Stasi, la police politique de l'Allemagne de l'Est

Histoire Universelle | Histoire récente et contemporaine

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Aujourd'hui disparue, la Stasi était la police politique, le service d'espionnage et de contre-espionnage de la République Démocratique Allemande, créée en 1949 et disparue en 1990 avec la réunification. Son nom provient du diminutif de Staatssicherheitsdienst, qui désigne les services de sécurité de l'ex-RDA. Le but principal de la Stasi était d'espionner les faits et gestes de la population est-allemande, de réprimer les oppositions politiques et et de surveiller les églises évangéliques et les autres organisations religieuses. Bureaucratie tentaculaire et redoutée, elle fut incapable de prévenir et empêcher la chute du mur de Berlin.

  

La Stasi : « Le bouclier et le glaive du Parti »

Dès 1950, alors que le SED – Parti Socialiste Unifié - s'est arrogé tous les pouvoirs, le Ministère de la Sécurité d'Etat – mieux connu sous le nom de Stasi - voit le jour. C'est alors un simple outil de répression afin d'assurer au mieux le passage vers le socialisme. Mais, en 1953, les ouvriers, déçus et insatisfaits par le régime, se révoltent. Cet épisode est décisif pour le développement futur de la Stasi, qui a été incapable d'anticiper la révolte. Le tournant intervient en 1957, année durant laquelle Erich Mielke est nommé ministre de la Sécurité, poste qu'il occupera jusqu'en 1989. Ayant pour mission de réorganiser la Stasi, il lui offre les moyens d'observer, d'espionner la vie des allemands de l'est, de déceler et dissuader les opposants au régime.

Alors qu'il dispose d'abord de quelques milliers d'agents, les effectifs montent en flèche afin d'atteindre le chiffre de 80 000 officiers dans les années 1980, tous formés dans une école supérieure de droit, située à Postdam-Eiche, nommée la Juristische Hochschusle. Mais ces officiers n'agissaient pas seuls, et devaient recruter des Inoffizielle Mitarbeiter (IM)– ou informateur non officiel – que l'on estime à 200 000 à la chute du régime. Ces IM étaient en fait de simples citoyens est-allemands qui étaient appelés à collaborer avec la Stasi. Ils n'étaient donc pas des membres de la structure à proprement parler, mais ils devaient du moins fournir des rapports à leur officier-directeur. Ces informateurs étaient recrutés parmi l'entourage d'une personne suspectée, des amis au milieu associatif jusqu'à la famille, certains n'entretenant que des liens sporadiques avec elle.

Grâce aux archives, nous savons que la qualité et la quantité d'informations fournies par ces informateurs variaient selon les individus : certains fournissaient de maigres rapports sans intérêt particulier tandis que les proches de la personne suspectée fournissaient des rapports bien plus réguliers et complets. Les informations rassemblées étaient donc d'une valeur bien inégale : certains rapports ne mentionnent qu'un rencontre brève dans la rue, tandis que certains informateurs reportaient des conversations entières.

Grâce à ces IM, la Stasi parvenait véritablement à pénétrer dans la vie du « surveillé », tant et si bien qu'elle contrôlait quasiment tous les liens sociaux de la personne surveillée. Cela ressemble finalement à une opération de délation, non pas spontanée mais organisée soigneusement par la Stasi. Elle permettait également au délateur de se placer en bon socialiste, prêt à servir le régime.

Un vaste arsenal de surveillance

La Stasi était soigneusement divisée en sections, chacune spécialisée dans un type d'opérations. Tandis que l'une était spécialisée dans la mise sur écoute téléphonique, une autre se chargeait de l'installation de microphones dans une pièce, permettant de s'immiscer davantage dans la vie privée des personnes. Le suivi du courrier était assuré par la section M, car les opposants entretenaient parfois des liens avec des organisations étrangères. La vie privée se trouve sous contrôle de la Stasi, appuyé par un cadre législatif, que cette police secrète n'hésite pas à outrepasser si jamais il porte contrainte.

La section XX, se voit attribuer la surveillance de l'appareil d'Etat, des Eglises, du champ culturel et de ladite « activité politique souterraine », sous-entendus les réseaux d'opposition. C'est cette combinaison de différentes sections complémentaires qui fait de la Stasi un outil efficace de recueil d'informations. Lorsqu'une personne paraît suspecte, les officiers n'hésitent pas à manipuler le chef de travail de cette personne, afin de la mettre sous étroite surveillance sur son lieu de travail : ses faits et gestes pouvaient être observés tout au long de la journée. La force de la Stasi se perçoit à travers sa coopération avec la Volkspolizei (police du Peuple) : mais la seconde était soumise hiérarchiquement à la Stasi, et devenait ainsi son simple prolongement.

Observer et dissuader les opposants

Il est évident que tous les citoyens est-allemands n'ont pas été observés par la Stasi, mais les surveillances s'organisaient méthodiquement autour des noyaux d'opposition. Quels étaient donc ces noyaux durant l'âge d'or de la surveillance de la Stasi – que nous situons des années 1970 à la fin de la RDA ? Une petit explication est nécessaire. Honecker premier secrétaire du SED de 1976 à 1989 avançait l'idée d'une "paix armée" pour justifier la militarisation de la société. Cette paix armée s'est accompagnée de la constitution d'associations pour la paix, par exemple Femmes pour la Paix en 1982. Mais ces mouvements pour la paix se politisent peu à peu et deviennent des milieux d'opposition, les revendications se portant désormais sur les droits démocratiques, l’émancipation. C'est donc autour de ces groupes que les enquêtes de la Stasi se concentrent, les écoutes se multiplient, les informateurs jaillissent.

