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Les Normands en Méditerranée (3) : Le royaume de Sicile

rogerIIILa conquête de l’Italie du Sud et de la Sicile s’est étalée sur presque un siècle. Les Normands eux-mêmes, les Hauteville en tête, n’auraient jamais imaginé comment de simples mercenaires, ils auraient pu devenir des seigneurs à part entière, assez puissants pour tenir le pape dans leur main et menacer jusqu’à l’empereur byzantin. Mais plus encore que la conquête, c’est par la création d’un royaume original que l’aventure normande en Méditerranée s’est illustrée.


 

 

L’ascension de Roger II

Le début du XIIè siècle voit la consolidation du pouvoir des Hauteville, mais plus particulièrement du côté de Roger, grand comte de Sicile. A sa mort en 1101, son fils Simon lui succède ; auparavant, le frère de Robert Guiscard a réglé le problème de la succession de celui-ci en Apulie en imposant Roger Borsa, au détriment de son demi-frère Bohémond. Celui-ci est alors parti en Terre sainte avec la Première croisade, et s’est taillé une principauté autour d’Antioche, prise en 1098.

Simon de Hauteville meurt à son tour, prématurément, en 1105. C’est Roger, fils comme lui d’Adélaïde del Vasto, qui prend le relais. Il a hérité du tempérament et de l’habileté de son père et se met rapidement à avoir lui aussi de l’ambition, même si sa mère règne jusqu’en 1113, date à laquelle elle quitte la Sicile pour aller épouser Baudouin Ier, roi de Jérusalem.

Sur décision de Roger II, la capitale de la Sicile passe de Messine à Palerme, et le nouveau comte décide d’unir tous les Normands de la région derrière sa bannière. En Apulie, c’est Guillaume qui a succédé à Roger Borsa en 1111 ; étant son vassal, Roger II doit attendre patiemment sa mort en 1127 pour lancer son grand projet. Le suzerain de Guillaume d’Apulie est le pape en personne, ce qui fait que Roger II est lui aussi son vassal. Mais dans les faits, c’est bien le comte de Sicile qui détient le pouvoir et la puissance. Habilement, il parvient à imposer un traité à Guillaume, deux ans avant sa mort, faisant de lui son héritier. Si bien qu’en 1127, Roger II ajoute les Pouilles à son territoire !

Entre-temps, il n’a pas hésité à lancer des campagnes militaires contre les Sarrasins, avec l’aide de personnages comme l’amiral Christodoulos, et surtout Georges d’Antioche, un chrétien d’Orient auparavant au service des Zirides, et qui l’a rejoint en 1112. En 1118, Roger II et ses Normands profitent de l’invasion hilalienne en Ifriqiya pour attaquer. C’est un changement de politique car, jusque là, les Normands avaient été neutres dans les guerres entre chrétiens et musulmans dans la région ; en effet, en 1086, Roger avait signé un traité avec les Zirides pour avoir les mains libres en Sicile, et ainsi n’avait pas participé à l’attaque de Madhiya en 1087, aux côtés des Pisans et des Génois, malgré l’appel du pape Victor II. Les raids normands sur l’Ifriqiya ne cessent pas jusqu’en 1127, avec le soutien des comtes de Barcelone et de la petite cité italienne de Savone. Cela provoque la réaction des Almoravides, et les Normands échouent lourdement devant Mahdiya en 1123, tandis que des villes siciliennes subissent à leur tour des razzias de la part des Sarrasins. Roger II décide alors de suspendre les opérations pour consolider sa position en Italie, après avoir tout de même conquis l’île de Malte.

De retour sur la péninsule, il revendique l’héritage de Guillaume d’Apulie et, devant l’opposition du pape Honorius II et des barons normands qui soutiennent le prince de Capoue, il choisit la force. Devant ses armées hétéroclites, composées de Normands mais aussi de musulmans et de Grecs, les opposants à Roger II doivent céder en 1128 : le pape lui donne alors sa légitimité, un peu contraint. Il lui faut une campagne de plus pour faire plier le prince de Capoue ; Roger II devient alors officiellement duc des Pouilles, comte de Calabre et de Sicile. Il a tout pour revendiquer le trône royal d’Italie.

Roger II, l’autre roi normand

L’année 1130 est décisive pour la région : la mort du pape Honorius II provoque une crise à Rome. Deux prétendants s’affrontent : Innocent II, soutenu par l’empereur germanique Lothaire III, et Anaclet II. Ce dernier est le favori de Roger II, mais c’est Innocent II qui l’emporte grâce au soutien du Saint Empire, mais aussi du royaume de France et de Bernard de Clairvaux.

Cela ne décourage pas Roger II, qui veut obtenir du pape qu’il a choisi, une légitimité pour devenir roi. Il est déjà assuré du soutien des seigneurs de Sicile au printemps, et il finit par rencontrer Anaclet II en septembre. Un accord est conclu pour faire de Roger II le roi de la Sicile, la Calabre et des Pouilles ; il doit cependant accepter la suzeraineté de l’antipape. Le sacre est célébré le 25 décembre 1130, en la cathédrale de Palerme, soixante-quatre ans après celui de Guillaume le Conquérant en Angleterre.

