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Les Normands en Méditerranée (4) : Orient et Terre sainte

545px-armoiries_bohmond_dantioche.svgLes Normands ont assis leur domination sur l’Italie du Sud, puis sur la Sicile. Ils ont été jusqu’à menacer l’Empire byzantin lui-même, pillant la Grèce et maraudant jusqu’aux alentours de Constantinople. Mais l’histoire des Normands avec l’Orient, et la Terre sainte en particulier, a des racines profondes, avant même la Croisade ou les raids de Guiscard et Roger II…


 

 

Il faut noter et insister d’abord sur le fait que nous parlons bien ici des Normands, pas des Vikings ; en effet, ces derniers ont connu de grandes aventures en Orient, aux Xè et XIè siècles, avec les raids suédois (ou varègues) en Russie et jusqu’aux portes de Miklagârd (Constantinople), en 907. Et en 1040, c’est Ingvar le Grand Voyageur qui part pour la Syrie où il disparaît ; mais c’est une autre histoire…

De Robert le Magnifique à Roussel de Bailleul

L’histoire qui unit les Normands à l’Orient et la Terre sainte commence dès la première moitié du XIè siècle. Les descendants des Vikings de Rollon se sont assez rapidement convertis au catholicisme, pour en devenir les champions, au-delà même de leurs terres, en Italie, en Espagne, et en Orient.

Avant les pèlerinages guerriers ou les entreprises de Reconquista, les Normands ont participé à la grande vague de pèlerinages vers Jérusalem qui a pris de l’ampleur dès les débuts du XIè siècle, avec un premier pic dans les années 1030-1040 si on suit Raoul Glaber. Parmi les plus célèbres pèlerins normands en Terre sainte figure le duc de Normandie lui-même, père d’un certain Guillaume (futur « le Conquérant »), Robert dit le Magnifique. Devenu duc à seulement 17 ans et dans des circonstances agitées, il met les premières années de son règne à guerroyer contre ses rivaux normands, avant d’entrer en conflit ouvert avec l’Eglise. Mais grâce à l’influence de l’archevêque de Rouen, il choisit de changer d’attitude et devient très généreux envers les institutions religieuses, en faisant des dons importants à des abbayes comme celle de Fécamp, ou encore à la cathédrale de Rouen ; de même, en 1035, il refonde l’abbaye de Montivilliers. Les premières années 1030 sont une ère de prospérité et de paix en Normandie, mais cela ne dure guère : la peste frappe, et le duc décide de suivre les grands mouvements de pèlerinage vers la Terre sainte dès 1035. Avant de partir, il fait reconnaître son fils Guillaume comme son successeur, puis il prend la route ; il séjourne à Rome, à Constantinople et atteint enfin Jérusalem au printemps. Il a accompli son pèlerinage, mais n’est guère récompensé : il meurt de maladie, écrasé par la chaleur sur le chemin du retour, dans les environs de Nicée, le 2 juillet 1035.

Tous les Normands qui se sont rendus en Terre sainte dans la première moitié du XIè siècle n’avaient pas les mêmes motivations que Robert le Magnifique. Beaucoup, comme leurs cousins Varègues, étaient des mercenaires à la solde du basileus. Parmi eux les frères Stigand : alors que leur père Odon avait choisi de suivre le duc Robert avant de revenir en Normandie pour aider son jeune fils Guillaume, les Stigand décident de rentrer au service de l’empereur byzantin. C’est d’abord Odon II, l’aîné, qui est chambellan d’Isaac Comnène puis de Constantin Doukas, avant de revenir en Normandie et de succéder à son père quelques années (il meurt en 1063, il n’a pas trente ans) aux côtés de Guillaume. Son frère Robert est moins connu, mais ses services lui ont permis de rentrer riche, ainsi qu’avec des reliques de la sainte Barbe.

