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Napoléon et l’Amérique (1/3)

Ameriques-napoleonLa plupart des études consacrées à l'époque de Napoléon s'en tiennent à l'Europe. Pourtant, les conflits qui opposèrent alors la France aux autres puissances européennes dépassèrent largement ce cadre. Ils sont dominés par la rivalité entre deux puissances coloniales, la France et l'Angleterre. De plus, la France avait alors dans sa mouvance d'autres pays coloniaux, l'Espagne et la Hollande. Il était donc naturel de s'attendre à ce que ces conflits débordent la sphère européenne et s'étendent aux autres continents dont des territoires importants se trouvaient sous la domination de ces pays.


 

En fait, même si le terme ne fut employé pour la première fois que pour qualifier la guerre de 1914-1918, les guerres de l'Empire furent, à bien des égards, des conflits mondiaux. On sait que Napoléon ne renonça jamais à l'idée d'aller chercher les Anglais jusqu'aux Indes et, en contrepartie, ces derniers s'efforcèrent de dépouiller progressivement la France et ses alliées de leurs possessions d’outremer. C'est cet aspect du conflit que le présent texte s'efforce d'éclairer à partir de l'exemple américain.

La perte du Canada français ouvre la voie à l’indépendance des colonies anglaises d’Amérique

Napoléon, homme de l'Antiquité, était naturellement tourné vers la Méditerranée, autour de laquelle s'étaient développées les grandes civilisations à l'origine de la nôtre. Cependant, depuis la découverte de l'Amérique, la Méditerranée avait perdu une grande partie de son importance. Désormais, la vieille mer latine avait été remplacée par l'Océan Atlantique, trait d'union entre le vieux monde et un nouveau monde qui se peuplait grâce à son apport. C'est cet océan qui devenait en grande partie le théâtre de l'expansion coloniale et par conséquent de la rivalité entre grandes puissances européennes et, en premier lieu, l'Angleterre, la France et l'Espagne.

Au nord du continent américain, la querelle entre la France et l'Angleterre paraissait réglée depuis la perte du Canada. En évinçant la France, l'Angleterre, sans s'en douter, avait pourtant semé les graines de la révolution américaine. Sans la chute du Canada français, il est probable que les Etats-Unis, menacés au nord, à l'ouest et au sud, auraient eu besoin du soutien de l'Angleterre et se seraient bien gardés de réclamer leur indépendance. Il faut se souvenir que Washington s'était montré un adversaire résolu de la présence française en Amérique du Nord. Il avait lutté alors contre nos troupes et il n'était pas le seul des futurs soldats de l'insurrection à avoir fait ses premières armes dans les rangs anglais contre les Français. Enfin, à l'époque où Napoléon arrivait sur la scène du monde, la France possédait encore dans cette région des vestiges non négligeables de son empire colonial et elle pouvait espérer les agrandir en récupérant une partie de ceux qui lui avaient été soustraits. Quant à l'Espagne, son alliée, elle dominait le sud du continent à partir des limites septentrionales du Texas.

Le jeune Napoléon Bonaparte et la guerre d’indépendance américaine

Napoléon ne mit jamais les pieds en Amérique. Pourtant son intérêt pour ce continent ne se démentit jamais. Les origines de cet intérêt remontaient à sa plus tendre enfance. La révolution américaine suivit de peu la lutte des Corses pour leur indépendance, à laquelle participa la famille Bonaparte. Il ne faut donc pas s'étonner de l'admiration que le futur empereur éprouvait à l'endroit de George Washington, le héros de l'indépendance américaine. Voici ce que disait le jeune adolescent à ce propos : "Nous partageons les travaux de Washington; nous nous réjouissons de ses triomphes; nous le suivons à distance. Sa cause est celle de l'humanité." Cette admiration n'était d'ailleurs que la contrepartie de l'intérêt que suscitait parmi les insurgés américains le sort du peuple corse. Napoléon n'avait qu'une quinzaine d'années lorsque la révolution américaine luttait contre la puissance britannique avec l'aide d'abord de quelques jeunes membres de la noblesse française, ensuite avec le concours de l'armée et de la marine françaises. Ces évènements, lointains dans l'espace mais contemporains dans le temps, ne pouvaient pas laisser indifférent un caractère aussi imaginatif que le sien.