Evidemment, cette situation n’est pas du goût des partisans d’Innocent II ! Sous la pression de saint Bernard, l’empereur Lothaire III, soutenu par Byzance, Venise, mais aussi des Normands rebelles avec à leur tête le propre beau-frère de Roger II, Rainulf d’Alife, marche sur l’Italie. En juin 1133, Lothaire III se fait couronner roi d’Italie par Innocent II à Saint-Jean-de-Latran, alors qu’Anaclet II se barricade à Saint-Pierre. L’année 1136-1137 est encore plus difficile pour Roger II : il perd Bari et Salerne en cédant sous les coups de Rainulf…

sicile_1154Une fois de plus, la fortune sourit aux Normands, et en particulier aux Hauteville : Roger II voit mourir la même année deux de ses principaux rivaux, Lothaire III et Rainulf. Malgré les conseils de saint Bernard qui, cette fois, lui indique de négocier avec le roi normand, le pape Innocent II profite de la mort de son rival Anaclet en 1138 pour marcher sur l’Italie du Sud, sans avoir oublié d’excommunier Roger II…Mais comme pour Léon IX en 1053, le pape est battu et fait prisonnier sur le Garigliano, le 22 juillet 1139 ! Il doit alors céder aux exigences du roi de Sicile, et la paix est scellée en 1140, l'année même où Roger II organise les Assises de son royaume.

Roger II à l’assaut de l’Ifriqiya et de Byzance

La situation clarifiée en péninsule italienne, le roi peut se tourner à nouveau vers l’Afrique. Dès 1135, il s’est emparé de Djerba grâce à son soutien à la révolte des Hammadides contre les Zirides, mais l’essentiel des attaques intervient après la paix en Italie. Elles sont conduites par Georges d’Antioche, et voient les victoires normandes à Sfax, Gabès, Sousse, Tripoli et même Mahdiya (où est installé un archevêché) entre 1146 et 1148. Les Normands obtiennent le versement de tributs de la part de villes musulmanes, et parviennent presqu’à mettre en place leur rêve d’un royaume normand d’Afrique. Roger II fait ainsi frapper « Rex Africe » sur son épée…

Mais les ambitions du roi dépassent largement les côtes voisines de l’Afrique. Comme son oncle Robert Guiscard, il a bien l’intention de s’emparer de Constantinople ! La Deuxième croisade lui donne l’occasion rêvée : le basileus Manuel Ier est bien trop occupé par la menace croisée, alors que Conrad III et Louis VII sont en route pour la Terre sainte. Roger II saute sur l'occasion pour (re)prendre Corfou en 1147, puis pour piller les côtes grecques, en particulier autour de Thèbes et même plus loin dans les terres, à Delphes. Le roi en profite pour ramener avec lui des artistes grecs spécialisés dans la soie, installés à Palerme…Les Normands se tournent ensuite vers l’île d’Eubée, puis pillent Corinthe. Manuel Ier Comnène doit alors faire appel à Venise, à laquelle il accorde de nouveaux avantages, pour affronter la flotte normande au large de Corfou. Les Grecs et leurs alliés l’emportent cette fois, et reprennent l’île en 1149. Cela n’empêche pas une flottille d’une quarantaine de navires normands de venir piller les alentours de Constantinople avant de retourner en Sicile…

Les offensives normandes s’achèvent finalement avec la mort de Georges d’Antioche en 1151, et surtout de Roger II lui-même en 1154. Entre-temps, le roi normand a réussi à fonder un régime remarquable en de nombreux points.

Un royaume normand original : « la perle du siècle »

Le règne de Roger II n’est pas seulement marqué par les guerres, mais aussi (surtout ?) par la création d’un royaume tout à fait original. Comme ses prédécesseurs, il a compris que sa position minoritaire (les Normands n’ont pas émigré en masse en Italie, malgré leurs succès) l’obligeait à une certaine tolérance envers les populations locales, très variées, spécialement en Sicile. Les révoltes nombreuses ne sont finalement dues qu’à la jalousie des autres barons normands, pas aux locaux (sauf en 1161, à Palerme).

Le roi normand utilise d’abord des mercenaires, surtout dans ses campagnes contre le pape et en Italie du Sud. On l’a vu, il engage des musulmans, des Grecs et des chrétiens d’Orient, comme Christodoulos (devenu protobilissime, puis émir en 1123 !) ou Georges d’Antioche (archonte des archontes en 1132), ce qui explique sans doute plusieurs de ses victoires contre les Byzantins, mais aussi en Ifriqiya, où la cavalerie normande n’était pas forcément à l’aise. Cela a également permis la construction d’une flotte sicilienne performante, lointain écho aux origines maritimes des anciens Vikings.

