Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Histoire Universelle Napoléon et l’Amérique (2/3)

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

Napoléon et l’Amérique (2/3)

Ameriques-napoleonAprès avoir triomphé de l'Autriche et de la Russie à Austerlitz (1805) puis de la Prusse à Iéna (1806), tandis qu'à Trafalgar sonnait le glas des flottes françaises et espagnoles, Napoléon tourna à nouveau son regard vers le Nouveau Monde et engagea le général Turreau à soutenir la volonté d'émancipation des Canadiens français. Mais c'était là un combat perdu d'avance.


 

Le Blocus continental : une pomme de discorde entre la France et les Etats-Unis

Plus importante par ses répercussions fut l'instauration du Blocus Continental. Ce Blocus était une réponse à celui que les Anglais imposaient aux côtes françaises. Mais, s'il attaquait l'Angleterre dans ce qu'elle avait de plus cher : ses intérêts commerciaux, il lésait aussi gravement les intérêts des pays neutres, dont faisaient partie les Etats-Unis, puisque, pour être efficace, il fallait évidemment qu'il soit appliqué par tous les pays. Il allait donc être à l'origine de presque toutes les guerres qui suivirent. A peu près au même moment, les Etats-Unis et l'Angleterre venait de régler une partie de leurs litiges. Le cabinet de Londres tira prétexte de la nouvelle situation créée par le Blocus pour remettre en cause les engagements qu'il venait de prendre. Alors que les Etats-Unis, mécontents des hésitations de Napoléon, s'orientaient vers l'Angleterre, celle-ci montrait que sa parole ne valait pas mieux que celle de la France. Jefferson, furieux, en tira immédiatement les conséquences : la réconciliation avec Londres n'était plus de saison. Mécontent du peu de réaction du gouvernement de Washington au Blocus continental, les Anglais décidèrent de placer le commerce maritime des pays neutres sous un étroit contrôle matérialisé par la délivrance obligatoire d'une licence dans un port anglais et le paiement de droits au profit du Trésor britannique (1807). Une telle exigence était évidemment inacceptable; la guerre devenait probable et le gouvernement des Etats-Unis commença à prendre des mesures d'armement pour y faire face; d'autres pays neutres, dont la Russie, n'étaient pas moins mécontents.

Cependant la querelle entre la France et l'Angleterre se radicalisait de plus en plus et les neutres ne savaient plus comment protéger les cargaisons de leurs navires. Le gouvernement des Etats-Unis plaça les navires étrangers sous embargo tandis que pro-anglais et pro-français se reprochaient les uns aux autres de prendre parti et que Jefferson était accusé à tort de bonapartisme. La France ne refusait pas aux navires américains le droit de transporter en France des produits américains mais elle prétendait, qu'en vertu du Blocus Continental, elle avait le droit de vérifier que la cargaison ne comportait pas de marchandises anglaises. Cette prétention, qui découlait de la situation créée par les deux blocus, était compréhensible, mais elle heurtait la susceptibilité américaine et, pour en atténuer les effets, Napoléon ramenait opportunément dans les discussions le cas des Floride, entretenant ainsi les espoirs américains.

Le changement dynastique en Espagne et ses répercussions en Amérique

Après Tilsitt, l'Empereur, désormais tranquille au Nord de l'Europe, grâce à l'alliance russe, tourna ses regards vers la Péninsule ibérique. C'était indirectement projeter sa grande ombre sur toute l'Amérique latine. Feignant pour un temps d'oublier l'appel aux armes fulminé par l'Espagne, au moment où il allait affronter les forces prussiennes sur le champ de bataille d'Iéna, il négocia un accord avec le cabinet de Madrid, dépeçant le Portugal, faute de pouvoir contraindre ce pays, depuis longtemps dans la mouvance anglaise, à respecter le Blocus Continental. Une armée française, conduite par Junot et aidée par des troupes espagnoles, envahissait le Portugal et, à marches forcées, épuisantes et meurtrières, parvenait jusqu'à Lisbonne, contraignant la cour à se réfugier au Brésil. A Milan (1808), Napoléon renforçait le Blocus continental en assimilant à des navires anglais les vaisseaux neutres qui auraient accepté de se soumettre aux visites de la marine britannique.

Quelques temps plus tard, estimant qu'une guerre entre les Etats-Unis et l'Angleterre était devenue inévitable, le gouvernement français invitait fermement le gouvernement américain à s'y résoudre. Une telle insistance ne pouvait qu'essuyer un refus de la part d'une nation jalouse de sa souveraineté. Le message n'ayant pu rester secret, les partisans de l'Angleterre s'en emparèrent et une faction anti-française se constitua sous la direction de Pickering. Cette faction, qui entretenait des rapports secrets avec James Craig, gouverneur du Bas-Canada, appelait à son secours la Grande-Bretagne pour lutter contre Jefferson. C'était participer à un complot de haute trahison! Un Anglais, John Henry, résidant à Boston, servait d'intermédiaire. L'embargo devenait de plus en plus impopulaire et une agitation quasi insurrectionnelle, entretenue par la faction anglaise, menaçait la stabilité des Etats-Unis. L'embargo, qui gênait à la fois le commerce français et le commerce britannique, était plus préjudiciable à l'Angleterre qui possédait davantage de colonies et dont les activités commerciales surclassaient celles de la France. Cet embargo avait été décidé pour éviter les maux d'une guerre ouverte et ses conséquences s'avéraient funestes pour l'économie des Etats-Unis, pour son équilibre social et politique, ainsi que pour ses valeurs morales dans la mesure où, comme toute mesure de cet ordre, il encourageait la fraude.