Si la guerre d'indépendance des Etats-Unis ne fut peut-être pas, comme certains le pensent, le coup de fusil annonciateur des révolutions qui allaient agiter l'Europe, elle n'en eut pas moins un grand retentissement de ce côté-ci de l'Atlantique. Les Britanniques, dont les ancêtres avaient quitté le lieu de leur naissance, et avaient fondé des colonies sur l'autre rive de l'océan, pour fuir les persécutions religieuses, se soulevaient, par fidélité à leurs pères, contre le despotisme de la puissance coloniale et, ce faisant, ils cessaient d'être Anglais pour devenir Américains.

Leur cause leur attira la sympathie ambigüe d'une partie non négligeable de la jeunesse noble de France. J'ai dit ambigüe parce que, s'il se trouvait des jeunes nobles disposés à se joindre aux insurgés pour défendre cette liberté, popularisée par les philosophes, la plupart y voyaient aussi, et sans doute avant tout, une occasion de donner une sévère leçon à la puissance qui nous avait dépouillés de nos possessions du Canada et, en cas de succès, d'en obtenir peut-être la restitution. Cette hypothèse ne pouvait évidemment que laisser dubitatifs les Américains, Washington en tête, qui n'étaient pas disposés à tomber sous la coupe de la France, après s'être délivré du joug anglais. Quoi qu'il en soit de leurs motifs initiaux, nos jeunes nobles revinrent de leur équipée nord-américaine profondément transformés, sinon en républicains, au moins en partisans des réformes qui, sans qu'ils en aient conscience, allaient jeter à bas la monarchie française, malgré, ou plutôt à cause, de sa victoire dans le Nouveau Monde.

Lorsque Napoléon fréquentait l'école militaire de Paris, le directeur des études, Louis Silvestre de Valfort, était un officier distingué qui avait accompagné Lafayette en Amérique. Le jeune militaire, imbu des récits héroïques de l'Antiquité, prenait un vif intérêt aux récits de cet aîné racontant les combats dans le Nouveau Monde et il est probable que bien des péripéties marquèrent son esprit et l'imprégnèrent d'une animosité à l'encontre de l'Angleterre que la suite de l'histoire ne pouvait qu'entretenir. Si la guerre d'indépendance des Etats-Unis avait duré plus longtemps, le jeune officier d'artillerie y aurait peut-être participé. Lorsqu'il reçu sa commission, à l'automne 1785, les souvenirs des glorieux travaux de ses frères d'armes étaient encore à leur apogée. Il eut certainement l'occasion de croiser sur le Champ de Mars des vétérans de retour d'Amérique arborant fièrement l'ordre de Cincinnatus gagné au combat. Dès lors, comment ne pas comprendre les velléités littéraires de ce jeune homme qui s'inscrivit au concours ouvert par l'Académie de Lyon sur le thème des avantages et des inconvénients pour le monde de la découverte de l'Amérique.

Le_VengeurLes évènements qui se déroulèrent ensuite en France ne pouvaient qu'entretenir cet intérêt pour une nation éloignée qui servait d'exemple à la France et qui était son alliée naturelle contre l'Angleterre. Cependant, si influence il y eut, il faut se garder des amalgames sommaires. La révolution française diffère par bien des côtés de la révolution américaine. Chez nous, il s'agissait d'une révolution sociale, une partie de la nation, le Tiers Etat, voulant acquérir les droits que les autres ordres lui contestaient. En Amérique, il s'agissait de s'émanciper de la tutelle d'une métropole qui s'efforçait d'imposer à des populations éloignées un joug conforme à ce qu'elle croyait être ses intérêts commerciaux; c'était davantage une lutte de libération nationale qu'une révolution sociale opposant, comme ce sera le cas en France, deux fractions d'une même nation; en Amérique, il n'existait pratiquement pas de noblesse ancienne et les distinctions sociales étaient loin d'être aussi marquées qu'en Europe, il n'était pas question d'établir une liberté qui existait déjà, mais seulement de la faire respecter.

