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Accueil Histoire Universelle L'agôgè à Sparte

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L'agôgè à Sparte

guerriers2De Sparte, le monde contemporain a une vision quelque peu déformée au travers de nombreux films caricaturaux, comme le récent et très contestable 300 de Zack Snyder sorti en 2006. Cette grande cité de la Grèce Antique, a mis au point et perfectionné de nombreuses institutions. Ici, nous nous intéresserons à l’agôgè et son symbole de puissance, car comme l’a écrit Alexandre Dumas : « L’Antiquité est l’aristocratie de l’histoire ».


 

« Ce qui fait les figures de l’Antiquité si belles, c’est quelles étaient originales. » (G.Flaubert)

Dès que l’on évoque le terme « d’agôgè », les historiens – même les plus spécialistes – ont du mal à dater avec précision son apparition. La description la plus fournie se trouve chez Plutarque. Mais même si ce dernier se réfère au passé, on suppose qu’il a pu se laisser influencer par ce que l’on nomme l’agôgè tardive. Voyons de plus près. La Grèce Antique suit un partage historique entre cinq grandes périodes. D’abord viennent les Siècles Obscurs[i], ensuite l’époque archaïque [ii]suivie de l’époque classique[iii], puis de l’époque hellénistique [iv]et enfin de la Grèce romaine[v]. Plutarque est né en 46 ap. J.C., soit bien après l’apparition de l’agôgè.

Aux époques hellénistique et romaine, l’éducation spartiate prend le nom d’agôgè. Avant le IVe s av J.C., les allusions faites à l’éducation mise en œuvre à Sparte sont rares, voire inexistantes. Toutefois, on en retrouve quelques traces chez Hérodote[vi], mais rien de très explicite au point de dire que l’agôgè s’est développée avant l’époque classique.

Une autre difficulté apparaît dès lors que l’on veut tracer un historique continu et uniforme de l’institution spartiate en question. En effet, cette dernière a connu différentes « coupures » qui ont modifié son contenu originel. La première de ces interruptions se serait déroulée entre 270 et 226 av J.C. Cléomène III[vii], aidé du philosophe Sphairos, aurait alors recréé une agôgè, différente de l’originelle. La seconde coupure intervient de 188 à 146 av J.C., elle est imposée par la ligue achéenne[viii].  Ces interruptions n’ont pas eu d’effets dévastateurs sur l’agôgè, il s’agit plutôt d’une atténuation de la rigueur des entrainements. Mais des traditions comme la lecture annuelle de la Souda de Dicéarque[ix], rappellent aux jeunes spartiates de manière récurrente, le modèle ancien qu’il faut absolument prendre comme exemple.

Le temple du courage

ducComme l’a écrit Condillac[x] dans son Histoire ancienne « Sparte était proprement un camp où les citoyens, abandonnant aux esclaves la culture des terres, s'exerçaient uniquement au métier des armes ». Bien que cette phrase soit quelque peu exagérée, elle n’en demeure pas pour autant fausse. Sparte est bien une cité guerrière, qui voue un culte à la guerre, au courage et à l’honneur. L’éducation spartiate est originale dans la mesure où elle est obligatoire, collective et organisée par la cité. Si l’on veut devenir citoyen, l’on doit absolument suivre cet enseignement. Xénophon précise dans un de ces textes [xi]que l’adolescent qui ne suit pas la rude éducation spartiate, n’a pas droit aux honneurs. Il n’est alors qu’un citoyen diminué ne pouvant accéder ni aux corps d’élite, ni aux magistratures. Plutarque est encore plus explicite lorsqu’il écrit que « celui des citoyens qui ne supportait pas l’agôgè n’avait pas part aux droits civiques [xii]». Si l’on peut perdre toute « civilité » en ne faisant pas l’agôgè, c’est aussi un moyen pour les inférieurs d’accéder à la liberté, voire à la citoyenneté dans le meilleur des cas.