Cependant, après avoir longtemps tergiversé, Napoléon, s'était résolu à détrôner les Bourbons et à placer son frère Joseph sur le trône d'Espagne. Cet événement, qui sapait la puissance d'une nation rivale en Amérique, ne pouvait qu'être accueilli avec faveur aux Etats-Unis. Un nouveau décret de Bayonne durcissant encore un peu plus ceux de Berlin et de Milan, à l'encontre des navires neutres, jetait toutefois une ombre supplémentaire sur les rapports franco-américains. Souhaitant néanmoins toujours entraîner les Etats-Unis dans son alliance contre l'Angleterre, Napoléon n'appliquait pas le décret de Bayonne dans toute sa rigueur. Mieux même, il avertissait les Américains, qu'au cas où les Britanniques s'aviseraient d'attaquer le Nouveau Monde, il trouverait tout naturel que les Etats-Unis s'emparent militairement des Florides; c'était habilement tendre une perche que Jefferson se garda de saisir. Cette fin de non recevoir fut suivi d'un nouveau revirement de Napoléon qui prétendit que cette ouverture de la France avait été mal interprétée et qu'il n'avait jamais été dans son intention d'autoriser les Etats-Unis à dépouiller de ses possessions une nation alliée tandis que le décret de Bayonne était appliqué dans toute sa rigueur.

En s'emparant de l'Espagne, l'Empereur avait peut-être espéré que le roi d'Espagne, imitant les autorités portugaises, s'enfuirait dans ses colonies. Cette fuite, un moment envisagée, avait été empêchée par la révolution d'Aranjuez, qui avait renversé Charles IV au profit de Ferdinand VII. Napoléon avait songé à nommer le vieux monarque empereur des Amériques mais il avait renoncé rapidement à cette idée qui ne pouvait que lui causer des embarras supplémentaires. Une fois l'Espagne dans la mouvance française, l'Empereur savait qu'il lui serait difficile de garder des colonies travaillées par des velléités d'indépendance : il n'avait pas les moyens militaires de les soumettre. La constitution de Bayonne reconnaissait d'ailleurs opportunément leur autonomie. Dans un premier temps, il essaya néanmoins de les maintenir sous l'autorité de Madrid. Mais il fallait d'abord s'assurer de la métropole et la tâche semblait plus difficile qu'il ne l'avait envisagé. Coup sur coup, pendant l'été 1808, la défaite de Baylen chassa Joseph de sa capitale et le débarquement d'un corps expéditionnaire anglais au Portugal triompha de Junot à Vimeiro. La Péninsule ibérique pouvait être reconquise mais, d'ores et déjà, deux ports importants, Lisbonne et Cadix, échappaient à l'Empire français qui y perdait en plus une partie des vestiges de sa flotte déjà largement entamée à Trafalgar. Le projet de conserver l'Amérique espagnole sous l'autorité du roi Joseph devenait problématique.

L’exemple argentin

Parmi les colonies espagnoles d'Amérique, gouvernées par onze vice-rois et capitaines généraux, il s'en trouvait une qui jouissait d'une situation particulière puisqu'elle était dirigée par un Français, le marquis Jacques Santiago de Liniers. C'était le Rio de la Plata qui regroupait alors plusieurs pays de l'Amérique du Sud actuelle, notamment l'Argentine et l'Uruguay. Cette colonie avait fait l'objet d'une tentative d'invasion britannique qui avait été repoussée et le marquis de Liniers avait joué un rôle important dans cette victoire. Après Austerlitz, l'Angleterre, écartée du continent européen, avait tourné ses regards vers ce qu'elle pensait être le maillon faible de la France et de ses alliés : l'Amérique espagnole; elle espérait que les populations locales, accablées d'impôts, accueilleraient ses troupes à bras ouverts; mais ce ne fut pas ce qui se passa. De Liniers fut nommé vice-roi sous la pression de la rue plus que par la volonté du gouvernement espagnol qui ne le reconnut qu'à contrecœur. La défaite anglaise avait été obtenue par l'alliance locale des colons espagnols et des créoles; elle portait en germe un mouvement lourd de menace pour une métropole qui n’avait été d'aucun secours à sa colonie à l'heure du danger.

DeLiniersAttaché à l'Ancien Régime, de Liniers n'en éprouvait pas moins une grande admiration pour Napoléon à qui il avait écrit à deux reprises pour lui faire part de ses succès, en 1806 et 1807. L'Empereur pouvait donc espérer qu'il souscrirait sans difficulté au changement de dynastie en Espagne. La difficulté consistait à trouver un émissaire convenable. Decrès présenta la candidature d'un marin qui avait connu de Liniers, le capitaine Jurien de la Gravière que l'Empereur récusa car il préférait que cette mission s'accomplisse sans éclat, par crainte d'un échec.