Second pôle d'opposition accusé de mener des "activités anti-socialistes", étroitement lié aux mouvements pour la paix, l'Eglise et les cercles religieux. Les activités de la Stasi sont donc concentrées sur ces deux niches d'opposants, chaque membre de ces mouvements étant soigneusement observé afin de mesurer sa position vis-à-vis du régime et ses intentions. Ainsi, qu'en était-il si la Stasi avait la preuve qu'une personne ou un mouvement entretenait des relations avec l'étranger, ou envisageait de mener des opérations qui heurtaient la RDA ? Les méthodes de la Stasi étaient finalement relativement douces.

Première solution, le noyautage des milieux d'opposition, s'attaquer aux racines du problème. En recrutant un informateur au sein d'une association ou de l'Eglise même, la Stasi répandait de fausses informations sur une personne suspectée, pour que celle-ci se trouve discréditée et écartée du mouvement. Aux yeux de son entourage, le suspect passait pour un "réactionnaire" désirant renverser le régime. Deuxième solution, créer une situation d'insécurité au sein d'un groupe ou d'une association suspectée d'être un pôle d'opposition, en procédant par l'envoi de lettres anonymes à certains membres et en répandant des rumeurs sur les intentions de telle ou telle personne.

Moyen plus radical, la terreur psychologique constituait aussi un moyen de dissuasion, et si elle prête à sourire, elle était tout autant efficace. L'évocation de la Stasi provoquait une grande peur au sein des allemands de l'est, suscitant souvent une certaine paranoïa au sein de la société est-allemande. Cette terreur psychologique visait à "provoquer la base d'une certaine résignation", grâce à des opérations de "destruction et de déstabilisation psychologiques".

Les agents de la Stasi, bien formés dans le domaine de la psychologie, firent preuve d'une grande inventivité : ils organisaient des "fouilles conspiratrices", violaient l'intimité du suspect en faisant disparaître par exemple tous les rouleaux de papier toilettes, des objets personnels, ou en crevant de façon mystérieusement répétitive la bicyclette ou la voiture de l'opposant ! Tout cela dans le seul but d'instaurer la méfiance. Et si l'opposant ne se résignait pas, il pouvait alors être convoqué à un interrogatoire dans le but "de lui donner une leçon". Pour autant, l'utilisation de la violence ou de la torture était extrêmement rare, les moyens de pression des services secrets de la Stasi étaient davantage psychologiques que physiques. La Stasi dispose ainsi d'un large éventail de solutions pour déstabiliser l'opposant, la dernière étant la plus radicale : l'emprisonnement.

Chute du mur et de la Stasi

Les pratiques de la Stasi ont sans doute nourri de nombreux fantasmes et suscité la paranoïa des allemands de l'Est. Lors de sa réorganisation au cours des années 1960, la Stasi est devenue une véritable police d'observation, accumulant la paperasse, les rapports et les archives. Cette structure très vaste a même fait appel à la bonne volonté de la société est-allemande. Pour autant, cette surveillance permanente n'a pas permis d'étouffer les milieux d'opposition : au contraire, cela n'a fait qu'accroître l'ardeur des opposants. Ainsi, le 9 Novembre 1989, le mur de Berlin tombait. Un événement que la Stasi n'avait pas su prévoir, traduisant les limites de cette vaste structure, qui pourtant, observait tout.

Après l'effondrement du mur de Berlin et du régime communiste, le puissant ministre de la Sécurité et chef de la Stasi Erich Mielke fut emprisonné et l'insitution fut officiellement abolie. Des milliers de responsables furent démis de leurs fonctions et une grande partie de leurs impressionnantes archives fut mise à la disposition du public (elles sont entreposées dans un abri de 180 km de rayonnage et sont actuellement en cours de classement).

On découvrit alors que la Stasi avait employé 85 000 personnes et 500 000 indicateurs, sans que l'on puisse toujours établir avec certitude leur identité. Ainsi, de nombreuses personnes furent accusées d'avoir été membres de la Stasi ; par exemple, le démocrate-chrétien Lothar de Maizière, qui démissionna du gouvernement fédéral en décembre 1990, après avoir été injustement accusé d'avoir travaillé pour la Stasi. D'autres encore, comme la romancière Christa Wolf, furent accusés d'avoir été des indicateurs.

Après la liquidation de la Stasi puis la réunification allemande en 1990, la "loi sur les dossiers de la STASI" fut adoptée en décembre 1991. Chaque citoyen concerné put alors consulter son propre dossier dans les archives de la Stasi. Cette loi est aussi une aubaine pour l'historien, qui peut par ce biais connaître plus profondément le fonctionnement de cette célèbre institution.

Bibliographie

-  Lorrain Sophie, Histoire de la RDA, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1994

- Poppe, Ulrike, « Que lisons-nous lorsque nous lisons un dossier personnel de la STASI ? », Genèses n°52, sept 2003, p 119-132

 

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