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Voltaire, agent secret du roi

Voltairepar_de_La_TourPour parvenir à une situation enviable au XVIII è siècle, si l’on n’est pas « né », ni fait pour une carrière dans l’Eglise, il reste une seule possibilité : le service du roi. Acheter une charge, gravir les échelons, c’est bien long. Un autre moyen existe : le « Secret du Roi », ces missions diplomatiques officieuses. De grands noms viennent à l’esprit, tels Broglie, d’Eon, Beaumarchais, Tercier, Breteuil, mais on découvre aussi dans les archives un nom particulier : Voltaire !

 

Voltaire veut « devenir quelque chose »

Lorsque Voltaire était au collège Louis le Grand, son confesseur disait déjà « cet enfant est dévoré par la soif de la célébrité ». Ecrivain, il gagnait peu, mais voulait faire fortune et sa grande ambition était de « devenir quelque chose ».

En 1726, après quelques poèmes malheureux qui le font s’exiler ou les mots d’un Rohan-Chabot qui le font incarcérer à la Bastille, Voltaire fréquente à Paris le baron de Goertz (celui qui rêve de refaire la carte de l’Europe), approche le baron de Hogguers qui tient boutique « de secrets d’Etat », découvre Salomon Levi qui fut espion, agent double ou triple, rencontre le cardinal Dubois ministre du Régent à qui il offre ses services « pouvant aller en Allemagne ayant reçu une invitation du prince Eugène » et grâce à Levi « connaissant les fournisseurs des armées de l’empereur » !

Dix années passent ainsi jusqu’au jour où Voltaire fait circuler une lettre pleines d’éloges et de demande de correspondance qu’il vient de recevoir de Frédéric, roi de Prusse !

Première mission d’agent du Secret du Roi

Nous sommes au début de la guerre de Succession d’Autriche. Voltaire est alors convoqué par Fleury, le premier ministre de Louis XV, qui l’expédie vers Frédéric de Prusse, afin de connaitre ses intentions. La première rencontre a lieu en septembre 1740 au château de Meuse, la seconde en novembre à Rheinsberg. En juin 1741, Frédéric II et la France signent un traité d’alliance. Mais subitement le roi de Prusse rompt l’alliance un an plus tard et fait la paix avec l’Autriche !

cardinal_de_FleuryNouvelle mission pour Voltaire à Aix la Chapelle : connaitre les raisons de la rupture de l’alliance par le roi de Prusse. En septembre, il rend compte de sa mission par courrier, mais mesure ses mots sachant que ses lettres seront ouvertes et lues « j’eus tout le temps de parler avec beaucoup de liberté sur tout ce que Votre Eminence m’avait prescrit… » ; « Frédéric s’est inquiété des réactions en France à sa sortie de l’alliance, je répondis qu’en effet tous les Français avaient ressenti avec indignation… ». Ses raisons « elles sont si singulières que je doute qu’on en soit informé en France ». En fait les raisons sont simples : « la France est épuisée d’hommes et d’argent et entièrement découragée, s’il vous eût cru plus puissant, il vous eût été plus fidèle ». Et Voltaire de rassurer le cardinal « Frédéric ne cède pas aux propositions pressantes des Anglais » ! Fleury est ravi de lire cette réponse « vous avez parlé d’or, Monsieur, je vous rends mille grâces de votre attention à me faire part de votre conversation avec le roi de Prusse. Vous pouvez compter sur mon estime, sur mon amitié et sur tous les autres sentiments que vous méritez pour ne pas y mettre de cérémonie ».

Seconde mission officielle pour l’espion Voltaire

La guerre continue, bien tristement pour la France en 1743. Voltaire s’est exilé « volontairement » à La Haye : une de ses pièces vient d’être interdite à la Comédie-Française la veille de la première, son accession à l’Académie française est refusée. Il est donc parti d’abord vers la Hollande, puis il terminera chez Frédéric II avec la couverture d’un homme « dégouté de Paris, écœuré de Versailles, qui n’a d’autre issue que de se jeter dans les bras de son adorable monarque » : le Secret a bien travaillé, la première phase de la mission a réussi. Cette fois, c’est une mission officielle, approuvée par Louis XV : « aller voir de près ce qu’il se trame en Hollande, pays qui avait promis son alliance à l’Angleterre, qui avait peur d’une offensive de la France contre les Pays-Bas autrichiens ». Les frais lui seront remboursés, un code secret lui est remis pour lui permettre d’écrire en toute liberté…