Maret proposa un personnage plus obscur, le marquis de Sassenay, qui avait émigré aux Etats-Unis et qui avait également connu de Liniers, lors de voyages d'affaires au Rio de la Plata. L'Empereur retint ce candidat qui vivait dans ses terres en s'efforçant de reconstituer sa fortune écornée par la Révolution. Cet homme effacé fut grandement surpris d'être appelé auprès de l'Empereur qu'il rejoignit à Bayonne en toute diligence. Napoléon lui donna l'ordre de partir dès le lendemain pour le Rio de la Plata, après avoir rédigé son testament, et sans lui avoir laissé le temps de repasser chez lui pour arranger ses affaires. Le temps pressait et on ne discutait pas les ordres du maître!

Le marquis de Sassenay embarqua sur le brick Le Consolateur qui mit à la voile le 30 mai 1808. Ce petit navire appartenait à une flotille légère que Napoléon avait eu la prévoyance de faire construire pour déjouer la surveillance des croisières anglaises et être ainsi à même de communiquer facilement avec les colonies d'Amérique. L'émissaire était lesté de dépêches officielles et d'un pli confidentiel contenant des instructions secrètes qu'il ne devait ouvrir qu'une fois en haute mer.

Au Rio de la Plata, après que le danger d'une invasion britannique eût été écartée, la dissension n'avait pas tardé à éclater entre les alliés de la veille. Imbus de leur supériorité, les colons espagnols voulaient retrouver leur prééminence d'antan. Les créoles ne l'entendaient évidemment pas de cette oreille. De Liniers était contesté par les premiers et soutenus par les seconds, malgré son attachement à l'Ancien Régime. Il se trouvait donc dans une situation compliquée qui devait s'aggraver encore lorsque la population, échauffée par sa victoire sur l'envahisseur anglais, apprendrait le changement de dynastie en Espagne. C'est dans ce contexte que se situa la mission du marquis de Sassenay.

Le voyage dura soixante dix jours, non sans que Le Consolateur n'ait essuyé plusieurs grains. Une fois au large, de Sassenay prit connaissance du contenu de son pli confidentiel. On n'en connaît pas la teneur mais on sait qu'il en fut affecté. Il détruisit ce document, afin qu'il ne puisse pas tomber aux mains des Anglais, comme il en avait reçu l'ordre. Les dépêches officielles informaient les autorités coloniales du changement de dynastie intervenu en Espagne et les engageaient à faire acte d'allégeance au nouveau roi. De Sassenay était en outre chargé de s'informer de l'état d'esprit des populations des colonies espagnoles d'Amérique du Sud. L'émissaire débarqua le 9 août dans le petit port fortifié de Maldonado, d'où il partit à cheval pour Montevideo, n'emportant que ses dépêches. Ses bagages restèrent sur le navire qu'il ne revit jamais ; celui-ci ne put pas se rendre à l'endroit prévu ayant été contraint de s'échouer pour se soustraire à la poursuite de deux vaisseaux anglais. Le Consolateur fut pillé par les marins britanniques qui se saisirent de tout ce qu'il portait, sans oublier les liqueurs, mais en exceptant les armes destinées à la colonie.

De Sassenay parvint à Montevideo au moment où la ville s'apprêtait à fêter l'avènement au trône de Ferdinand VII et à prêter serment à ce monarque. Il y fut accueilli avec cordialité mais il s'aperçut rapidement que les nouvelles qu'il portait n'étaient pas du goût de ses interlocuteurs. Les autorités tirèrent argument de l'état d'esprit de la population pour refuser d'ajourner la cérémonie projetée et engagèrent de Sassenay à ne pas poursuivre son chemin jusqu'à Buenos Aires. On lui laissa entendre que l'avis du changement de dynastie entraînerait un soulèvement et que de Liniers ne disposait pas des forces suffisantes pour garantir sa sécurité. De Sassenay passa outre et quitta Montevideo, le 11 août, pour Buenos Aires. Il arriva à proximité de la ville le lendemain dans la soirée. Mais il avait été précédé par des messagers qui avaient annoncé la nouvelle à de Liniers lequel avait dépêché la canonnière Le Belen pour l'accueillir. La nouvelle de l'accession au trône de Joseph Napoléon plongea le vice-roi dans une profonde perplexité et il ne reçut pas immédiatement son ancien ami.

Les événements de Bayonne avaient sérieusement refroidi son admiration pour l'Empereur des Français. De plus, s'il ne pleurait pas sur la chute d'une famille qui régnait si mal sur l'Espagne et ne l'avait nommé à son poste qu'à contrecœur, et seulement par intérim, il ne se dissimulait pas que la population dans son ensemble n'accueillerait pas favorablement le changement de dynastie. Aussi décida-t-il de recevoir l'envoyé de Napoléon avec beaucoup de froideur et en présence des principales autorités de la colonie. De Sassenay fut invité à remettre les dépêches qu'il apportait, lesquelles contenaient l'ensemble des documents relatifs aux abdications de Bayonne, puis on lui donna congé en attendant qu'il en fût pris connaissance. Ces documents, rédigés à la hâte, mêlaient habilement promesses et menaces en vue de gagner ceux qui les recevraient à la cause du roi Joseph. Leur lecture provoqua d'emblée une explosion de colère contre Napoléon et son envoyé. Et ce dernier ne dut son salut qu'à l'intervention du vice-roi. De Sassenay fut rappelé. Il lui fut déclaré que la colonie ne reconnaîtrait pas d'autre souverain que Ferdinand VII et qu'on allait le faire raccompagner à Montevideo, où une réponse officielle lui serait envoyée, puis des moyens fournis pour regagner l'Europe.