Comme nous l’avons évoqué, cette formation obligatoire est organisée par la cité, ce qui lui a valu de nombreux éloges de la part des plus grands philosophes, comme Platon ou Aristote. De fait, on reproche aux autres Etats de ne pas assurer la formation des futurs citoyens. Aristote félicite Sparte de délivrer une éducation conforme à l’esprit du régime, bien que l’entrainement à la guerre tienne une place trop importante à ses yeux.

Xénophon attribue la création de l’agôgè à Lycurgue[xiii], bien que cela ne soit en rien historiquement démontré. Quoi qu’il en soit, contrairement au reste de la Grèce qui confie l’éducation de ses jeunes à des esclaves, les « pédagogues », Lycurgue donne pleine autorité à un personnage issu des plus hautes fonctions, le « pédonome ». Assisté par « les porteurs de fouets », le « pédonome », citoyen à part entière, assure la prise en charge éducative des jeunes spartiates. Cependant, on émet des doutes sur l’exclusion totale d’esclaves dans le « corps enseignant ».

Au cœur de l’arène

L’éducation des jeunes spartiates au sein de l’agôgè, repose sur la discipline, la vie à la dure et l’émulation permanente. Comme dans les autres cités grecques, l’éducation commence à l’âge de sept ans. Sparte se distingue sur la durée de formation. A Athènes par exemple, l’éducation prend fin entre douze et quatorze ans. A Sparte, elle peut durer jusqu’à vingt ans, et d’une certaine manière jusqu’à trente ans. A chaque « stade de formation », le spartiate atteint un nouveau « statut ». A trente ans, le spartiate est qualifié d’hébontes ou de néoi alors qu’à son entrée dans l’agôgè il n’est encore qu’un paidès. Il est encore sous l’autorité du pédonome et ne peut voyager à l’étranger.

Outre le cursus « normal », à savoir l’enseignement de l’art, des lettre, de la poésie, d’écriture, l’accent est très vite mit sur l’apprentissage de la vie collective. Dès l’âge de sept ans, on regroupe les enfants et les encourage à travailler ensemble. Autour de l’âge de douze ans, sont amenés à dormir ensemble sur des paillasses qu’ils ont eux-mêmes du confectionner de leurs mains, à l’aide de roseaux. Les enfants sont répartis par classes d’âge.

Très tôt, le paidès doit obéir et avoir une bonne tenue. La discipline est de rigueur. Le fait qu’ils soient en permanence confrontés à des chefs respectés et non à des esclaves, renforce cette idée de respect. Chaque enfant est soumis à l’autorité de tout citoyen qui assiste à son entrainement. Le pédonome et le porteur de fouet peuvent infliger de nombreuses punitions au paidès, allant du châtiment corporel à la privation de nourriture.

L’éducation à la dure s’intensifie encore dès l’âge de douze ans, qui constitue une sorte d’étape au sein de l’agôgè. Xénophon critique ouvertement la mollesse des autres cités qui « attendrissent les pieds des enfants en leur donnant des sandales ». A Sparte, les paidés marchent pieds nus et disposent d’un seul manteau pour toute l’année. Ils ne reçoivent qu’une mince quantité de nourriture qu’ils doivent compléter par la rapine. On assiste à des « vols rituels », comme ceux des fromages. Mais comme tout rituel, il ne doit pas avoir lieu n’importe quand, sous peine de correction. Par le vol, on veut encourager l’esprit de guetteur et de chasseur du spartiate.

Mais cette vie collective dissimule aussi une féroce « concurrence » entre les jeunes. Chacun aspire à devenir le meilleur soldat et pourquoi pas devenir un des trois hippagrète, chefs de la garde royale composée de trois-cents hippeis. Xénophon encore, au sujet de cette compétition interne précise que « du fait de leur rivalité, ils jouent des poings partout où ils se rencontrent ». Mais les affrontements font aussi partie de l’agôgè et suivent une règle bien précise, où chaque citoyen a le droit de séparer les combattants.

hopliteEn plus des liens que nouent entre eux les paidés, des relations se tissent avec des Spartiates plus âgés. On assiste alors à ce que l’on pourrait nommer la « pédérastie éducative ». Même si des philosophes comme Plutarque ou Elien assurent que les relations sexuelles avec de jeunes garçons étaient punies d’exil voire de mort, d’autres textes suggèrent que ce type de relation était non seulement pratiqué mais admis à Sparte. D’ailleurs Platon condamne dans les Lois « l’amour contre nature » pratiqué à Sparte. De toutes façons, ces relations pédérastiques jouaient un rôle éducatif majeur au sein de l’agôgè car elles incitaient à la substitution au modèle parental et favorisaient les rapprochements ainsi que l’entraide.