Le plus célèbre des mercenaires normands en Orient est cependant Roussel de Bailleul. Ses origines sont un peu obscures, mais on sait qu’il a dû fuir le duché de Normandie pour des affaires troubles. Au début des années 1060, il est en Italie du Sud aux côtés du comte Roger, et se bat en Sicile à la célèbre bataille de Cerami en 1063. Il décide ensuite de partir pour l’Orient, et s’engage aux côtés des Byzantins ; mal lui en prend au début puisqu’il est présent cette fois lors d’une défaite célèbre, celle de Mantzikert, en 1071, où les Turcs écrasent les Grecs de Romain IV Diogène…Le Normand se sent toutefois bien en Orient, et décide de se tailler lui-même sa principauté dans les environs d’Ankara, en 1073, en profitant de la faiblesse du nouvel empereur Michel VII Doukas ! Celui-ci envoie tout de même son oncle Jean pour punir le rebelle, mais il est fait prisonnier ; Roussel sait qu’il ne peut pas être empereur, mais il compte bien sur Jean Doukas pour être sa marionnette et il lui offre le titre  impérial avant de marcher sur Constantinople ! L’empereur légitime est tellement paniqué à l’idée de voir le Normand menacer la capitale qu’il demande l’aide des Turcs…Roussel est battu et fait prisonnier, mais il se rachète lui-même et continue à faire des siennes en pillant les abords de la mer Noire. Il est à nouveau battu, cette fois par le général (et futur empereur) Alexis Comnène, toujours avec l’aide des Turcs. Son vainqueur, néanmoins, connaît sa valeur et le libère pour s’en servir contre les différents rebelles, tel Nicéphore Botaniatès, qui menacent le pouvoir de Michel Doukas. Incorrigible, le Normand tourne encore casaque ; cette fois, le basileus veut en finir et le fait capturer par les Turcs, en 1077. Livré aux Byzantins, il est exécuté peu après…

Le parcours des Normands en Orient et en Terre sainte est donc très varié pendant tout le XIè siècle. C’est cependant l’appel d’Urbain II le 27 novembre 1095, qui marque une nouvelle étape dans l’histoire commune entre le peuple normand et la Méditerranée orientale.

Les Hauteville et la Première croisade

A la fin du XIè siècle, les Normands d’Italie du Sud, les Hauteville en tête, ont assis leur pouvoir, et ce jusqu’en Sicile. Malgré la mort de Robert Guiscard en 1085, son frère Roger a achevé la conquête de la grande île en 1091 et organisé la succession de Guiscard. C’est le fils de celui-ci, Roger Borsa, qu’il a choisi, face à Bohémond son demi-frère. Celui-ci a cependant renforcé son territoire en s’octroyant la région de Tarente : il prend désormais le nom de Bohémond de Tarente, qui le rendra célèbre.

En 1096, il aide son oncle Roger à faire le siège d’Amalfi, rebellée contre le pouvoir des Hauteville. C’est là que lui parvient l’appel d’Urbain II à délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre. Bohémond y voit un signe de Dieu, et le moyen d’à la fois accomplir son devoir de chrétien, et de se tailler une principauté indépendante alors que l’espoir de faire de même en Italie est bien mince. Il décide de partir sur le champ, obligeant Roger à lever le siège d’Amalfi ! Il n’est en plus pas seul : l’accompagnent son neveu Tancrède, son cousin Richard de Salerne (fils de Drogon de Hauteville) et son fils Roger et bien d’autres…On parle de dix mille chevaliers et vingt mille fantassins, chiffres probablement exagérés mais qui montrent tout de même l’importance de l’engagement des Normands d’Italie dans la croisade. On doit également noter la présence de Normands de Normandie, avec par exemple Robert Courteheuse, le duc en personne ! Il ne faut pas cacher que ce départ massif, malgré l’abandon du siège d’Amalfi, arrange grandement les affaires de Roger de Hauteville qui peut ainsi accroître son pouvoir en péninsule…bataille_dorylee

C’est Bohémond de Tarente qui prend la tête de l’armée normande d’Italie : il passe en Illyrie rapidement, et plus il avance sur Constantinople, lieu de rendez-vous des croisés, plus l’empereur s’inquiète. En effet, les ruines commises par les raids de Guiscard sont encore chaudes et, de plus, Bohémond ne parvient pas toujours à empêcher ses troupes de piller les Grecs sur leur passage…Il arrive néanmoins à Constantinople, après les autres seigneurs francs comme Godefroi de Bouillon ou Baudouin de Boulogne. On remarque alors son importance, car Alexis Comnène le reçoit en personne, seul, ce qui permet à sa fille Anne de nous donner une description du Normand à la fois flatteuse et teintée d’effroi, devenue célèbre (les souvenirs de Guiscard, mais aussi de Roussel de Bailleul, rendent les Byzantins très méfiants vis-à-vis des Normands) : « cet homme à ce point supérieur ne le cédait qu’à mon père sous le rapport de la fortune, de l’éloquence et des autres dons de la nature », écrit la princesse grecque. Pourtant, cela semble bien se passer entre le basileus et le prince normand, et celui-ci accepte même de lui prêter allégeance comme les autres barons croisés (à l’exception de Raymond de Saint-Gilles).