Le temps était devenu mauvais. Il fut conduit dans une forteresse, après avoir cependant dîné à la table du vice-roi. Pendant la nuit, alors qu'il ne s'y attendait pas, il fut visité par de Liniers qui s'excusa de sa conduite, en lui précisant qu'il pensait personnellement que le changement de dynastie n'était pas une mauvaise chose pour l'Espagne, mais qu'il n'avait pas pu agir autrement car sa position dépendait entièrement du soutien de la population et de ses représentants, lesquels étaient farouchement opposés au détrônement des Bourbons. Il ajoutait qu'avec des secours, en hommes et en argent, il lui serait sans doute possible de retourner la situation. Probablement, le vice-roi, très attaché à sa seconde patrie, ne visait qu'à maintenir durablement la colonie sous le sceptre espagnol, quel qu'en fût le porteur.

Le mauvais temps retarda le départ de l'émissaire français qui fut obligé de changer plusieurs fois de bateau. Il ne parvint que le 19 à Montevideo. Entre temps une corvette, envoyée par la Junte insurrectionnelle de Séville, était arrivée. Les nouvelles qu'apportait le général Manuel de Goyenèche enflammèrent les autorités et leur haine contre Napoléon atteignit son paroxysme, tandis que de Liniers était suspecté de trahison. L'envoyé de la Junte déclarait que la guerre était déclarée entre la France et l'Espagne et que l'ordre était donné d'interner tous les Français se trouvant en Amérique espagnole. Aussi de Sassenay et l'équipage du Consolateur furent-ils immédiatement arrêtés et considérés comme des prisonniers de guerre, que l'on menaça même d'une prochaine exécution, dans un souci d'imitation des atrocités qui se produisaient en Espagne. De Sassenay fut pour sa part enfermé au secret dans le cachot d'une forteresse et ses papiers lui furent confisqués.

Le 15 août, de Liniers, déjà suspect comme on l'a dit plus haut, commit la maladresse de publier une proclamation fidèle au système de temporisation qu'il avait adopté. Cette proclamation, qui appelait la population au calme et à l'unité ainsi qu'à la soumission à un légitime souverain non désigné, déplut et refit l'unité des créoles et des Espagnols contre le vice-roi. Les deux partis rêvaient déjà d'indépendance mais les premiers pensaient à une Amérique américaine alors que les seconds souhaitaient une nouvelle Espagne où seraient préservés leurs privilèges. Comme les créoles, majoritaires à Buenos Aires, continuaient à se montrer attachés au vice-roi, il n'y eut pour le moment aucune révolte. Ses partisans s'efforcèrent au contraire de démontrer à de Liniers qu'il faisait fausse route et qu'il devait se rallier franchement à la cause de Ferdinand VII, ce qu'il finit par accepter.

A Montevideo, au contraire, cité où les Espagnols étaient majoritaires, la proclamation du 15 août entraîna un soulèvement et cette colonie s'opposa ouvertement au vice-roi, le gouverneur Elio en tête. Au lieu de marcher sur Montevideo pour réduire la dissidence, de Liniers se contenta de destituer Elio et de le remplacer par Michelena. Ce dernier se rendit à son poste mais Elio refusa de céder la place. Le ton monta. Michelena menaça Elio d'un pistolet. Celui-ci le désarma, le roua de coups et le renvoya piteux et meurtri. Cette algarade attira un grand concours de peuple qui prit fait et cause pour Elio et menaça Buenos Aires. Michelena, hué à mort par la foule, ne dut son salut qu'à la fuite. Le lendemain une Junte était créée à Montevideo, sous la direction d’Elio, tandis que Goyenèche demandait la destitution de Liniers, en raison de sa nationalité.

Le 3 octobre, de Sassenay subit un long interrogatoire dont les excités de Montevideo attendaient des éléments pour démasquer la trahison de Liniers. Ils en furent pour leurs fais. Cependant, de Liniers continuait de temporiser tandis que ses adversaires poursuivaient dans l'ombre le projet de le déposer. La conspiration, dirigée par don Martin Alzaga, éclata le 1er janvier 1809, jour des élections municipales. Au son de la cloche annonçant la proclamation des résultats, des émeutiers, réclamant la création d'une Junte, envahirent la Plaza Mayor. De Liniers disposait encore de troupes fidèles; celles-ci furent appelées pour disperser les révoltés. L'évêque, qui soutenait la conspiration, intervint pour éviter l'effusion de sang, prétendit-il hypocritement. De Liniers céda à ses instances. Une assemblée de notables fut réunie. Elle demanda la démission du vice-roi. Celui-ci était sur le point de signer l'acte, lorsque des troupes à sa dévotion firent mouvement. De Liniers leur envoya l'ordre de rétrograder mais le commandant, qui était créole, refusa, prépara ses soldats à recevoir les insurgés et se précipita au lieu de réunion de l'assemblée, où son arrivée inopinée sauva la situation. Il entraîna de Liniers dehors, sous les yeux de la population créole, qui s'était entre temps amassée, et le fit acclamer par le peuple. On vit même un noir quitter sa chemise pour la placer sous les pieds de celui qui, en ce jour, était devenu le libérateur symbolique des gens de couleur. Les Espagnols frappés de stupeur se débandèrent.