Voltaire s’installe à l’ambassade de Prusse à La Haye et attendant d’être reçu par Frédéric, laisse trainer ses yeux et ses oreilles, un peu partout. En l’espace de trois mois, il rapporte tant de renseignements, qu’il prouve être un « génial agent de renseignement » : rapidité dans la détection des sources, diversité dans l’information, recherche minutieuse du détail. Il commence par se procurer les doubles des décisions gouvernementales qu’il envoie à Versailles « je suis en liaison intime avec quelques étrangers (la maîtresse d’un homme d’Etat hollandais) qui me font part de toutes les affaires et qui me mettront en état de brouiller Frédéric II avec l’Angleterre » ; en juillet, il envoie à d’Argenson, secrétaire du ministre de la Guerre, l’état des forces militaires hollandaises : 84 000 hommes divisés en cavaliers, fantassins, dragons, Suisses et artilleurs, ainsi que le budget ordinaire et extraordinaire de la guerre de ce pays ; il y rajoute le montant de la dette hollandaise ainsi que l’intérêt annuel ; il annonce que La Haye a décidé d’envoyer 14 600 hommes vers la coalition contre la France et ajoute « vous pouvez être sûr que les Hollandais ne vous feront pas grand mal. Il est 8 heures du soir ce 15 juillet, à 7heures le général qui attendait l’ordre de partir, a reçu un ordre nouveau de mettre les chevaux à la pâture pour les 15 jours à venir. Les gardes à pied recevront les ordres le 24 juillet. Il est évident qu’on cherche à ne plus obéir aux Anglais, sans leur manquer ouvertement de parole ». Le 18 juillet, il envoie une nouvelle lettre « on dit hier en ma présence au comte de Nassau, général de l’infanterie : vous ne serez pas avant deux mois au rendez-vous ! ».

Très bon diplomate, il réussit à pousser d’Argenson à payer pour « nourrir les chevaux et vêtir les hommes », à être en contact permanent avec les ambassadeurs d’Angleterre et l’envoyé de Hanovre, ainsi que le commandant de l’armée anglaise lord Stairs, tous représentants des forces ennemies, qui ne se méfient pas du tout de Voltaire « on me parle familièrement, tant on me croit peu à portée, par mon caractère et par ma situation, de profiter de cette franchise ». Il informe le Secret du Roi « la coalition a pour objectif d’arracher l’Alsace et la Lorraine à la France ; le roi de Prusse emprunte 400 000 florins à Amsterdam » en émettant la possibilité d’offrir quelques subsides à Frédéric, afin de faire des ravitaillements en Allemagne et ainsi d’affamer les armées des coalisés.

Voltaire_et_Frdric_de_Prusse__Sans_SouciLe 1er août, il annonce le départ des gardes à cheval « les meilleures têtes de la Hollande avouent qu’elles ne seraient pas peu embarrassées si vous envoyez un corps sur la Meuse » et ajoute « un des hommes les mieux instruits m’apprend que les Anglais font au roi de Prusse les propositions les plus fortes. Il m’a promis de m’en donner copie… ». Quinze jours plus tard, il est heureux d’annoncer à d’Argenson « Frédéric refuse le traité défensif proposé par l’Angleterre et la Russie ; l’affaire des munitions continue d’aller bien puisque les transports n’avancent pas » et il joint la liste complète !

Appliqué à sa besogne, il n’avait pas la tête en l’air, au contraire les pieds sur terre et ne se berce pas d’illusions comme il écrit le 27 août en partance pour Berlin pour rejoindre le roi de Prusse « je crois jusqu’à présent n’avoir point donné de faux avis. Je ne veux pas non plus donner de fausses espérances ».

Il fait des jaloux, comme l’ambassadeur de France à La Haye qui pour se venger écrit « je ne dois pas vous dissimuler que le motif de son voyage (Voltaire) auprès du roi de Prusse n’est plus un secret » ! « Pas grave », dit d’Argenson, « Voltaire nous a transmis d’excellents renseignements ; nous espérons par la même occasion qu’il ramènera le roi de Prusse dans l’alliance avec la France ».

A Berlin, la mission est éventée, Frédéric informe « comme il avait quelques protecteurs à Versailles, il crut que cela était suffisant pour se donner des airs de négociateur, il n’avait point de créditif et sa mission devint un jeu, une simple plaisanterie ». Les choses vont plus loin, l’ambassadeur à Berlin reçoit des lettres l’avertissant que son ambassade « va en diminuant à cause de l’influence de Voltaire », lui le rassurait en affirmant qu’il « n’aspirait qu’à être son secrétaire », et vis-à-vis de Frédéric, Voltaire admit qu’on lui avait « suggérer de cultiver les sentiments d’estime réciproque subsistant entre les deux monarques ».

Tout ceci s’apaise après un petit voyage dans la famille du roi de Prusse en Allemagne. Voltaire reprend son courrier pour Versailles en septembre puis en octobre et mentionne « le roi de Prusse veut beaucoup de mal au roi d’Angleterre » et rentre en France avec un mot oral de Frédéric II pour Louis XV « que la France déclare la guerre à l’Angleterre et je marche » !

Voltaire quitte Berlin le 12 octobre 1743, la France déclare la guerre à l’Angleterre le 15 mars 1744, Frédéric prend l’offensive avec 80 000 hommes ! Mission réussie !

La récompense

Voltaire est récompensé : Versailles lui passe commande du divertissement pour le mariage du dauphin avec l’infante d’Espagne, est nommé un mois plus tard historiographe du roi, l’année suivante il est accueillit à l’Académie française et est fait gentilhomme ordinaire de la chambre.

Son ascension faite, il signe « Voltaire, historiographe de France », se dote d’un blason portant azur à trois flammes d’or…et restera toujours en relation avec le Secret du Roi qui le missionnera occasionnellement. Il avait pris goût aux affaires secrètes.

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