffert. Dans la seule division J.R. Jones désormais commandée par Jubal Early, les brigades Douglass, James Walker et Hays totalisent à elles trois moins de 400 hommes présents sur 2.400 disponibles la veille avant le combat. Elles ont perdu près de 1.200 tués et blessés et plusieurs centaines d’autres soldats sont séparés de leurs unités. Seule la brigade personnelle d’Early forme encore une force suffisamment importante et cohérente pour mériter l’appellation de « brigade ». Même l’artillerie a subi des pertes considérables : par exemple, le bataillon de Stephen D. Lee a laissé sur le terrain 86 hommes sur 300 environ. Ayant compris qu’il ne pourrait vaincre McClellan par la force brute, Lee envisage de manœuvrer en déplaçant son armée jusqu’à Williamsport, d’où il menacerait les arrières nordistes et obligerait l’armée du Potomac à se mettre sur la défensive. L’inaction de McClellan au cours de la journée du 18 lui montre toutefois que son adversaire ne menacera probablement pas ses mouvements, et Lee ordonne de préparer la seule chose qu’il lui reste à faire : battre en retraite. S’il refuse de concéder la défaite – le général sudiste considérera toujours Antietam comme son plus grand exploit – il n’en reste pas moins que la campagne du Maryland est terminée.

Devant l’absence de combats le 18 septembre, des trêves informelles, parfois entrecoupées d’accrochages entre tirailleurs, voient le jour pour secourir les blessés et enterrer les morts. Le travail ne manque pas. En un seul jour, 3.654 hommes ont été tués et 17.292 autres blessés. Nordistes et Sudistes confondus, davantage d’Américains sont morts le 17 septembre 1862 à Antietam que durant n’importe quelle autre journée depuis que les États-Unis ont vu le jour. Le nombre des tués de la bataille est à comparer aux 2.402 morts de l’attaque japonaise contre Pearl Harbor le 7 décembre 1941, ou aux 2.996 victimes des attentats du 11 septembre 2001. Si l’on y ajoute les disparus et les prisonniers, les pertes totales de la journée avoisinent les 23.000 hommes : les deux armées se sont littéralement saignées à blanc, avec un professionnalisme et une obstination qui feront pâlir les observateurs européens, jusque-là sceptiques sur l’intensité réelle du conflit et les qualités martiales des combattants de la guerre de Sécession.

3BodiesL’armée du Potomac laisse sur le terrain, en tout, quelques 12.400 hommes, contre environ 10.300 à son adversaire. Si les pertes nordistes sont plus importantes en valeur absolue, celles de la Confédération sont proportionnellement bien supérieures. Cette disparité s’explique en grande partie parce que Lee a engagé activement la totalité de ses forces, à l’exclusion de la majeure partie de sa cavalerie et d’une ou deux brigades d’infanterie. McClellan s’est montré beaucoup plus avare de ses troupes, un défaut dont il était coutumier et lié, comme on le sait, à sa surestimation permanente des effectifs adverses. Sur les dix-neuf divisions de l’armée nordiste, cavalerie incluse, neuf ont été engagées en totalité et trois plus ou moins en partie, deux autres étant même absentes. McClellan n’a probablement pas fait combattre plus de 50.000 soldats le 17 septembre, alors que son armée en comptait 75.000. De ce fait, la supériorité numérique des Nordistes a été nettement atténuée vis-à-vis des 38.000 Confédérés qui leur faisaient face. De surcroît, jamais les Fédéraux n’ont attaqué en force de manière simultanée, leurs actions majeures se déroulant l’une après l’autre et permettant ainsi aux défenseurs sudistes d’éviter la saturation.