La Révolution française et les Etats-Unis : intérêt et désillusions

La jeune démocratie américaine vint en aide à la France révolutionnaire dans le besoin. On se souvient que le combat naval où sombra Le Vengeur fut livré pour faciliter le passage d’un convoi de cent soixante dix navires américains chargés de blé destiné à faire reculer la disette dans notre pays. Nombre d'Américains illustres, Paine, Jefferson, Gouverneur Morris... suivirent de près les événements qui se déroulaient en France, chacun avec sa sensibilité et ses orientations politiques. Plusieurs même y participèrent. Thomas Paine, qui résida longtemps en France, considéré comme Girondin, fut emprisonné sous la Terreur et, plus tard, en 1802, lorsque Napoléon perça sous Bonaparte, il traita le Premier Consul de charlatan. Des militaires de haut rang, natifs du continent américain (Miranda par exemple), s'illustrèrent dans nos armées, avant de prendre la tête de l'émancipation des colonies d'Amérique latine. Et la constitution directoriale s'inspira maladroitement du modèle américain. Maladroitement car la France, chargée d'histoire et entourée d'ennemis, et la jeune Amérique, à cette époque encore relativement écartée des dangers du monde, si différentes de mœurs, bien que sœurs par leur élan vers la démocratie, ne pouvaient évidemment pas évoluer de la même façon ni se doter des mêmes institutions. Comment dès lors s'étonner que les soubresauts de la révolution française aient pu paraître incompréhensibles à bien des Américains?

2PaineLa mort du roi, puis la maladresse de l'envoyé de la Convention auprès des Etats-Unis, Genet, qui complota dans le but de soustraire la Louisiane à l'Espagne, jetèrent un froid dans les relations franco-américaines et le gouvernement français fut contraint de rappeler son ambassadeur. Les Etats-Unis se rapprochèrent de l'Angleterre, en violation des traités qu'ils avaient signés avec la France. Dès lors, la politique américaine oscilla en fonction des circonstances et des tendances politiques des hommes au pouvoir. Deux camps, celui des républicains et celui des fédéralistes, virent le jour et s'affrontèrent. Les républicains se montraient plutôt favorables à l'alliance française; ils représentaient surtout l'opinion des Etats du Sud et accordaient une grande importance à l'unité de la Fédération et à la solidarité entre les Etats. Les fédéralistes étaient enclins à des accommodements avec la Grande-Bretagne; ils se recrutaient essentiellement dans les Etats du Nord, en Nouvelle Angleterre; ils mettaient l'accent sur l'autonomie des Etats à un point tel que certains d'entre eux pensaient qu'un Etat n'avait pas de raison d'entrer dans une guerre à laquelle seraient mêlés les autres Etats tant qu'il ne serait pas lui-même directement menacé. Le refroidissement avec la France révolutionnaire entraîna une réaction. Des mesures furent prises pour préparer le pays à la guerre, mais la tension ne déboucha jamais sur un conflit ouvert entre nos deux pays; les victoires françaises étaient évidemment de nature à calmer les ardeurs belliqueuses des fédéralistes anglophiles.

Durant ses années de garnisons, comme sous-lieutenant d'artillerie, Napoléon, peu fortuné, vécut relativement retiré, en consacrant une grande partie de son temps à la lecture. Il acquit ainsi une culture encyclopédique qui, grâce à sa prodigieuse mémoire, étonna beaucoup ses contemporains. L'étude de l'Amérique ne fut pas absente de ses recherches, comme en témoignent les notes qu'il consacra à ce sujet. Dans ces notes sont consignés quelques événements importants des relations franco-américaines : réception de Franklin à Versailles, reconnaissance par la France de l'indépendance américaine, départ de la flotte de l'amiral d'Estaing de Toulon, affrontements franco-britanniques dans les Antilles et à Saint-Pierre et Miquelon... Ces brèves notes, probablement écrites en 1788, sont assorties d'un jugement qui apporte un éclairage intéressant sur l'état d'esprit de Napoléon à cette époque. Il pensait, en effet, que les Américains n'estimaient pas les Français, encore sous le joug du double despotisme de la monarchie et de la religion, et il ajoutait que les premiers Français qui volèrent au secours des insurgés étaient des gens perdus de dettes.

Louisiane1800Lors de la Paix de Bâle (1795), le Directoire tenta de recouvrer la Louisiane avec le secret espoir de reconstituer notre empire colonial américain. Il ne reçut de l'Espagne que la partie orientale de Saint-Domingue. Pendant toute la durée de la Révolution, la population de la Louisiane avait réclamé par plusieurs pétitions son retour à la France et d'autres projets de conquête que celui de Genet avaient été élaborés. En 1797, on envisagea de lever des volontaires canadiens pour défendre la Louisiane contre une invasion anglaise. Talleyrand voyait dans cette colonie un déversoir destiné à accueillir les mécontents de tous bords qui y trouveraient un espace où déployer leur énergie, ce qui permettrait de rétablir la paix civile dans la métropole. Le diplomate français, qui considérait, non sans raison, que les Etats-Unis resteraient toujours plus proches de l'Angleterre que de la France, essaya d'amener l'Espagne à céder à la France la Louisiane et les Florides, sous le prétexte que notre pays était seul capable de dresser une digue contre l'expansionnisme américain en direction des possessions espagnoles. Pour mesurer correctement l’importance de la Louisiane, il faut savoir que cette colonie ne se bornait alors pas aux limites de l’Etat actuel mais qu’elle englobait toute la vallée du Mississipi jusqu’au Canada. C’était un territoire immense, aux frontières mal définies qui encerclait les Etats-Unis du côté de l’ouest (voir la carte).