Le Normand passe le Bosphore, alors que Tancrède et Richard ne l’ont pas attendu et sont déjà en Bithynie. La première bataille entre les Normands et les Turcs éclate le 1er juillet 1097, à Dorylée, où la cavalerie lourde normande fait des ravages. L’avancée croisée en Anatolie continue les semaines suivantes. L’armée se scinde en deux, et Tancrède de Hauteville choisit de suivre Baudouin de Boulogne en Cilicie ; mais les deux hommes se brouillent, et Tancrède rejoint les autres croisés, alors que Baudouin fonde le comté d’Edesse en mars 1098.

Le reste de l’armée, avec entre autres Bohémond, a continué et se retrouve devant Antioche en octobre 1097. Le siège est long et difficile, les tensions entre barons s’exacerbent, et Bohémond sent la situation lui échapper face aux grands seigneurs comme Raymond de Saint-Gilles ou Godefroi de Bouillon. Mais il n’est pas un Hauteville pour rien, et c’est par la ruse qu’il permet la prise de la ville en corrompant un Arménien converti à l’islam : il rentre dans Antioche le 2 juin 1098. Il faut quand même attendre trois semaines de plus pour que la garnison turque tombe, et que les renforts menés par le sultan seldjoukide ne soient repoussés. Le Normand est alors le grand vainqueur, au détriment du comte de Toulouse, mais surtout de l’empereur Alexis Comnène, qui a bien compris que les croisés ne respecteraient pas leurs engagements.

Bohémond et Tancrède, deux destins

La prise d’Antioche ne signifie pas la fin des tensions entre barons, au contraire. Bohémond de Tarente parvient toutefois à tirer son épingle du jeu au bout de plusieurs mois, et il reste sur place pour organiser une principauté, alors que les autres croisés repartent enfin pour leur destination principale, Jérusalem.

Les autres Normands, avec à leur tête Tancrède de Hauteville et Richard de Salerne, sont ainsi partie prenante dans le siège de la Ville sainte qui commence en juin 1099. Avec leurs cousins de Normandie, ils s’installent à l’ouest des remparts de Jérusalem, après que Tancrède en personne a libéré Bethléem. Les Normands sont chargés par le comte de Toulouse, qui a pris le commandement, de trouver du bois pour les machines de siège ; cela leur permet de faire de nouvelles conquêtes, jusqu’en Samarie, dans les semaines qui précèdent l’assaut. Celui-ci intervient le 13 juillet, et Jérusalem tombe le 15. Tancrède est l’un des premiers à pénétrer dans la cité, et il semblerait avoir peu goûté aux massacres qui ont suivi la prise de la ville…Son rôle n’est pas décisif dans l’élection de Godefroi de Bouillon comme avoué du Saint-Sépulcre, mais les semaines suivantes il participe activement aux batailles pour consolider les positions croisées. Après avoir obtenu Naplouse, il combat victorieusement contre les Fatimides à Ascalon et devient prince de Galilée après la conquête d’Haïfa. A la mort de Godefroi de Bouillon, Tancrède s’oppose à Baudouin quand celui-ci décide de se faire élire roi de Jérusalem ; mais, alors qu’il doit régler ce contentieux, Tancrède apprend les problèmes de son oncle Bohémond.