Décryptons la kryptie

Comme nous venons de le voir, l’éducation spartiate au sein de l’agôgè est dure, parsemée d’épreuves. Pouvant s’étendre sur plus de vingt ans, la loi du plus fort règne en maître. Les plus valeureux ont droit aux plus grands honneurs. Dans ce long chemin initiatique, la kryptie représente une sorte de point culminant de ce parcours du combattant. Epreuve ultime de l’agôgè, elle ne concerne qu’un nombre restreint de Spartiates. Mais en quoi consiste cette étape suprême ?

Citons les Lois de Platon : « Eh bien, pour ma part, je puis essayer d’évoquer la quantième trouvaille du législateur spartiate, à savoir la pratique (…) de l’endurcissement à la douleur, dans les pugilats des uns contre les autres et dans certains vols qui se passent à chaque fois sous une pluie de coups. Et il y a aussi quelque chose que l’on appelle la kryptie, exercice d’endurance prodigieusement éprouvant, avec l’absence de chaussures et de literie en plein hiver et le fait de se passer de domestiques en étant à eux-mêmes leurs propres serviteurs, tout en errant de jour comme de nuit à travers tout le territoire [xiv]». Les paroles d’Aristote, rapportées par le grammairien Hérakleidès Lembos ajoutent que « on dit que Lycurgue est l’instigateur de la kryptie, conformément à laquelle (…) faisant une expédition en armes [les spartiates] se cachent le jour et, la nuit, tuent autant d’Hilotes [xv]qu’il le faut » .

Ces extraits et de nombreuses autres sources, ne permettent pas de faire remonter cette épreuve au-delà du IVe s av J.C. Il est également difficile de définir précisément le contenu exact de la kryptie. On est cependant plus sûr de son caractère extrême. Le krypte est livré seul à lui-même durant une année. Il doit subsister grâce au vol et au massacre d’Hilotes. Tous ne réussissent pas. Ceux qui échouent sont châtiés. En revanche, ceux qui réussissent forment l’élite des néoi et constituent des sortes de commandos surentraînés.

La kryptie peut alors apparaître comme le couronnement de l’éducation spartiate, une étape finale qui fait de l’élève le parfait citoyen digne de Sparte. La kryptie est une sorte de mise en œuvre pratique et concrète de tout l’enseignement suivi durant de nombreuses années au sein de l’agôgè.

C’est un entrainement au courage, qui, selon Aristote, débouche plus sur une brutalité de bêtes sauvages que sur le vrai courage philosophique[xvi].

 

Institution propre à Sparte, l’agôgè est à la fois une institution éducative ainsi qu’une école de la vie à la dure. Cette usine à guerriers a su provoquer l’étonnement, mais surtout l’admiration de ses contemporains dans toute la Grèce. Réussir l’épreuve de la kryptie, c’est garantir à chaque Spartiate une gloire immense, preuve de son courage extrême et de son dévouement à sa cité glorieuse.

[i] 1200 av J.C.

[ii] 800 av J.C.

[iii] 510 av J.C.

[iv] 323 av J.C.

[v] 146 av J.C.

[vi] - 484/- 425

[vii] Roi de Sparte de 235 à 222 av J.C.

[viii] Confédération des villes d’Achaïe

[ix] Philosophe disciple d’Aristote (- 347/- 285)

[x] Philosophe et écrivain du XVIIIe

[xi] Rep. Lac., III, 3

[xii] Inst. Lac., 21, 238e

[xiii] Législateur mythique de Sparte (-VIIIe)

[xiv] Lois, I, 633b-c

[xv] Population de Laconie asservie aux Spartiates

[xvi] Pol., VIII, 4, 1338b 17-19

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