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Jeanne d'Arc - Biographie et historiographie

jeanneportraitEntre histoire et mythe, Jeanne d’Arc est une figure incontournable de l’histoire de France, même si son rôle dans les événements de la Guerre de Cent ans fut finalement secondaire, en tout cas par rapport à Charles VII, véritable vainqueur des Anglais bien après la mort de la Pucelle. Son mythe est entretenu depuis sa fin sur le bûcher par quantité de théories plus ou moins raisonnables et crédibles, sur ses origines, ses soutiens, ou même la réalité de sa mort. Outre une bibliographie gigantesque (qui écrase tous les autres grands personnages du Moyen Âge, Charlemagne et Saint Louis compris), l’histoire de Jeanne d’Arc a donné naissance à nombre d’interprétations et de récupérations différentes, et ce depuis le XVe siècle, jusqu’à nos jours. Il semble donc plus intéressant, après être revenu rapidement sur sa biographie classique, de s’intéresser à son destin historiographique.


 

Une biographie de Jeanne d’Arc

Si l’on s’en tient à ce qui met la plupart des historiens sérieux d’accord, Jeanne serait née le 6 janvier 1412 (même si d'autres dates sont avancées également), à Domrémy, village dépendant de Vaucouleurs, donc proche de l’Empire. D’une famille de laboureurs relativement aisés, réputé pieuse très jeune, Jeanne entend ses premières voix en 1425. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, vénérés dans le pays de Bar, lui enjoignent de se rendre auprès de Charles VII pour l’aider à « bouter » les Anglais hors de France.

A l’époque, les prophètes et prophétesses pullulent, mais Charles VII accepte finalement de la recevoir en mars 1429. Sur le conseil du duc d’Alençon, qui croit à la mission divine de Jeanne, il ordonne un double examen de la jeune fille : médical (pou vérifier si elle est bien vierge comme elle le prétend), et théologique (ses croyances sont-elles orthodoxes ?). Jeanne passe avec succès les deux tests. Même s’il ne semble pas avoir totalement cédé au messianisme très volontaire de la Pucelle, le roi écoute son entourage et accepte de l’envoyer lever le siège d’Orléans. Jeanne aurait prédit une victoire, tout comme le sacre de Charles et la reprise de Paris. Le siège d’Orléans est effectivement levé le 8 mai 1429, malgré les « tactiques » peu orthodoxes de Jeanne qui laissent dubitatifs certains capitaines français. D’autres victoires suivent, comme la bataille de Patay (18 juin 1429), et Jeanne persuade le roi de traverser les terres de l’ennemi bourguignon pour aller se faire sacrer à Reims. C’est chose faite le 17 juillet 1429.

Les choses se compliquent ensuite pour Jeanne. Son échec devant Paris, où elle est blessée, met à mal la réalité de ses prophéties, et Charles VII se détourne peu à peu d’elle, influencé par Georges de la Trémoille. Même si Jeanne et sa famille sont anoblies fin 1429, elle n’hérite bientôt plus que de missions mineures, et finalement est envoyée à Compiègne en mai 1430. Le 23, elle tombe dans un piège, et sera finalement vendue aux Anglais. Après un procès très politique dirigé par Pierre Cauchon, Jeanne d’Arc est brûlée vive, pour hérésie, relapse et idolâtrie, le 30 mai 1431. Charles VII n’a jamais vraiment essayé de la récupérer. Les cendres de la Pucelle sont dispersées dans la Seine pour éviter un culte. C’est raté.

Un mythe immédiat ?

L’une des particularités de Jeanne d’Arc est qu’elle a déclenché les passions de son vivant. En effet, elle est d’un côté célébrée par Jean de Gerson ou Christine de Pisan, et de l’autre accusée d’être une sorcière par les Anglais (le duc de Bedford en tête) et les Bourguignons. Elle est ainsi nommée « la putain des Armagnacs » (Robert Baudricourt, capitaine de sa châtellenie d’origine, est du parti armagnac).

