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L'Empire romain au IVe siècle : entre mythes et réalités

ruines-romaines-syrieDerrière le IVe siècle ap. J.-C., notre imaginaire collectif voit très souvent un irrémédiable déclin de la puissance et du lustre de la civilisation romaine. On s'imagine sans mal des hordes de barbares assoiffés des richesses de l'Empire, prêtes à se jeter sur Rome pour la mettre à sac. On se représente l'armée romaine comme une vaste institution décrépie, peuplée de barbares braillards et désordonnés. Nous voyons également des Romains se perdant dans des orgies infinies, les préoccupations politiques oubliées depuis bien longtemps. On pense également à un appauvrissement de l'art et de la culture en général. Mais qu'en est-il réellement, au delà de tous les lieux communs qui parfois façonnent à tord notre vision de l'histoire.


 

Des hordes barbares?

Pour commencer ce court exposé, intéressons nous au cas des barbares, ces fameux Germains hirsutes de tableaux des artistes néo-classiques, représentés pillant le monde romain dans une frénésie primitive. Anciennement, la vision de ces peuples a été particulièrement péjorative, simplement parce que nous ne voulions pas percevoir avec acuité la réalité de leurs cultures. Le pluriel est de mise ici, car l'ensemble que nous désignons sous le terme générique de Germains, couvre des réalités très diverses.

En effet, il existait deux éléments principaux constituant le barbaricum des Romains ; l'élément occidental et l'élément oriental, davantage marqué de culture steppique. En effet, au cours de leur migration, les Goths, les plus célèbres représentants de ce groupe, se sont mélangés à des groupes différents de populations au gré de leurs pérégrinations depuis la Scandinavie (probablement) jusqu'aux abords de la Mer Noire et de la frontière Danubienne de l'Empire. Ce que nous désignons sous Goths, ne représente en fait qu'une mosaïque hétéroclite d'ethnies différentes, qui ne reconnaissent l'autorité d'un chef (ou plusieurs) suprême que pour des périodes de guerres courtes.

grandes_invasions_empire_romain1C'est ce qui se passe lors de l'offensive menant à la victoire d'Andrinople en 378, mais l'armée éclate bientôt en une multitude de groupes beaucoup plus restreints qui battent la campagne. Du côté occidental, depuis le IIIe siècle, des noms familiers apparaissent ; les Francs, les Alamans, les Saxons... Ces désignations représentent là aussi des groupement de peuples différents, mais beaucoup plus homogènes que dans le cas des Germains orientaux, où là encore la centralisation politique est presque totalement absente. Ces noms désignent en fait des ligues guerrières, beaucoup plus que des États. En tout cas une chose est commune à ces peuples : la pratique de la guerre.

Il s'agit en effet d'un acte social, d'une obligation. Pour eux en effet, la liberté, et donc l'exercice de droits politiques, passe par les armes, comme c'était le cas chez les Grecs et les Romains, au temps des soldats-citoyens. Cette pratique du combat s'organise selon des raids de pillage, tant contre les peuples voisins que contre les Romains. Mais l'Empire, de par sa richesse, attisait biens des appétits... De plus, il faut savoir que dans la grande majorité des cas, les razzias ne sont menées que par des groupes de quelques centaines d'individus, amenés à se séparer en plusieurs détachements afin de couvrir plus de terrain, mais s'exposant à l'hostilité du monde paysan.

Lors de l'une de ces attaques, l'empereur Julien surprend ainsi un groupe de six cents guerriers Francs, ce qui montre la faiblesse numérique des barbares lors de la majorité des attaques. Ainsi explicité, la violence apparemment coutumière de ces barbares apparaît moins terrible. Les grands rassemblements sont en effet rares ; on peut compter la campagne menant à la bataille de Strasbourg en 357 qui rassemble plus de 30 000 Alamans et l'attaque des Goths vers Andrinople en 378 qui rassemble des effectifs peut être à peu près similaires. On est loin des hordes sanguinaires marchant par centaines de milliers sur l'Empire. Cela correspond plus à la situation du Ve siècle, excepté que les milliers d'âmes représentent des peuples entiers et où les guerriers sont évidemment minoritaires.

Que fait l'armée romaine?