Désormais deux pouvoirs se faisaient face : celui de Montevideo et celui de Buenos Aires. Le premier intervenait auprès de la Junte de Séville pour obtenir la destitution de Liniers. Il finit par l'obtenir, non sans hésitation car on craignait la réaction des créoles. On assortit donc ce limogeage de faveurs honorifiques. De Liniers fut créé comte de Buenos Aires et pourvu d'une rente de 25000 francs. Cisneros fut nommé pour le remplacer. Il arriva à Buenos Aires en juin 1809. Il avait ordre de dissoudre la Junte de la ville, de libérer les conspirateurs emprisonnés et d'envoyer de Liniers en Espagne. Les partisans de ce dernier l'engagèrent à résister; il se refusa à prendre la tête d'un mouvement qui aboutirait nécessairement à la séparation de la colonie d'avec la mère patrie. Cisneros, qui redoutait le premier contact avec ses nouveaux sujets, invita de Liniers à le rejoindre avant de gagner Buenos Aires. De Liniers y consentit et, le 30 juin, le nouveau vice-roi fit son entrée dans la ville aux acclamations des Espagnols. Mais les créoles étaient toujours là et ils refusaient de rendre leurs armes. Cisneros n'avait pas l'autorité nécessaire pour obliger de Liniers à s'embarquer pour l'Espagne. User de contrainte, c'eût été courir le risque de soulever les créoles. Il accepta donc que l'ancien vice-roi se retirât à Cordoba.

Cependant, de Sassenay, toujours au cachot dans une forteresse, nourri de pain et d'oignons crus, y subissait la haine implacable d'Elio. Au bout d'une dizaine de mois, il tenta de s'évader, fut repris et mis aux fers. Mais, comme les relations s'étaient rétablies entre Montevideo et Buenos Aires, le prisonnier fut envoyé dans la seconde ville pour y être jugé par un tribunal militaire. Grâce à l'intervention de Liniers, il échappa à la peine capitale. Il fut renvoyé dans son cachot de Montevideo, à fond de cale d’un navire, dans une cage et en compagnie d'un fauve qui faillit le dévorer. Il végéta plusieurs mois encore, les fers aux pieds, privé par Elio du peu d'argent qu'il avait pu se procurer à Buenos Aires, avant d'apprendre avec soulagement qu'il allait être transféré en Espagne.

Dans ce pays, où il parvint au début de 1810, il fut placé sur le ponton la Vieille Castille, où il fut traité comme un officier. C'était l'époque où le maréchal Victor assiégeait Cadix dans la rade de laquelle se trouvait le ponton. A force de démarche, l'épouse de Sassenay, qui avait obtenu l'accord de Napoléon, s'était rendue en Angleterre où elle avait réussi à intéresser des personnes haut placées au sort de son mari. Sa libération fut demandée aux Espagnols. Mais il n'était plus temps : le 15 mai 1810 les prisonniers de la Vieille Castille s'étaient révoltés, avait coupé les amarres qui retenaient le ponton et celui-ci avait dérivé vers la côte tenue par les Français, malgré le bombardement des flottes anglaise et espagnole. Soutenu par les amis qu'il s'était fait, de Sassenay, qui ne savait pas nager, atteignit la plage avec, attaché sur sa tête, l'unique bien qui lui restait : le portrait de sa femme.

Pendant ce temps à Buenos Aires, Cisneros, incapable de résoudre la crise financière qui menaçait la colonie depuis la tentative d'invasion britannique, décida de libéraliser le commerce. Cette mesure, qui ouvrit le territoire aux produits anglais, profita aux créoles qui s'enrichirent; mais elle rencontra l'opposition des Espagnols privés de leurs derniers privilèges. Or, ces derniers étaient les seuls soutiens naturels du nouveau vice-roi. Les créoles, partisans de l'indépendance, manœuvrèrent habilement pour amener le vice-roi à se couper définitivement des Espagnols. Le 17 mai 1810, on apprit, par un navire britannique, l'invasion de l'Andalousie par les troupes françaises. La cause de l'Espagne paraissait dès lors définitivement compromise et les colons se dirent que le moment était venu de prendre en mains leurs propres intérêts. Une vive agitation s'empara de Buenos Aires. Le 22 mai, Cisneros fut destitué et, le 25 mai, une Junte de gouvernement de sept membres fut créée. Elle commença à gouverner au nom de Ferdinand VII, avec le secret dessein de ne jamais lui obéir. Cisneros en fut réduit à appeler de Liniers à son secours. Il lui écrivit une lettre dans laquelle il lui remettait ses pouvoirs. Il la lui envoya en cachette par un messager qui, ne connaissant personne à Cordoba, la remit maladroitement à un membre du parti patriote, le chanoine Funès.

De Liniers, connaissant la faiblesse des forces de la province, proposa aux notables qu'il avait rassemblés autour de lui de se rendre au Pérou, d'où il pourrait ramener des renforts. Il se heurta aux objections intéressées du chanoine Funès, lequel finit par obtenir que l'on marchât directement sur Buenos Aires. La réunion des forces exigea un temps si long que l'ancien vice-roi n'avait pas encore quitté Cordoba le 14 juillet. Ce délai suffit à gagner les troupes à la cause patriotique. La Junte de Buenos Aires, qui redoutait malgré tout l'influence du guerrier vainqueur des Anglais, lui rappela combien il avait été mal récompensé par l'Espagne en l'invitant à observer au moins la neutralité, sous la menace de s'en prendre à sa famille. Mais ni la menace, ni les supplications de ses proches, ne le détournèrent de ce qu'il pensait être son devoir.