Les Anglais ont très vite compris le potentiel symbolique de la Pucelle et c’est pour cela qu’ils n’hésitent pas à l’acheter à Jean de Luxembourg, et à l’envoyer à Rouen, capitale de la France occupée. Le fait de faire croire à un procès religieux, alors qu’il s’agit avant tout d’un procès politique se veut dans la même logique pour, en plus du mythe Jeanne, toucher la légitimité de son souverain, Charles VII. Mais ce procès, tout comme la dispersion des cendres, n’empêchent pas au mythe de croître, au contraire. L’absence de corps est le prétexte parfait à la thèse d’une Jeanne bien vivante après ce funeste 30 mai 1431 ; ainsi, trois fausses Jeanne apparaissent entre 1436 et 1460, et il semblerait que cela suffise encore aujourd’hui à certains pour attester de sa « non-mort » à Rouen…jeanne-Ingres_coronation_charles_vii

Le roi sait parfaitement tirer parti du mythe de celle qui a permis son sacre, et donc assis sa légitimité. Il ordonne un procès de réhabilitation dans les années 1450, et parvient à faire replacer l’épisode Jeanne dans une guerre contre un Etat étranger, rompant avec le thème de la guerre civile Armagnacs/Bourguignons, la réconciliation entre les deux partis ayant été actée au traité d’Arras (1435). Mais si Jeanne est encore célébrée par François Villon ou dans les Mystères (un genre théâtral) à la fin du XVe siècle, la mort de Charles VII la fait lentement tomber dans l’oubli. Et l’époque moderne n’est pas le moment idéal pour célébrer une prophétesse médiévale…

Jeanne d’Arc, « idiote » et « pieuse fourberie »

Certes, Jeanne est récupérée un temps au XVIe siècle par les Ligueurs, mais son image se détériore avec la Renaissance, et plus encore les Lumières, périodes peu aimables avec tout ce qui est « Moyen Âge ».

Pour Du Bellay, elle n’est qu’un instrument de la cour, alors que Gérard de Haillan va jusqu’à remettre en cause sa chasteté. Les plus violents sont cependant les philosophes des Lumières ; ainsi, Voltaire ne voit en elle qu’une « malheureuse idiote », à la fois victime du roi et de l’Eglise, tandis que Montesquieu n’y voit que « pieuse fourberie ». Il faut en fait attendre le XIXe siècle pour que Jeanne revienne, non pas en odeur de sainteté, mais comme icône populaire.

Une icône populaire et républicaine

Le mythe de Jeanne refait surface grâce au renouveau historiographique du XIXe siècle, ainsi qu’au Romantisme, bien plus ouvert aux thèmes médiévaux et « gothiques » que les Lumières.

L’exemple le plus caractéristique est évidemment Jules Michelet qui, en 1856, écrivait dans son style inimitable : « souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a versé pour nous ». Jeanne d’Arc, c’est le peuple, à la fois simple et courageux. La Pucelle est alors l’un des instruments les plus puissants dans la construction du mythe et du roman nationaux républicains. La prophétesse devenue une icône laïque, qui l’eût cru ?

Jeanne d’Arc la Sainte

C’est un disciple de Michelet, Jules Quicherat, qui pousse indirectement l’Eglise à se réapproprier Jeanne. En effet, historien anticlérical, il redécouvre les sources de première main et les édite durant la décennie 1840. Dans sa préface, Quicherat « charge » le roi Charles VII, accusé d’avoir abandonné la jeune femme, tout comme l’Eglise, complice. N’a-t-elle pas été brûlée pour hérésie ? Deux historiens catholiques tentent de récupérer Jeanne, en s’inspirant des travaux de l’Allemand Guido Görres (La Pucelle d’Orléans, 1834). Tout d’abord Henri Wallon qui, en 1860, publie son Jeanne d’Arc. Il insiste sur la piété de la jeune femme, mais en même temps concède qu’elle a bien été abandonnée ; pour lui, Jeanne est une sainte et une martyre. Wallon prend contact avec Monseigneur Dupanloup pour qu’il œuvre à la canonisation de la Pucelle. Evêque d’Orléans, Félix Dupanloup agit dans un contexte de déchristianisation et de crise de la foi, il sait que l’Eglise a besoin de symboles forts. En 1869, il réclame officiellement la canonisation dans un panégyrique en l’honneur de la Pucelle.