La bataille d’Antietam, une fois terminée, va générer une série d’ondes de choc à bien des égards. La première va frapper le public, surtout nordiste, en lui jetant en pleine face les horreurs de la guerre. L’armée du Potomac, en effet, a été accompagnée dans sa campagne du Maryland par le photographe Alexander Gardner. Ce dernier est équipé d’un laboratoire ambulant où il peut, le soir venu, développer les clichés pris durant la journée. Les précieuses photographies partent ensuite vers les rédactions de tout le Nord, où elles sont reproduites et publiées. Telles quelles. Lorsque Gardner peut visiter le champ de bataille en toute quiétude, les Nordistes ont déjà enterré la plupart de leurs morts, mais le terrain est encore jonché de cadavres sudistes. Par endroits, Bloody Lane, ce chemin creux si disputé, en est littéralement rempli. Six mois plus tôt à Shiloh, l’opinion publique avait découvert avec effroi l’hécatombe que représentait une bataille majeure. Mais c’était encore par l’intermédiaire de récits magnifiés, de listes abstraites de morts et de blessés, de gravures édulcorées. À Antietam, les photographies de Gardner font connaître à l’Amérique un spectacle dantesque que le noir et blanc n’atténue que bien faiblement. Une horreur graphique et crue, faite de visages méconnaissables aux traits gonflés par la putréfaction, de cadavres noircis et figés dans les postures les plus dérangeantes. Et cet affreux cauchemar s’est déroulé à moins de 100 kilomètres à vol d’oiseau de Washington.

4FermeReelLa nuit des blessés

Si les morts étaient nombreux, les blessés l’étaient bien plus encore. Un cadavre a fini de souffrir, mais pour ceux dont la chair a été meurtrie par la balle, l’éclat d’obus ou la baïonnette, le calvaire ne fait que commencer. À Shepherdstown, Mary Mitchell et les autres habitants ont ouvert tout leur espace disponible pour accueillir autant de blessés que possible : mairie, écoles, salles de réunion, les six églises de la ville, et même une vieille usine désaffectée. Ces hôpitaux de fortune sont moins exposés que ceux établis directement sur le champ de bataille, comme par exemple la ferme Reel, incendiée par un obus. Pour tout confort, les blessés sont allongés sur de la paille, à même le sol, et recouverts d’une couverture – quand on en trouve une. La moindre étincelle, le moindre faux mouvement jetant une bougie à terre, leur fait courir le risque d’être transformés en torches vivantes. Devant l’indigence des services de santé de la Confédération, ce sont les habitants de la ville eux-mêmes qui prodiguent les soins. Mary Mitchell n’est pas tendre avec ceux qui devraient normalement s’acquitter de cette tâche : « Nul chirurgien n’était en vue. Quelques hommes, détachés comme infirmiers, étaient venus, mais ils étaient incompétents, bien sûr. »

Des critiques similaires, du reste, allaient être faites aux médecins militaires de l’Union, pourtant beaucoup mieux organisés. Elles sont suffisamment virulentes pour que le chirurgien Jonathan Letterman, chef du service de santé de l’armée du Potomac, les dénonce avec force dans son rapport sur la campagne. Sa comptabilité détaillée, toutefois, laisse apparaître que même les moyens nordistes sont encore insuffisants. Les 38 hôpitaux dont il a la charge comptaient déjà près de 30.000 patients début septembre, et allaient en accueillir 23.000 de plus durant la campagne du Maryland – aux plus de 10.000 blessés recensés par ses soins s’ajoutant des milliers de malades. Il n’y a toutefois que 224 médecins pour soigner tout ce monde. Dans le même laps de temps, 1.500 patients mourront, et plus de 2.000 autres, estropiés ou trop affaiblis, seront rendus à la vie civile. Contrant l’immobilisme des institutions militaires, l’initiative privée en faveur des blessés commence seulement à faire sentir ses effets.

5KeedysvilleAinsi, pendant que l’artillerie nordiste déployée autour de la ferme de Joseph Poffenberger affrontait sans merci les canons sudistes placés sur Nicodemus Hill au matin du 17 septembre, et que les obus pleuvaient autour de l’hôpital de fortune qui venait d’y être installé, une femme de 41 ans se démenait pour y secourir les blessés des deux camps. Jusque-là secrétaire pour le bureau fédéral d’enregistrement des brevets – U.S. Patent Office – à Washington, Clara Barton avait multiplié les efforts pour, non seulement collecter des médicaments et du matériel de soins pour les soldats, mais également obtenir du département de la Guerre l’autorisation de les amener jusqu’aux armées en campagne. À force d’obstination, elle eut gain de cause un mois et demi avant la bataille d’Antietam. Après la guerre, Clara Barton allait apporter une contribution majeure à la création de la Croix Rouge américaine. En 1862, l’esprit d’équité prôné par l’institution fondée ultérieurement par le Suisse Henry Dunant n’avait pas attendu pour s’inviter sur les champs de bataille de la guerre de Sécession, au moins en théorie. Comme l’écrit Letterman, « L’humanité nous enseigne qu’un adversaire blessé et prostré n’est alors plus notre ennemi. »