La Junte dépêcha donc contre lui une petite armée. Il se porta au devant d'elle. Mais, à peine était-il sorti de Cordoba, que ses troupes l'abandonnèrent. Il n'y avait plus d'autre parti à prendre que la fuite. De Liniers engagea ses derniers fidèles à se réfugier au Pérou. Pour gagner ce pays à travers les montagnes, il fallait des guides. Ces derniers les égarèrent et firent tomber de Liniers et six de ses compagnons entre les mains de leurs ennemis, dirigés par le lieutenant-colonel Balcarce. La Junte de Buenos Aires, qui craignait un retour en faveur de Liniers, avait ordonné de passer les prisonniers par les armes après simple constatation de leur identité. Ils furent exécutés en plein désert, à l'exception de deux, l'évêque de Cordoba et son chapelain, à qui l'on fit grâce, sur l'intervention du chanoine Funès, pris d'un remords tardif. Il fallut deux salves pour abattre les cinq hommes, tant les mains des soldats tremblaient. De Liniers, encore vivant, fut achevé d'un coup de grâce, tiré par le colonel French, lequel avait commandé le feu. Afin d'éviter d'éveiller des souvenirs qui eussent pu déboucher sur une émeute, l'exécution ne fut entourée d'aucune publicité et l'oubli fit bientôt son œuvre. Au milieu du 19ème siècle, justice fut rendu à de Liniers, tant par l'Argentine que par l'Espagne. Cette dernière réclama ses restes qui reposent désormais à proximité de Cadix.

L’exemple mexicain

On s'est étendu largement sur les événements du Rio de la Plata. Dans les autres colonies espagnoles, un cheminement presque parallèle avait été suivi. Au Mexique, les partisans de l'indépendance avaient un moment envisagé de créer un royaume à la tête duquel ils auraient placé Napoléon lui-même, ce qui n'eut certainement suscité qu'un enthousiasme très modéré aux Etats-Unis. Depuis l'entrée en guerre de l'Espagne contre l'Angleterre, les prélèvements fiscaux avaient été accrus, ce qui indisposait la population. L'incertitude qui régnait sur la situation en Espagne incitait les créoles à réclamer une indépendance que refusaient les colons espagnols.

Dès juillet 1808, à Mexico, les créoles, en accord avec le vice-roi, Itturigaray, se prononçaient pour la constitution d'un gouvernement provisoire autonome que refusaient les colons espagnols. L'arrivée d'envoyés de la Junte de Séville augmenta l'assurance des loyalistes tandis que les séparatistes convoquaient un congrès. Une guerre civile semblait sur le point d'éclater. En septembre 1808, un soulèvement armé des loyalistes déposait le vice-roi qui était renvoyé en Espagne.

A peu près à la même époque, arrivait à San Antonio, au Texas, le général Octaviano d'Alvimar, envoyé par Napoléon pour une mission secrète qui ne fut jamais complètement élucidée. Il avait traversé incognito les Etats-Unis et ne resta pas longtemps libre. Il fut arrêté à Nacodaches (Texas), le 5 août 1808, pour être conduit à Mexico, où on l’emprisonna, avant de le renvoyer en Europe, après lui avoir confisqué ses bagages et son argent. Mais il avait eu le temps de rencontrer Miguel Hidalgo et Ignacio de Allende, dont il sera question plus loin. Cependant, un indépendantiste, José Mariano Michelena ourdissait une conspiration, ayant des liens dans l'armée, à Valladolid, en vue de confier le pouvoir à un Congrès jusqu'au retour de Ferdinand VII sur le trône d'Espagne. Pour s'attirer la sympathie des paysans, il proposait d'abolir les impôts supportés par les Indiens. L'affaire échoua mais elle devait être imitée ailleurs.

Napoléon se résout à l’indépendance à condition que les nouveaux Etats se ferment à l’Angleterre

Cette situation ne pouvait laisser Napoléon indifférent aussi écrivait-il : "Que les peuples du Pérou et du Mexique veuillent rester unis à la mère patrie ou s'élever à la hauteur d'une noble indépendance, la France ne s'opposera pas à leurs souhaits à condition qu'ils n'établissent aucune relation avec l'Angleterre." En décembre 1809, il ajoutait que l'évolution vers l'indépendance s'inscrivait dans la suite des événements, qu'elle était conforme à la justice et à l'intérêt bien compris des nations. C'était clairement abandonner l'empire colonial espagnol en échange de la renonciation des nouveaux pays à une alliance anglaise. Les Etats-Unis ne pouvaient qu'applaudir à une telle éventualité. On verra qu'ils n'hésitèrent pas à appuyer les mouvements de rébellion qui servaient leurs intérêts.