Le Premier Consul rétablit les relations avec les Etats-Unis

Le nouveau maître de la France reçut Rochambeau avec une distinction particulière aux Tuileries et l'un de ses premiers actes fut de décider la mise en berne, pendant dix jours, des drapeaux français ornés d'un crêpe de deuil, lors du décès de George Washington. Le Premier Consul profita de cette occasion pour rappeler les liens qui unissaient le peuple français et le peuple américain.

Lors d'une rencontre avec Lafayette, chez son frère Joseph, il posa de nombreuses questions sur les Etats-Unis à ce général tiré des geôles autrichiennes. La radiation des listes de proscription des émigrés qui s’étaient enfuis, à l'époque de la Terreur, ramena en France de nombreuses personnes réfugiées en Amérique. Dans la perspective du retour de la France sur le continent américain, aux Antilles et en Louisiane, Napoléon ne pouvait pas ignorer le Canada que les Anglais nous avaient ravi et il devait bien entendu s'interroger sur le rôle que les Etats-Unis pourraient jouer dans le conflit qui opposait la France à l'Angleterre.

Dès après la victoire de Marengo, par le Traité de Mortefontaine (1800), les relations furent rétablies avec les Etats-Unis à peu près sur le pied qui avait été le leur à la fin de l'Ancien Régime et aux débuts de la Révolution. Parallèlement, le Premier Consul faisait siennes les idées impériales de Talleyrand et proposait à l'Espagne la rétrocession de la Louisiane et des Florides. Après bien des démêlés, la Louisiane (Traité de San-Ildefonse - 1800) revint à la France, mais les Florides lui échappèrent : leur cession eût entraîné des conséquences diplomatiques graves plusieurs pays européens, dont l'Angleterre et la Russie, s'y opposant et que les Etats-Unis ne voyant évidemment pas d'un bon œil un pays aussi puissant que la France dans leur voisinage immédiat. C'est la raison pour laquelle les termes de ce traité restèrent d'abord secrets.

JeffersonIl convient d'observer que cette discrétion servait les intérêts politiques de Jefferson, un républicain attaché à de bonnes relations avec la France, qui détestait l'Angleterre. En 1801, il devint président des Etats-Unis. Cet avènement laissait augurer une amélioration sensible des relations franco-américaines. Cependant, malgré son caractère conciliant, le nouveau président des Etats-Unis ne se dissimulait pas le danger que faisait peser sur son pays la présence française en Louisiane, ne serait-ce qu'en fermant son débouché maritime naturel sur le Golfe du Mexique, et il pensait même que, si cette menace venait à se concrétiser, une alliance avec l'Angleterre deviendrait inévitable. C'est pourquoi il dépêcha Monroe à Paris afin d'offrir deux millions de dollars à la France pour acquérir la Louisiane.

La tentative de rétablissement de l’empire colonial français

Après la paix d'Amiens (1802), le moment parut favorable au Premier Consul pour rétablir l'influence française sur le continent américain. Il y était poussé par son entourage, en particulier par son épouse Joséphine qui, née à la Martinique, avait l'oreille des colons, lesquels rêvaient de rétablir l'esclavage et de soumettre à nouveau les hommes de couleur au joug des blancs. Ce facteur joua un rôle important dans certaines décisions cruciales du Premier Consul, comme l'Empereur déchu le confirma à Sainte-Hélène. Il disposait des forces nécessaires, une armée nombreuse et dont l'efficacité n'avait plus à être démontrée, ainsi qu'une marine encore intacte, avant Trafalgar. La tentative de restauration de notre empire colonial lui offrait par ailleurs l'opportunité d'éloigner de France des troupes qui avaient servi sous le général Moreau, un officier supérieur qui, pour l'heure, lui portait ombrage.