Le 18 septembre, à 21 heures, l’armée de Virginie septentrionale commence à évacuer ses positions en profitant du couvert de la nuit. Lee ordonne au général Pendleton de placer un puissant détachement de son artillerie pour couvrir les environs du gué Boteler et de Shepherdstown, une arrière-garde soutenue par les restes des brigades Douglass et Armistead. Parallèlement, il envoie la cavalerie de Stuart vers Williamsport, en amont du Potomac, afin d’y faire diversion et de dissuader McClellan de serrer de trop près l’armée confédérée durant sa retraite. Lorsqu’à l’aube du 19 septembre, les tirailleurs nordistes commencent à avancer pour préparer l’assaut planifié la veille par leur chef, elles ne trouvent que des cadavres et des blessés intransportables. La poursuite fédérale est prudente, et les Nordistes s’arrêtent dès que les canons de Pendleton les accueillent au gué Boteler. Vers midi, les deux armées commencent à se livrer un violent duel d’artillerie de part et d’autre du Potomac.

6Dead-Antietam-BattlefieldInévitablement, des obus ne tardent pas à tomber sur Shepherdstown, où ils sèment la panique. Le bruit s’étant répandu que le jaune était la couleur des hôpitaux, les habitants cherchent frénétiquement tout ce qui est de cette couleur pour l’arborer à leurs fenêtres ou sur leurs toits. Persuadés que les Nordistes vont traverser le Potomac dans les heures qui viennent, les blessés n’ont qu’une hâte : quitter la ville pour se retirer avec le reste de l’armée sudiste. « Tout ceux qui étaient capables de mettre un pied devant l’autre, ou pouvaient soudoyer ou supplier leurs camarades, partirent en hâte » écrit Mary Mitchell. Un sort souvent funeste attend ceux de cette pathétique caravane. « Des hommes avec la tête pansée marchaient sans chapeau sous le soleil, des hommes avec des pieds pansés boitaient sur la route caillouteuse ; des hommes avec le bras en écharpe, sans bras, avec une seule jambe, avec le dos ou les flancs pansés ; des hommes en ambulance, en fourgon, en chariot, en brouette, des hommes portés en civière ou soutenus par un camarade empli d’abnégation – tous ceux qui pouvaient ramper partirent, et ils partirent vers une mort quasi certaine. Ils ne pouvaient aller bien loin, ils s’écroulaient dans les fermes isolées, où ils étaient reçus avec autant de gentillesse que possible ; mais leurs blessures étaient gagnées par l’inflammation, leurs corps étaient affaiblis par la peur et l’épuisement : l’érysipèle, la mortification, la gangrène s’installaient ; et de longues rangées de tombes anonymes témoignent encore du résultat. »

Même les officiers supérieurs, pourtant les mieux lotis car soignés en priorité, ne se voient pas épargner leur lot de souffrances. John B. Gordon, blessé à cinq reprises sur Bloody Lane, connaît d’abord les affres des ambulances sommaires où sont prodigués des premiers soins qui le sont encore plus : « Je me retrouvai allongé sur une litière de paille dans une vieille grange, où nos blessés les plus graves avaient été rassemblés. » Le colonel sudiste survit miraculeusement à son évacuation vers Winchester, où l’armée confédérée s’est regroupée à l’issue de sa retraite. C’est dans un hôpital plus confortable qu’il s’efforce de récupérer de ses terribles blessures : « Mon visage était noir et informe – tellement enflé qu’un œil était entièrement clos, et l’autre presque complètement. Ma jambe droite, ainsi que mon bras et mon épaule gauche, étaient pansés et immobilisés avec des coussins. » C’est l’épouse de Gordon elle-même qui doit le nourrir malgré sa mâchoire fracassée, et lui enduire presque constamment le bras gauche, où l’infection menace, de teinture d’iode. Il faudra neuf mois à cette « gueule cassée » avant l’heure pour s’en remettre complètement, mais bien des blessés n’auront pas autant de chance.