MiguelHidalgoL'année 1810 vit des juntes patriotiques prendre le pouvoir dans plusieurs pays d'Amérique latine. Le mouvement vers l'indépendance était lancé. Il ne s'arrêterait plus et c'est le changement de dynastie en Espagne qui l'avait initié. Au Mexique, Juan Aldama, Ignacio Allende et le père don Miguel Hidalgo y Costilla relevèrent le flambeau tombé des mains de Michelena. Hidalgo avait été nommé prêtre à Dolorès. Dès son arrivée, il fut frappé par la misère de la population. Il eut l’idée de montrer aux paysans comment cultiver la vigne et les oliviers, pour améliorer leurs conditions d’existence. Mais l’Espagne interdisait ces productions qui eussent concurrencé les siennes. En 1810, Hidalgo prononça un discours qui devait devenir célèbre sous le nom de Cri de Dolorès. Le prêtre avait troqué la croix contre l’épée. Trahi par un homme mis dans le secret du complot, Benedict Arnold, il allait mourir martyr de la cause qu’il servait. Mais cela n’arrêta pas le mouvement. Les idées indépendantistes, au contraire, ne cesseraient de progresser dans la population. Des chants révolutionnaires anonymes apparaissaient déjà sur les murs de Mexico et le peuple se soulevait un peu partout.

Au Texas, une garnison de 2000 soldats loyalistes gardait San Antonio. Une armée rebelle de 1500 miliciens fut formée avec, à sa tête, Juan Bautista Casas. Le 22 janvier 1811, cette troupe, accompagnée d'une délégation de citoyens, marcha vers la Place d'Armes et arrêta le gouverneur Salcedo. Ce premier succès enhardit les révoltés. Mais il devait être sans lendemain. Hidalgo, en effet, avait été battu. Les rebelles furent faits prisonniers, sauf ceux qui purent s'enfuir aux Etats-Unis et leurs chefs furent exécutés, Casas et Hidalgo en tête. Cette équipée devait laisser des traces profondes; elle préparait, comme on va le voir plus loin, la séparation future du Texas d'avec le Mexique et son rattachement aux Etats-Unis. C’était ce qu’avait prévu, et redouté, Talleyrand.

A Erfurt, Napoléon avait obtenu des puissances du nord, notamment de la Russie, carte blanche pour résoudre le problème espagnol. Mais il n'ignorait pas qu'au premier revers, une grande partie de l'Europe se dresserait à nouveau contre lui. Madison succédait à Jefferson à la tête des Etats-Unis en 1809. Il mettait fin à l'embargo et en tirait argument pour réclamer l'abrogation du Blocus Continental. Napoléon ne pouvait évidemment pas accéder à cette requête qui eût ruiné sa stratégie de lutte contre l'Angleterre. Par ailleurs, la suppression de l'embargo était assortie d'une interdiction aux navires américains de se rendre dans des ports français et elle était donc encore moins favorable à la France que le maintien de l'embargo

MadisonL'opinion publique américaine, qui aspirait à une reprise des échanges commerciaux, était devenue franchement hostile à la France. Napoléon pouvait néanmoins encore compter sur quelque sympathie dans les Etats du Sud alors que la Nouvelle-Angleterre lui était franchement hostile. Il pouvait caresser le projet de dresser l'une contre l'autre ces deux fractions des Etats-Unis si dissemblables, événement qui se produisit quelque dizaines d'années plus tard. Pendant ce temps, l'Angleterre, avait aussi assoupli son dispositif de contrôle, mais ceci n'avait eu pour effet que de placer la plus grande partie du commerce des neutres sous son pavillon et les Etats-Unis avaient peu gagné au change.

En 1809, l'Autriche avait une fois de plus reprit les armes contre la France. Les Etats-Unis tentèrent à nouveau d'intervenir auprès de l'Empereur afin que le Blocus Continental devienne lettre morte. Malgré les embarras de l'heure, Napoléon refusa une nouvelle fois, estimant que les mers devaient être libres et que tout pavillon d'un navire de commerce devait être respecté sauf à ce que les nations en guerre prennent les mesures qu'elles jugeraient nécessaire pour que ce principe soit appliqué. Néanmoins, sous la pression de Champigy, son nouveau ministre des Affaires étrangères, l'Empereur accepta de rapporter les décrets de Milan et de Bayonne et de s'en tenir à celui de Berlin. Mais la victoire de Wagram coupa une fois de plus court à toute velléité d'accommodement, d'autant que l'Angleterre faisait à son tour preuve de mauvaise volonté à l'égard des Etats-Unis. Napoléon pouvait d'ailleurs difficilement assouplir les dispositions du Blocus Continental, pour la simple raison que celui-ci était contesté par un nombre croissant d'Etats européens, y compris dans le sein de son propre empire, et que cela devait être bientôt la cause de la guerre de Russie qui, après le bourbier ibérique, porta un coup fatal à l'Empire en 1812.

Les tergiversations de la France et des Etats-Unis

En 1810, le Congrès des Etats-Unis ouvrit un espace commercial aux produits anglais ce qui amena Napoléon à se montrer moins intransigeant. Après avoir rappelé les raisons des différentes restrictions qui s'étaient imposées, blocus, embargo... et les différentes situations qui en étaient résulté, il se disait déterminé à abroger les décrets de Berlin et de Milan à condition que l'Angleterre renonce elle aussi aux mesures qu'elle avait prises et, en cas de refus du cabinet de Londres, il engageait les Etats-Unis à faire respecter leurs droits par l'Angleterre. En attendant, le Blocus continental continuait d'être exercé avec toute sa rigueur, ce qui encourageait les Américains à rester prudents.