Napoléon fit sienne la politique des anciens colons. Aujourd'hui, le rétablissement de l'esclavage passe aux yeux de bien des gens pour un crime contre l'humanité. A l'époque, il n'en était rien. Mais c'était une faute politique majeure. Toussaint Louverture qui dirigeait Haïti, et y avait rétabli l'ordre et la prospérité, ne réclamait nullement l'indépendance. Il voulait seulement être reconnu par la République française comme l'un de ses généraux, et il aurait certainement défendu l'île avec beaucoup d'énergie contre les Anglais, si ceux-ci avaient tenté de s'en emparer. Napoléon avait toutefois des excuses : parmi les colonies que la paix avait rendues à la France, certaines n'étaient plus sous la juridiction de notre pays lors de l'abolition de l'esclavage et les lois françaises n'y avaient pas été appliquées. La France se trouvait donc face à un dilemme : pour homogénéiser l'ensemble, il fallait soit abolir l'esclavage dans les territoires où il était encore en vigueur, avec les risques sociaux et politiques que cela comportait, soit le rétablir partout; c'est la seconde solution qui fut malheureusement retenue. Des combinaisons déloyales, comme l’arrestation et l’incarcération en France de Toussaint-Louverture, ainsi que d'épouvantables massacres en furent les conséquences.

ToussaintLouvertureLa tentative de restauration coloniale sur Saint-Domingue alarmait l'Angleterre mais aussi les Etats-Unis car, en cas de réussite, elle eût fourni une base arrière à d'autres entreprises, sur les îles voisines et aussi sur le continent américain. Parallèlement à l'expédition d'Haïti, une autre armée, destinée à la Louisiane, était en cours de formation à Flessingue; elle fut d'abord confiée à Bernadotte, que Bonaparte voulait éloigner, puis à Victor, Bernadotte ayant émis des prétentions exorbitantes. On sait ce qu'il advint de ce vaste projet : les troupes françaises furent décimées par le climat de Haïti, par la fièvre jaune et par une résistance acharnée des Haïtiens, tandis que la guerre reprenait en Europe où l'Angleterre renouait les fils d'une nouvelle coalition contre la France. Dès lors, le rêve colonial américain de Napoléon devenait chimérique et il fallait songer au contraire à soustraire ce qui subsistait de notre empire aux appétits de notre principal ennemi : l'Angleterre.

Début mai 1803, l'ordre de renoncer à l'expédition de Louisiane parvenait aux troupes de Flessingue qui allaient être utilisées sur un autre terrain. Le Premier Consul affirmait en même temps que, pour disputer à l'Angleterre sa prétention à la domination des mers, il fallait s'allier à une puissance, faible encore, mais dont la puissance s'affermirait bientôt : les Etats-Unis d'Amérique. Sous aucun prétexte, il ne fallait laisser tomber la Louisiane entre les mains des Anglais. C'est pourquoi, après avoir consulté Barbé-Marbois et Decrès, qui connaissaient bien l'Amérique, Bonaparte décida d'accueillir favorablement l'offre d'achat proposée par Jefferson : les Etats-Unis seraient chargés de défendre la Louisiane à notre place contre les convoitises britanniques.

La vente de la Louisiane aux Etats-Unis

La cession de la Louisiane se heurta cependant à l'opposition de deux membres éminents de la famille Bonaparte, Joseph, négociateur de Mortefontaine, et Lucien, négociateur de San-Ildefonse. La Louisiane n'en fut pas moins vendue aux Etats-Unis pour une somme de quatre vingt millions et quelques avantages concédés au commerce français, malgré des difficultés de dernière heure pour déterminer les frontières du nouvel Etat qui restaient imprécises.

En vendant la Louisiane, le Premier Consul, pouvait espérer mettre les Etats-Unis dans son jeu et les entraîner dans les rivalités qui opposaient les puissances européennes. L'apport de la Louisiane présentait un intérêt vital pour la jeune fédération qui se constituait outre-Atlantique; le territoire était vaste et surtout il ouvrait la voie vers les immenses territoires vierges de l'ouest. Cependant, l'assimilation d'un tel apport n'allait pas de soi et soulevait bien des difficultés; en particulier, l'intégration d'une population qui avait manifesté à plusieurs reprises son souhait de retourner sous le contrôle de sa mère patrie semblait difficilement compatible avec les idéaux démocratiques de la révolution américaine et elle devait apparaître entachée de despotisme à bien des observateurs d'une époque où le chef d'Etat de la France était en train d'échanger la toge du Consul contre la couronne de l'Empereur. En 1804, Napoléon rétablissait en effet à son profit la monarchie en France. Parmi l'assistance qui se pressait à Notre-Dame-de-Paris, pour la cérémonie du couronnement, se tenait un jeune Vénézuélien encore inconnu : Simon Bolivar!