Celui-ci a organisé la principauté d’Antioche puis, un peu sur le modèle de Roussel de Bailleul, a étendu ses possessions dans la région. Le problème est que l’empereur byzantin Alexis Comnène est plus que jamais furieux contre lui, car il n’a pas respecté son engagement de lui restituer Antioche ; il a lancé des attaques contre Bohémond et récupéré plusieurs places. Le Normand joue de malchance quand il est capturé, en compagnie de Richard de Salerne, par un émir turc en août 1100. C’est alors que son neveu Tancrède est appelé pour être régent de la principauté en attendant sa libération. De suite, le jeune Normand prend goût à sa nouvelle fonction : il fait subir des revers aux Grecs en récupérant des villes de Cilicie, et conclut des accords commerciaux avec les Génois ; il parvient même à régler le différend avec Raymond de Saint-Gilles, qui part se tailler son territoire dans la région de Tripoli. Ces succès lui permettent d’être bien vu du roi de Jérusalem, qu’il aide même contre les Fatimides en 1102, avant que l’année suivante Bohémond soit enfin libéré. L’oncle de Tancrède tente alors de reprendre la main, mais connaît moins de réussite : même si avec son neveu il parvient à aider le comte d’Edesse en 1104, il doit à nouveau plier devant les Byzantins, puis les Turcs d’Alep. Le prince d’Antioche décide alors de rentrer en Occident pour y obtenir du soutien ; il échoue toutefois devant Durazzo face aux Grecs, puis dans sa tentative de « croisade » en 1107-1108. Bohémond ne parvient même pas à rentrer à Antioche, et doit signer un traité humiliant à Deabolis, en 1108, au profit d’Alexis Comnène, qui tient là sa revanche : le Normand devient le vassal du Grec, et renonce à l’essentiel de ses territoires. Dépité, il meurt en Apulie sans avoir revu la Terre sainte, en 1111.

Tancrède, lui, ne connaît pas le même destin : il profite des difficultés du comte Baudouin d’Edesse pour prendre la régence du comté pendant l’année 1104. Alors que son oncle part pour l’Europe en 1107, il prend à nouveau la tête de la principauté d’Antioche ; Richard de Salerne (ou de Hauteville) le remplace à Edesse, après insistance du roi de Jérusalem suite aux prétentions de Tancrède, de plus en plus gourmand…Le prince normand continue à combattre les années suivantes, tant les Grecs (il refuse le traité d’Alexis Comnène) que les Turcs, tout en essayant d’agrandir son territoire par la voie politique. Il meurt en 1112, un an après son oncle Bohémond. Sa postérité est encore plus grande que ce dernier, jusque dans les tableaux de Le Tasse au XVIè siècle…

L’agonie des Normands de Terre sainte

Les successeurs de Bohémond et Tancrède ne connaissent pas les mêmes exploits. A la mort de Tancrède, c’est Roger de Salerne (fils de Richard de Hauteville) qui prend la tête de la principauté d’Antioche en attendant la majorité du fils de Bohémond. Mais le nouveau régent est tué en 1119 à la terrible bataille de l’Ager sanguinis, et c’est le roi Baudouin II de Jérusalem qui prend sa succession. Le jeune Bohémond II ne reçoit la principauté de son père qu’en 1126, et sa mort quatre ans plus tard au combat signe le début de la fin de la domination proprement normande en Terre sainte, et à Antioche en particulier.

En effet, c’est Foulques d’Anjou qui prend la régence pour la fille de Bohémond II, Constance. Les princes suivants ne sont donc pas des princes normands, en particulier le mari de Constance, Raymond de Poitiers. Comme les autres Etats latins, la principauté d’Antioche connaît une lente agonie, subissant les coups de Zengî puis de Nûr al-Dîn, avant que Constance ne se marie avec le trop fameux Renaud de Châtillon après la mort de Raymond de Poitiers. Antioche tombe à nouveau sous la coupe des Byzantins en 1159, avant que Renaud ne soit fait prisonnier par les Turcs. La principauté périclite à la fin du XIIè siècle, jouant un rôle mineur dans la Troisième croisade. Au début du XIIIè siècle, suite à des conflits entre barons croisés, la principauté d’Antioche est rattachée au comté de Tripoli, puis tombe sous la coupe des Arméniens de Cilicie, alliés des Mongols. Les fondateurs normands, Bohémond et Tancrède, sont alors de bien lointains souvenirs…

Si l’aventure normande en Terre sainte a tourné court, malgré de hauts faits d’armes, on doit alors se tourner à nouveau vers la Sicile et l’Afrique. Quel a été le destin des successeurs de Roger II ?

 

A suivre : la fin du rêve normand en Méditerranée.

Bibliographie dans la dernière partie.

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