7griffinDernier affrontement à Shepherdstown

Dans l’après-midi, des éléments du Vème Corps nordiste commencent à se déployer sur la rive septentrionale du Potomac, McClellan ayant l’ordre de ne pas traverser sauf si une excellente occasion venait à se présenter. Fitz-John Porter la trouve finalement avec la luminosité déclinante du crépuscule, et se décide à sonder d’un peu plus près la position confédérée avec des unités n’ayant pas été engagées l’avant-veille – en l’occurrence prélevées sur les brigades de Charles Griffin et James Barnes, de la division Morell. Le coup de main réussit au-delà de toute espérance : refoulant aisément les soutiens des artilleurs sudistes, les Fédéraux s’emparent de cinq canons et sèment la panique au sein du commandement confédéré. Perdant son calme, Pendleton annonce à Lee que l’arrière-garde est enfoncée et que toute son artillerie a été capturée. Cette exagération conduit Lee à renvoyer en arrière, à marche forcée et en pleine nuit, toute la division d’A.P. Hill – désormais rejointe par la brigade d’Edward Thomas revenue de Harper’s Ferry. Pendant ce temps, les Nordistes se contentent de repasser le Potomac en emmenant avec eux leurs trophées.

Le lendemain, Porter décide de faire traverser des détachements plus importants au gué de Boteler, désormais sous contrôle nordiste, mais toujours avec une circonspection extrême. Aux brigades Griffin et Barnes s’en ajoutent deux autres de la division Sykes. Toutefois, l’arrivée massive de la division A.P. Hill ne tarde pas à tout remettre en cause. Pris en pleine traversée, Porter comprend rapidement que la tête de pont de Shepherdstown est indéfendable et ordonne de l’évacuer. Les Fédéraux y parviennent sans trop de pertes, mais l’ordre de repli n’est pas transmis correctement à tout le monde. C’est le cas pour un des régiments de Barnes, le 118ème Pennsylvanie, formé seulement trois semaines plus tôt et qui, comme environ un quart de l’armée du Potomac au moment de la campagne du Maryland, n’a ni entraînement ni expérience du combat. Son colonel, Charles Prevost, n’est pas plus expérimenté que ses hommes et refuse de reculer sans ordre direct de son commandant de brigade. Pour aggraver encore les choses, les fusils Enfield importés d’Angleterre pour armer l’unité sont défectueux. Les Pennsylvaniens ne peuvent pratiquement pas se défendre et sont vite submergés, effectuant finalement un repli précipité. Pris au piège, certains soldats se noient dans le Potomac. En tout, Le 118ème perdra environ 300 hommes sur 800.

8Confederates-MarylandLa bataille de Shepherdstwon met un terme définitif à toute velléité de poursuite nordiste. Échaudé par la réaction vigoureuse de son adversaire, McClellan va rester sur la rive gauche du Potomac, laissant par la même occasion échapper l’armée ennemie jusqu’à Martinsburg, puis Winchester, sans être inquiétée. L’incapacité du chef nordiste à poursuivre Lee sera très vivement critiquée par la suite, mais à sa décharge, McClellan a aussi quelques bonnes raisons à faire valoir. Même s’il combat sur le territoire de l’Union, ses lignes de ravitaillement se sont quand même étirées d’une centaine de kilomètres en moins d’une semaine, et l’intendance a du mal à suivre. Les canons lourds, qui ont tiré toute la journée du 17 et ont encore servi les 19 et 20 septembre, ont pratiquement épuisé les stocks disponibles d’obus de 20 livres. Par-dessus tout, l’armée du Potomac a subi de grosses pertes et elle a, tout simplement, besoin de repos. Dans son rapport préliminaire, McClellan estime que la moitié des survivants du Ier Corps sont séparés de leurs unités. La chaîne de commandement n’a pas été épargnée. En l’espace de trois semaines, les armées nordistes ont perdu, en Virginie et dans le Maryland, trois commandants de corps d’armée et neuf généraux de division.

Toutefois, l’armée de Virginie septentrionale n’est pas en reste, et se trouve dans un état similaire, voire plus triste encore. En deux semaines de campagne dans le Maryland, la seule division D.H. Hill a perdu les deux tiers de ses effectifs en hommes et 25 officiers supérieurs sur 34. Six généraux – trois dans chaque camp – ont été tués ou mortellement blessés à Antietam, et une quarantaine d’officiers, en tout, ont été mis hors de combat alors qu’ils commandaient une brigade ou plus. Même s’il exagère sans doute les chiffres, le rapport de McClellan montre que l’armée sudiste a passablement souffert, ayant laissé dans le Maryland treize canons, une quarantaine de drapeaux et 15.000 armes légères, tandis que 6.000 prisonniers et traînards étaient cueillis par les Fédéraux. Pourtant, les forces sudistes vont se reconstituer avec une rapidité surprenante. Dès leur retour en Virginie, les traînards vont réapparaître comme par enchantement au sein de leurs unités. Fin octobre, Lee peut compter sur pas moins de 68.000 hommes, davantage de forces qu’il n’en avait en franchissant le Potomac deux mois plus tôt. D’autres isolés continueront à arriver à Winchester jusqu’en novembre.