Le Premier Empire et les Etats-Unis

L'accession de Napoléon au trône impérial devait mettre à mal la solidarité qui avait existé, avec des hauts et des bas, on l'a vu, entre les deux républiques. La situation se compliquait d'ailleurs par le fait que l'Espagne ne reconnaissait pas la cession de la Louisiane aux Etats-Unis et aussi par le souhait des Américains de mettre aussi la main sur les Florides, projet que Napoléon était enclin à encourager ou à désavouer suivant les intérêts fluctuants de sa politique. Cette situation embrouillée ne pouvait que faciliter les interventions jamais désintéressées d'un esprit aussi entreprenant et tortueux que celui de Talleyrand.

Le ministre des Affaires étrangères français n'avait pas été favorable à la cession de la Louisiane et, pour le moment, il soutenait les intérêts espagnols. Outre les Florides, ceux-ci se trouveraient menacés par l'expansionnisme américain vers l'ouest, dans une direction où la frontière entre la Louisiane et les possessions espagnoles demeurait floue. C'était clairement voir dans le futur et il en résultait que toute velléité de déplacement des Etats-Unis dans cette direction devait être fermement déconseillée.

La situation s'aigrissait. Jefferson prenait ses distances avec une France qui ne respectait plus l'idéal républicain. Le ministre de France à Washington, le général Turreau, intervenait maladroitement pour inviter les Etats-Unis à accueillir avec froideur le général Moreau, exilé de France après son jugement, ce qui était jugé injurieux par le gouvernement de Washington. La poursuite du commerce américain avec l'île rebelle de Saint-Domingue déplaisait à Napoléon; il s'indignait et menaçait en pure perte car il n'avait pas les moyens d'intimider les Etats-Unis. De plus, il acceptait mal les brocards des libellistes américains qui daubaient sur lui et sur son allié le roi d'Espagne.

L'Angleterre, cependant, mettait la main sur le commerce maritime international au détriment des intérêts américains. Des navires britanniques bloquaient le port de New-York et enrôlaient de force tous les marins parlant anglais rencontrés sur les bâtiments qu'ils s'arrogeaient le droit de visiter. Un tel comportement ne pouvait que soulever une vague de réprobation à travers les Etats-Unis. Monroe, venu plaider la cause américaine auprès de la cour de Madrid, en espérant que la guerre que Londres venait de déclencher contre l'Espagne inciterait cette puissance à céder les Florides, comme la France la Louisiane, retournait chez lui sans avoir rien obtenu et préconisait rien de moins que l'entrée en guerre des Etats-Unis contre les puissances européennes : Angleterre, France et Espagne réunies. Mais les Etats-Unis n'étaient préparés ni psychologiquement ni militairement pour une telle aventure.

En même temps, un revirement s'opérait au ministère français des Affaires étrangères, lequel faisait savoir au gouvernement américain que l'Empereur souhaitait arbitrer les différends qui les opposaient à l'Espagne notamment sur la question des Florides. L'opinion publique américaine se montrait de plus en plus hostile à l'Angleterre en raison des nombreuses prises de navires qui ruinaient le commerce et, par voie de conséquence, son cœur penchait de plus en plus du côté de la France et de l'Espagne. Jefferson, dans un de ses discours, montrait la nécessité pour son pays de se défendre contre les incursions européennes et, en même temps, il insistait sur l'insuffisance des moyens dont il disposait pour ce faire. Au risque, lui républicain, de passer pour une créature de Napoléon, il laissait entendre qu'il serait impolitique de heurter le seul dirigeant européen capable de satisfaire les projets américains : l'Empereur des Français. Malheureusement, une nouvelle volte-face de Napoléon devait brusquement remettre en cause le rapprochement qui s'esquissait; ses occupations en Europe ne lui permettaient plus, disait-il, de jouer le rôle d'arbitre entre les Etats-Unis et l'Espagne; il se contentait donc d'inviter les deux parties à faire preuve de modération et engageait le ministre de France à Washington à agir dans cet esprit. On pourrait accuser l’Empereur de versatilité si les hésitations américaines n’étaient pas le miroir et la justification de son attitude.

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