Mais, face à la pression exercée par les barbares, que faisaient les Romains? Comment les empêchaient-ils de piller leurs terres, phénomène endémique depuis le IIIe siècle ap. J.-C.? L'armée romaine a dû se restructurer. L'ancienne formation lourde de la légion a été réformée par l'empereur Dioclétien, ramenant ses effectifs (pour la plupart de ces unités) d'environ cinq mille hommes à près d' un millier, et leur nombre total était largement augmenté. Cela entérinait un état de fait, car pour répondre aux multiples agressions les légions avaient été morcelées en vexillations (détachements). Avec des unités tactiques plus modulables, les Romains sont plus efficaces.

Le nombre de combattants est en outre lui aussi augmenté, passant de 300 000 hommes au IIe siècle, à près de 500 000. De nouveaux corps sont aussi créés, comme les archers de cavalerie. La place des troupes légères est renforcée... Comme nous pouvons le voir, l'appareil militaire romain sort profondément changé de la crise du IIIe siècle, et les Romains ont appris de leurs déconvenues passées. Et le résultat est à la hauteur de la tâche ; la menace est contenue avec beaucoup plus d'efficacité que le siècle précédent. Les défaites sont très rares, la seule vraiment significative étant Andrinople en 378, mais son impact est surestimé ; le problème principal est l'autorisation que l'empereur Valens donne l'ordre aux Goths de s'installer sur le territoire romain en 376 car des fonctionnaires romains tentent d'affamer les barbares plutôt que de procéder à leur assimilation comme c'était le cas jusqu'ici.

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Les Goths gardent ainsi leur indépendance politique et constituent alors un État dans l'État. Victoire ou défaite en 378 ne change pas grand chose pour les Romains parce qu'un élément étranger et inassimilable désormais, est entré sur leur territoire. Les Goths sont d'ailleurs vaincus par Théodose, sans que le problème soit réglé en profondeur. Il ressurgit avec Alaric et le pillage de Rome en 410, après la mort du grand empereur. En tout cas, tant qu'elle existe (et elle ne disparaîtra qu'au cours du Ve siècle) l'armée romaine continue d'assurer la sécurité du monde romain. Elle pratique une véritable politique de terreur chez les barbares et les exemples de massacres de villages entiers sont légions chez l'auteur référence de l'époque, Ammien Marcellin, un ancien militaire reconverti en historien.

Les forces impériales sont d'une redoutable combativité, comme en témoigne le comportement de légionnaires gaulois, qui, assiégés dans la forteresse d'Amida en Syrie par les Perses, demandent avec une insistance outrepassant l'insolence la permission de faire une sortie. Ils obtiennent la permission et luttent contre un adversaire en très large supériorité numérique en lui infligeant des pertes significatives, avant de reculer en ordre vers la forteresse. Les barbares entrés dans l'armée ne sont pas en reste et combattent en général avec un courage exceptionnel au nom de Rome. Les unités les plus prisées sont d'ailleurs les auxiliaires palatins, des troupes d'élite de choc, comme les Pétulant, les Hérules, les Bataves...

Dans cette armée romaine, et un peu comme à toute les époques, les soldats sont d'un très fort tempérament qui les amènent souvent à braver leurs chefs, mais qui sont en même temps capable de la plus impeccable discipline. C'est un paradoxe inhérent à l'armée romaine et ce depuis les origines, car une large part d'initiative personnelle est laissée aux soldats et aux officiers inférieurs (cela confère à l'armée une plus grande réactivité face aux évènements) alors que dans le même temps on réclame l'obéissance des soldats aux ordres. Néanmoins, l'attitude des combattants et des officiers au combat est la plupart du temps excellente. En infériorité numérique, les treize mille hommes de l'empereur Julien font un carnage face aux Alamans à Strasbourg, tuant plus de six milles de leurs ennemis, en laissant 253 hommes sur le terrain, en sachant que les chiffres fournis par le chroniqueur sont fiables ; ils ont donné lieu à un compte officiel. Nous pourrions continuer encore longtemps sur les faits d'arme de cette armée, mais dès lors nous constatons que sa mauvaise réputation n'est qu'un mythe et ne soutient pas l'étude.

Une époque de vices?