9carte_retraite

La fin de la campagne du Maryland, 18-22 septembre 1862 (annotations de l'auteur sur une carte de la librairie Perry-Castaneda de l'Université du Texas).

1. 18 septembre, 21 heures : Lee commence à évacuer Sharpsburg et se replie vers la Virginie.

2. Il envoie Stuart créer une diversion vers Williamsport.

3. 19 septembre : McClellan découvre le départ des Confédérés et les poursuit prudemment.

4. Des éléments nordistes franchissent le Potomac à Shepherdstown et capturent plusieurs canons sudistes, semant la panique dans l'arrière-garde confédérée.

5. 20 septembre : la division A.P. Hill fait volte-face et refoule les Nordistes sur la rive gauche du Potomac.

6. L'armée de Virginie septentrionale atteint Martinsburg sans être poursuivie davantage.

7. Elle peut ainsi reculer jusqu'à Winchester pour se reposer et compléter ses effectifs.

8. 22 septembre : McClellan fait réoccuper Harper's Ferry, mais n'ira pas plus loin.

 

10Antietam-GravesEncore aujourd’hui, il n’est pas simple de tirer des conclusions claires sur l’issue de la campagne du Maryland en général, et de la bataille d’Antietam en particulier. Sur cette dernière, les adeptes du courant historiographique de la « Cause perdue », à commencer par Jubal Early, n’hésitent pas à la considérer comme une nette victoire sudiste – même s’ils doivent pour cela jongler avec les chiffres, à coups d’extrapolations hasardeuses et de généralisations hâtives qui leur font surestimer largement la supériorité numérique réelle des Nordistes. D.H. Hill estimera même que la bataille aurait pu s’achever en triomphe pour la Confédération s’il n’y avait eu trois facteurs décisifs : la séparation des forces sudistes (mais son rôle dans la perte du l’ordre spécial numéro 191 le rend quelque peu partial sur ce point), le mauvais usage de l’artillerie (qui, au lieu de tenter de répliquer à son homologue nordiste, mieux armée et plus nombreuse, aurait dû selon lui concentrer ses feux sur l’infanterie), et le nombre particulièrement élevé de traînards et de déserteurs. Toute exagération mise à part, il est indéniable que l’armée confédérée a résisté de manière étonnante à un ennemi nettement supérieur en nombre, restant maîtresse du terrain jusqu’à pouvoir décrocher sans être réellement inquiétée.

Toutefois, la plupart des auteurs tendent aujourd’hui à considérer Antietam comme un match nul tactique. S’ils n’ont pas réussi à refouler les Sudistes de manière décisive, les Fédéraux n’en ont pas moins gagné du terrain, même si le prix à payer pour ces quelques hectomètres fut exorbitant. À plusieurs reprises, l’armée de Lee s’est trouvée au bord de l’effondrement, ne devant qu’à l’arrivée opportune de réserves ou à de terribles sacrifices d’éviter une déroute. James Longstreet reconnaîtra lui-même, selon son propre terme, que l’armée de Virginie septentrionale a été « écrasée ». Elle aurait même pu être détruite si le commandement nordiste avait mieux exploité les succès remportés localement : ceux de Greene autour de l’église Dunker, de la division Richardson entre Bloody Lane et la ferme Piper, ou du IXème Corps lors du franchissement de l’Antietam. Du reste, si les Confédérés n’ont pas battu en retraite le 17 septembre, ils ont tout de même fini par devoir le faire le lendemain soir. De premier abord, l’égalité tactique d’Antietam débouche ainsi sur une victoire stratégique de l’Union, puisque Lee se voit contraint de quitter le Maryland sans avoir atteint aucun de ses objectifs initiaux – hormis peut-être les grandes quantités d’équipement saisies à Harper’s Ferry.