Le contexte politique de la seconde moitié du XIXe siècle est également pour beaucoup dans la récupération de Jeanne d’Arc par les catholiques, même s’il est encore une icône populaire et républicaine. Le premier tournant intervient en 1878, lors de l’anniversaire du centenaire de Voltaire. Celui qui avait tant méprisé cette « idiote » de Jeanne, et plus largement l’Eglise, est évidemment honni par les catholiques. En réaction à la célébration du philosophe, la duchesse de Chevreuse appelle les femmes de France à déposer des gerbes de fleurs aux pieds de la statue de Jeanne d’Arc, place des Pyramides. Les Républicains anticléricaux n’ont pas l’intention d’abandonner l’icône républicaine et appellent à une contre-manifestation. Finalement, aucune n’a lieu, toutes deux interdites par la préfecture. Mais c’est la première étape marquante de cette réappropriation de Jeanne par les catholiques, notamment les intégristes. D’autres suivent, lors de la crise boulangiste des années 1880, puis lors de l’affaire Dreyfus (1898), qui voit l’émergence d’une droite nationaliste qui, elle aussi, veut sa Jeanne. La dernière étape, décisive, est la réaction du pape : il accepte de rouvrir son procès en 1894 ; puis Jeanne d’Arc est béatifiée en 1909 et canonisée en 1920. La Pucelle a été (définitivement ?) récupérée par les catholiques, et plus encore par la droite nationaliste et l’extrême droite.

Jeanne d’Arc héroïne nationaliste

Le XXe siècle, et pour l’instant le XXIe siècle, voient une Jeanne peu à peu abandonnée par la République, et célébrée par les nationalistes, puis l’extrême droite. La Pucelle est noyée dans un mélange de nationalisme, d’anti-parlementarisme, de royalisme et d’intégrisme catholique, mâtiné d’antisémitisme. Pour l’extrême droite, Jeanne est la figure mythique qu’on oppose au Juif, particulièrement après l’affaire Dreyfus. Elle doit être celle qui sauve l’ordre et les traditions, mais aussi l’armée. En 1939, une carte postale célébrant les 500 ans de la libération d’Orléans est frappée d’un « Jeanne d’Arc contre les Juifs ». Evidemment, le régime de Vichy s’approprie lui aussi l’icône.

jeannerouen

La fin des années 40 semble voir un retour de Jeanne dans le giron républicain : tant De Gaulle que le PC la célèbrent un temps après la guerre. Mais l’effet s’estompe, et il faut attendre les années 1980 pour que la Pucelle réapparaisse comme symbole national, et surtout nationaliste, quand Jean-Marie Le Pen décide de la fêter à nouveau en 1988. Néanmoins, et ce même si la gauche proteste, le personnage de Jeanne d’Arc devient peu à peu une figure secondaire de l’histoire de France ; on l’évoque à peine dans les programmes scolaires, et même les historiens ne se déchirent plus vraiment à son sujet.

Jeanne d’Arc a été un mythe de son vivant, et a de suite été l’enjeu de récupérations politiques et religieuses, ce qui n’a pas facilité le travail des historiens. Il est donc difficile de savoir qui était vraiment Jeanne, mais il semble désormais avéré que son rôle a été secondaire dans les événements de la Guerre de Cent ans. C’est en fait après qu’elle a pris une véritable importance. Même si elle déclenche moins les passions qu’auparavant, les théories plus ou moins farfelues qui sortent régulièrement à son sujet montrent qu’elle suscite toujours un certain intérêt du public. Et la commémoration des 600 ans de sa naissance en l’année électorale de 2012 pourrait bien raviver les choses.

 

Bibliographie

-          B. Bove, Le temps de la Guerre de Cent ans (1328-1453), Belin, 2010.

-          G. Minois, La guerre de Cent Ans, Tempus, 2008.

-          C. Gauvard, La France au Moyen Âge du Ve au XVe siècle, PUF, 2001.

Pour aller plus loin :

-          C. Beaune, Jeanne d'Arc, vérités et légendes, Tempus, 2012.

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