Au niveau de l’organisation et de l’administration, les Normands ne bouleversent pas tout, au contraire ils s’appuient sur les bases précédentes, musulmanes et grecques. Mieux, Roger II ne confie aucune des principales charges majeures à des Normands ! L’administration de Palerme est divisée en deux bureaux, le dohana (diwân en arabe) de secretis pour les finances, et le dohana baronum pour l’administration locale, justice en particulier. Une justice mixte elle aussi puisqu’il arrive que des litiges entre seigneurs ecclésiastiques et paysans musulmans soient réglés par un cadi. Les langues parlées dans ces organes de gouvernement sont bien plus souvent l’arabe et le grec que le latin !

Les rois normands gardent donc la même organisation de l’espace que leurs prédécesseurs : ils renforcent les forteresses, en faisant des chef-lieux d’iqlims (qu’on pourrait traduire par district), et le qarya (village ouvert pour l’exploitation de terres et la perception d’impôts) subsiste également, et avec lui une certaine ségrégation ethnique, religieuse et sociale. Mais pour ralentir la fuite des paysans musulmans, les Normands leur accordent tout de même des pactes relativement avantageux, dont une exemption de corvée seigneuriale. La ville normande reprend elle aussi le modèle gréco-musulman, avec Palerme par exemple ; le roi s’installe dans un qasr, le Château-Neuf, au centre de la ville, et le pouvoir s’appuie sur ce pôle politique ainsi que sur le pôle religieux, représenté par la cathédrale qui est construite à la place de la mosquée, à l’endroit même de l’ancienne cathédrale byzantine. Comme dans les villes musulmanes, l’artère principale de Palerme est destinée aux marchands et à la célébration du souverain, alors que dans les endroits inoccupés sont installés des jardins et des vergers.la_chapelle_palatine

Ce mélange entre les différentes cultures est bien entendu très présent dans la représentation de la majesté royale. La cour de Roger II est somptueuse et il s’y présente vêtu comme l’empereur byzantin, portant une cape magnifique en soie rouge, brodée d’or où est représenté un lion terrassant un dromadaire. Cette cape porte une inscription coufique où l’on apprend qu’elle a été tissée dans le tiraz (atelier de soierie) de Palerme entre 1133 et 1134. Il s’entoure aussi de lettrés, grecs ou musulmans, parmi lesquels l’auteur du « Traité des cinq patriarcats », Nilos Doxopater, et surtout le géographe al-Idrisî à qui l’ont doit « Le Livre de Roger » dans lequel on trouve la célèbre carte du monde, « Tabula Rogeriana », faite pour le roi normand. Ce même Idrisî voit dans la Sicile de son époque « la perle du siècle par son abondance et sa beauté ». Une vision que partagera encore Ibn Jubayr sous le règne de Guillaume II (1166-1189). Roger II va enfin jusqu’à entretenir un harem, gardé par des eunuques, et utilise les services de l’un d’eux, Philippe de Mahdiya.

Le domaine de l’art est évidemment aussi touché par ce mélange. Le premier exemple est le Château-Neuf, construit à Palerme avant même que Roger II ne devienne roi ; il est fait sur le modèle des palais arabes, avec un extérieur ressemblant à une forteresse, et un intérieur fait de patios et de jardins splendides. Vient ensuite la chapelle palatine, commencée en 1132 et consacrée en 1140 : si son plan est latin (avec trois nefs), sa décoration est à la fois arabe et byzantine (mosaïques, Christ Pantocrator, inscriptions arabes sur le plafond de la nef centrale, des muqqarnas,…). Il faut aussi citer d’autres bâtiments, comme La Cuba, construite par des artistes musulmans sous Guillaume II (en 1180), ou la Ziza, commencée sous Guillaume Ier et terminée sous son successeur. La cathédrale de Monreale (consacrée en 1182), enfin, est considérée comme étant l’exemple le plus typique d’un art normand, mêlant les influences latines, grecques et arabes.

Un royaume fragile

Il ne faut tout de même pas idéaliser le royaume normand de Sicile, surtout après la mort de Roger II. C’est, il faut le préciser, d’abord un royaume chrétien. Le roi est vassal du pape, et il tient en main ses archevêques et ses évêques, est généreux avec les moines et en particulier les Cisterciens. De plus, malgré son harem (Ibn Jubayr nous dit qu’il est composé uniquement de musulmanes), le roi normand ne se marie qu’avec des princesses latines.

L’équilibre est donc précaire, tant avec les populations musulmanes (influencées par les Almoravides puis les Almohades), qu’avec les Grecs (avec toujours le risque qu’ils rejoignent le camp byzantin) mais aussi les Italiens, normands ou lombards. Le royaume tient tant que le roi est fort, et avec la mort de Roger II les premières difficultés vont commencer…

 

Lire la suite : Les Normands en Méditerranée (4) : Orient et Terre sainte

Bibliographie dans la dernière partie.

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