Portons désormais notre regard sur une éventuelle dépravation des moeurs. L'image traditionnelle de l'orgie romaine sans limite nous obnubile tous. Et pourtant, c'est ignorer l'émergence à cette époque de nouvelles conventions sociales plus rigoureuses quant à la modération et à la pudeur. C'est en effet au contact de ces nouveaux courants philosophiques que se bâtit l'essentiel de la doctrine austère de l'Église chrétienne. L'idéal de la vie monastique se développe à partir de cette période. La morale s'est durcie et l'image de l'homme sobre devient une norme. Mais bien entendu, certains nobles continuent à rivaliser d'audace dans des banquets monumentaux où la recherche des ingrédients rares tient presque à la compétition.

Ne nous y trompons pas pour autant ; cela n'est en rien représentatif de l'immense majorité du peuple romain qui vit selon des bonheurs variables, soumis aux conditions climatiques pour avoir des cultures suffisantes. L'opulence est le fait d'une minorité, et le reste de la population est bien loin de ce type de pratiques. Au sommet de l'État, l'opulence n'est pas souhaitée, loin de là. La figure impériale doit représenter des valeurs strictes, en rapport avec ce que nous avons vu précédemment. Il est avant tout, en ces temps guerriers, un chef qui doit montrer l'exemple à ses hommes et en conséquence partager souvent leur quotidien (Julien en particulier se montrait zélé dans ce comportement et les soldats l'adulaient). Tout cela concourt à remettre en question les anciennes théories de l'abandon des préoccupations du gouvernement de l'Empire.

Déclin culturel?

Interrogeons-nous désormais sur l'art et la culture. Longtemps, les historiens ont vu dans l'art romain de l'époque tardive un appauvrissement de l'ancienne rigueur classique. Ils déploraient en effet des représentations de plus en plus figurées et de moins en moins réalistes. Mais il procédaient alors par jugement de valeur, et plus objectivement, on se rend compte à cette époque d'une mutation profonde de l'art qui devient essentiellement figuratif. Les attributs de la personne impériale répondent ainsi à certains codes comme de larges yeux, un visage impassible, voir terrible... à l'inverse du vérisme des siècles précédents. On sent alors dans ce nouvel art le futur art byzantin, russe et même médiéval. Ce n'est donc pas un affaiblissement, un déclin des techniques, mais bien une évolution des mentalités, des façons de penser, qui est en marche. Dans les lettres, le IVe siècle est prolixe.

statue_colossale_de_constantin_tete_sqlargeTout d'abord, Ammien Marcellin que nous avons cité plus haut, soutient la comparaison avec son illustre prédécesseur Tacite. Son oeuvre se distingue par une grande objectivité pour un Romain. Syrien d'origine, il écrit en latin et conduit son récit en l'émaillant d'exemples tirés de sa propre existence, passages souvent épiques. Il analyse avec un regard très critique son époque, et sa lecture des événements est bien souvent très juste. L'empereur Julien est lui aussi un auteur majeur de son époque. Philosophe à l'origine, il compose des panégyriques pour Constance II, des essais philosophiques, des discours, et entretient une abondante correspondance. Végèce compose un traité d'art militaire et Libanios restaure l'art rhétorique. On retrouve aussi des abréviateurs comme Eutrope et Aurelius Victor. La littérature chrétienne tient elle aussi une place de choix, avec en tête Saint Augustin. C'est aussi l'époque des grandes compilations de lois, et le code Theodosien en est un excellent représentant. La liste pourrait être démesurée. Si le IIIe siècle voit les textes se raréfier, le IVe siècle en a en profusion.

Ainsi, le IVe siècle romain nous apparaît sous un jour un peu moins sombre que par le passé. Cette vision aussi dépréciée tient pour beaucoup au pessimisme qui transparaît des oeuvres des contemporains, qui eux vivaient en attendant le retour de l'âge d'or et considéraient de manière bien négative leur propre époque. Mais beaucoup d'historiens actuels, comme Jean-Michel Carrié ou Bertrand Lançon travaillent aujourd'hui pour réhabiliter cette période mal aimée, où tout n'allait pas aussi mal qu'on l'a longtemps pensé. Laissons le mot de la fin à B. Lançon qui considère cette antiquité tardive comme « l'été indien de l'Empire romain ».

Orientation bibliographique :

- Jean-Michel Carrié, Aline Rousselle, L'Empire romain en mutation, Paris, 1999.

- Bertrand Lançon, L'Antiquité tardive, Paris, 1997.

- Yves Modéran, L'Empire romain tardif, Paris, 2003.

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