11Battlefield-AntietamCette dernière vision nécessite pourtant d’être nuancée, elle aussi, ne serait-ce que parce que la campagne sudiste dans le Maryland était de toute manière condamnée à partir du moment où la découverte de l’ordre spécial numéro 191 avait convaincu McClellan de marcher vigoureusement contre Lee. Surtout, l’Union pouvait espérer beaucoup mieux de la bataille d’Antietam, dans laquelle elle s’était engagée dans une posture très favorable : supériorité numérique, défense de son propre sol et connaissance des plans de l’adversaire. Si les généraux des deux camps ont commis de graves erreurs, celles du commandement nordiste ont été particulièrement rédhibitoires. La prudence excessive de Sumner, sur l’aile droite fédérale, et la lenteur de Burnside, sur l’aile gauche, ne furent pas négligeables. Mais c’est surtout McClellan qui aurait pu mieux faire : en refusant, même avec ses propres raisons, d’engager en force les Vème et VIème Corps, le général nordiste s’est privé de la chance d’exploiter les avantages chèrement acquis par les autres éléments de son armée. McClellan est également à blâmer pour ne pas avoir poursuivi avec plus de vigueur un adversaire encore plus malmené que lui, un immobilisme qui n’allait pas tarder à lui coûter fort cher.

Au final, Antietam laisse l’amère impression d’un massacre sans équivalent perpétré en pure perte. Pourtant, la bataille livrée le 17 septembre allait constituer un vrai tournant de la guerre, non pas d’un point de vue strictement stratégique et militaire, mais sur le plan politique et idéologique. Elle allait en effet permettre au président nordiste Abraham Lincoln de publier un texte auquel il réfléchissait déjà depuis plusieurs mois, mais que la conjoncture ne lui permettait pas, raisonnablement, d’émettre. Un document daté du 22 septembre 1862, révolutionnaire à bien des égards – en dépit d’une certaine vacuité sur d’autres points – et intitulé Proclamation d’émancipation.

 

Sources

Cette série repose principalement sur les 320 rapports d’officiers publiés dans les Official Records sur la bataille d’Antietam, il serait donc fastidieux de tous les énumérer ici. Ces rapports ont été publiés dans leur intégralité sur le site Antietam on the Web, http://antietam.aotw.org/index.php LE site de référence sur la bataille. Outre ces sources directes, il regorge d’articles et de cartes.

Ted BALLARD, Battle of Antietam, collection Staff Ride Guide, Washington, Center for Military History, 2006 http://www.history.army.mil/StaffRide/Antietam/Contents.htm

Une biographie de l’infortuné William Christian http://48thpennsylvania.blogspot.fr/2007/11/poor-bill-christian.html

Alexis ARTWOHL, Perceptual and Memory Distortion during Officer-involved Shootings, FBI Law Enforcement Bulletin, octobre 2002, pp. 18-27 http://www.alexisartwohl.com/pdf/FBI%20article.pdf – sur la question plus particulière des altérations de perception et de mémoire durant une fusillade.

La section du site The American Civil War Homepage consacrée à la bataille d’Antietam ajoute aux extraits des Official Records déjà cités de nombreux textes et récits, issus notamment d’autobiographies et d’articles des Battles and Leaders. Il serait également trop fastidieux de les énumérer tous. http://www.civilwarhome.com/antietam.htm

La page du Civil War Preservation Trust consacrée à la bataille offre aussi de nombreuses ressources : articles, cartes, animation et visite panoramique du champ de bataille, tel qu’il est préservé aujourd’hui. http://www.civilwar.org/battlefields/antietam.html

L’article du Wikipedia anglophone permet d’ajouter d’autres documents et références (ordres de bataille détaillés, bibliographie, sites Internet). http://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_antietam

Le site du National Park Service dévoile ce qu’est devenu le champ de bataille aujourd’hui. http://www.nps.gov/ancm/index.htm

Animation résumant la campagne du Maryland et la bataille d’Antietam. http://www.civilwaranimated.com/AntietamAnimation.html

Bevin ALEXANDER, Sun Tzu ou l’art de gagner des batailles, Paris, Tallandier, 2012. Cet ouvrage récent et de bonne facture fournit des commentaires intéressants sur la campagne du Maryland.
12A_Lonely_Grave_Antietam_1862
A Lonely Grave, une photographie d'Alexander Gardner prise en septembre 1862 sur le champ de bataille d'Antietam. Un arbre mort, au pied duquel repose un soldat nordiste tué pendant l'affrontement, semble gardé par quelques vivants figés dans des attitudes variées.

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