A la fin de l'année 1811, Madison remit en vigueur les restrictions à l'encontre du commerce anglais. En même temps, les Etats-Unis manifestaient l'intention de s'emparer de la Floride occidentale. Napoléon se félicita de la réactivation des restrictions et, pour ce qui concerne la Floride, il précisa sa politique à l'égard des colonies espagnoles : il se disait à nouveau favorable à leur accession à l'indépendance, à condition que l'Angleterre n'en tire pas profit. C'était la continuation de la politique qui avait présidé à la cession de la Louisiane : puisque la France ne pouvait pas défendre ces possessions d'outre-mer, mieux valait les placer entre des mains qui sauraient mieux les protéger, ainsi que l'avait montré l'exemple argentin.

Pour Napoléon, l'essentiel était de faire en sorte que les colonies espagnoles soient soustraites aux appétits britanniques, comme l'avait été la Louisiane, quitte à les aider à acquérir leur indépendance. Pour mener à bien cette politique, il pouvait compter sur la bienveillance des Etats-Unis lesquels, on l'a déjà dit, avaient un intérêt objectif à ce que l'Angleterre soit écartée du continent américain. Napoléon était disposé à accepter que les Etats-Unis prennent la place de l'Angleterre sur le continent américain, si telle était la condition d'un affaiblissement définitif de l'Angleterre. C'est cette hypothèse qui se réalisa plus tard en grande partie sous l'impulsion de la doctrine de Monroe : l'Amérique aux Américains! En dépit, faut-il le rappeler, de la tentative avortée de Napoléon III de créer un empire mexicain ami de la France, pour faire pièce à l'importance croissante des Etats-Unis. On remarquera que Napoléon III ne faisait que reprendre la politique d'endiguement de Talleyrand.

Entre temps, la sévérité du Blocus Continental s'était quelque peu relâchée à l'égard des navires américains ce qui conduisait les Etats-Unis à penser que l'Empereur, en froid avec la Russie, espérait encore visiblement que leur pays finirait par entrer en guerre contre l'Angleterre. Depuis 1809, un envoyé des Etats-Unis, Adams, agissait à Saint-Pétersbourg afin d'obtenir réparation pour la saisie de navires américains par le Danemark, en application du Blocus Continental. Il s'était jusqu'alors heurté à un refus lorsque, sur l'intervention directe du Tsar, il obtint satisfaction.

Sous la pression des intérêts du commerce, la politique russe était en train de changer. Bientôt, des vaisseaux américains se livrèrent à la contrebande, en infraction du Blocus et des traités passés entre la France et la Russie. Des échanges vitaux pour l'économie russe étaient ainsi rétablis avec l'Angleterre, par le truchement de la marine américaine, et ils se poursuivirent malgré les démarches françaises pour obtenir qu'il y soit mis fin. Le ton se durcit et des restrictions frappèrent en Russie les produits français, alors que le marché russe s'ouvrait tout grand aux produits américains, c'est-à-dire britanniques. Dès lors, les conditions d'un nouveau conflit franco-russe étaient réunies et la désastreuse campagne de 1812 allait pouvoir s'ouvrir. C'est donc indirectement les Etats-Unis qui furent, certainement sans le vouloir, à l'origine de l'événement qui allait blesser mortellement l'aigle impériale.

Aux Etats-Unis, Turreau avait été remplacé par Sérurier comme représentant de la France et Madison continuait à hésiter entre la France et l'Angleterre. Le secrétaire d'Etat, Robert Smith, un admirateur de Napoléon, laissait entendre que la guerre pourrait éclater entre son pays et l'Angleterre si cette dernière persistait dans système de contrôle des mers. Mais sa partialité en faveur de la France lui valut bientôt d'être remplacé par Monroe, lequel s'avéra moins facilement traitable. Napoléon, qui préparait l'invasion de la Russie, continuait à souffler le chaud et le froid. Il levait le séquestre sur les bâtiments américains nouvellement saisis et autorisait la délivrance de licences commerciales mais ne rapportait pas les décrets du Blocus continental.

Au début de 1812, l'affaire Henry ressortit. On se souvient que ce dernier avait participé à un complot qui visait à faire éclater les Etats-Unis avec le soutien de l'Angleterre. Ce personnage douteux, qui avait tenté de se faire rémunérer ses services par les Anglais, avait essuyé un refus. Sur le bateau qui le ramenait aux Etats-Unis, il fit la rencontre d'un Français. Ce dernier se présentait comme un descendant des ducs de Crillon qui devait quitter la France par suite de désaccords avec Napoléon. En fait, il était un agent secret de l'Empereur. Il réussit à convaincre Henry d'offrir au gouvernement américain, par l'intermédiaire de l'ambassade de France, les papiers compromettants qu'il possédait, puisque les Anglais se refusaient à reconnaître la dette qu'ils avaient contractée envers lui. Les dits papiers, s'ils n'apportaient pas de preuve formelle de la compromission des fédéralistes dans la conspiration sécessionniste, révélaient néanmoins la part prise par l'Angleterre dans le complot. Il y avait là matière à casus belli et cette tentative anglaise de reprendre sournoisement pied sur le sol des Etats-Unis ne pouvait que réveiller les vieux réflexes nationalistes à l'encontre de l'ancienne puissance coloniale qui semblait ne pas avoir complètement abandonné tout espoir de revanche.

Lire la suite

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire