L'affaire des possédées de Loudun (1630-1634)

Histoire de France | D'Henri IV au Grand Siècle

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Dans la Vienne, au temps du règne de Louis XIII, dans les années 1630-1634, une affaire a défrayé la chronique, celle dite des « Possédées de Loudun ». Machination politique ? Reste des Guerres de Religion ? Vrai possession ? Sorcellerie ? Le fait est que, sous l’impulsion du Cardinal de Richelieu, Urbain Grandier (le curé) accusé d’être le diable, est mort inutilement sur le bûcher et les possessions n’ont malgré tout pas cessé. Revenons sur cette affaire.

 

Urbain Grandier, le prêtre accusé

Urbain Grandier, né à Rovère, appartenant au diocèse du Mans, obtient après des études à Bordeaux, la cure de Saint Pierre du Marché et le canonicat de l’église de Sainte Croix, tous les deux à Loudun, et fait forcément des envieux et des jaloux car il est étranger à la région…

Peu diplomate, hautain, mais d’une grande éloquence, il ne fait que des mécontents en s’attaquant aux privilèges des Carmes de la ville et en ayant une conduite des plus suspectes pour un ecclésiastique, sa franchise et son libertinage ne plaisent pas. La rumeur court que Grandier abuserait de nombreuses femmes à l’intérieur de l’Eglise ! Il est condamné au jeûne (pain et eau) tous les vendredis pendant trois mois, interdit pour cinq ans dans le diocèse et pour toujours dans la ville de Loudun !

Faisant appel et gagnant, il fait une entrée spectaculaire avec une branche de laurier en main en 1631, en revenant à Loudun.

Ayant appris que le directeur du couvent des Ursulines de Loudun vient de mourir, il postule pour cette place, en concurrence avec le chanoine de Sainte Croix… mais des bruits courent : des spectres et des fantômes sont apparus dans le couvent, un sortilège opéré au moyen d’une branche de rosier fleuri, ensorcelant toutes celles qui auraient senti les fleurs… les religieuses sont sujettes à des crises, certaines hurlent, d’autres blasphèment ou prononcent des obscénités ! Grandier est à nouveau accusé en septembre 1632 et avec ses manières de beau parleur, il gagne à nouveau son procès !

Et voici qu’entre en scène le Cardinal Richelieu : Louis XIII ayant la volonté de faire raser les châteaux forts de France, envoie le conseiller d’Etat Laubardemont, notamment à Loudun… qui rapporte les faits ci-dessus au Roi et au Cardinal. En même temps, parait un ouvrage, plutôt une satire mettant à mal Richelieu « la Cordonnière de la Reine-Mère ». Grandier est accusé de l’avoir écrit, car il correspond soit disant avec une femme originaire de Loudun, attachée au service de la Reine. Le prêtre est arrêté le 17 décembre 1633 puis emprisonné au château d’Angers ! Dans ses papiers saisis, on trouve un manuscrit contre le célibat des prêtres, destinée à Mlle de Brou son amie !

Les possédées de Loudun

D’une beauté certaine et gracieux dans ses manières, il fait se pâmer les dames… mais ce sont des preuves insuffisantes pour l’accuser de crime ! On ressort donc l’ancienne accusation de sorcellerie. Il est interrogé pendant dix jours début février 1634, mais il nie toute accusation de sorcellerie et finit par ne plus répondre aux questions.

Et par hasard, plus de soixante témoins apparaissent, accusant Grandier d’avoir fait des pactes avec le diable et jeté un sort sur le couvent : les religieuses du couvent des ursulines sont soumises à exorcisme, mais sans résultats, les jeunes filles et autres dames affirment que la supérieure du couvent est prise par sept démons, dont cinq ne veulent absolument pas sortir de son corps !

La procédure dure sept mois, pendant lesquels de nobles familles entières sont diffamées et dénoncées, quant à Laubardemont, il est attaqué et impliqué dans cette affaire. Le 2 juillet 1634, il fait apposer sur les murs de la ville un placard officiel mentionnant qu’ « il est expressément défendu à toutes personnes […] de médire ni autrement entreprendre de parler contre les religieuses et autres personnes de Loudun affliger des malins esprits, leurs exorcistes, ni ceux qui les assistent […] à peine de dix mille livres d’amende, et autre plus grande somme et punition corporelle, si le cas y échoit ».

Des lettres patentes sont délivrées le 8 juillet 1634 et une commission composée de quatorze membres est chargée de juger Grandier. La salle est ouverte au public, en espérant que le pays soit suffisamment indigné contre le curé afin que la sentence demandée soit acquise très rapidement.

Le procès

La salle est plongée dans l’obscurité, seule la grande table où siègent les juges est illuminée avec des flambeaux. Le tout est recouvert de drap noir, le banc de l’accusé lui aussi de drap noir mais décoré de flammes d’or, signe de l’accusation ! Le prévenu est entouré d’archers, les mains liées par des chaines que tiennent des moines, mais de manière très éloignée, craignant d’être trop près du diable ! Après quelques minutes d’un profond silence, Houmain l’un des juges prononce l’acte d’accusation, d’une voix si basse que personne ne peut comprendre un seul mot !

Les preuves sont divisées en deux parties : d’une part les dépositions des soixante douze témoins, d’autre part les « autres » résultant des exorcismes réalisés par des prêtres présents dans la salle. Le procès est interrompu par deux fois : la première fois à l’annonce de la mort de Mlle de Brou (l’amie de Grandier) et la seconde par l’irruption de Jeanne de Belcier, mère supérieure du couvent accompagnée de deux sœurs !

La mère supérieure est prise de remords et affirme que Grandier est innocent ! Tout n‘est qu’histoire fausse, venant de désirs charnels que sa beauté lui a inspirés… Jeanne de Belcier est jalouse et par ses accusations, voulait séparer Grandier et Mlle de Brou ! Elle se jette alors aux pieds de Grandier en déclamant « Peuple, il est innocent »…

Face à la foule qui éclate de colère, la séance est levée et le prévenu conduit dans une pièce voisine, où il est couché sur un instrument de torture, pour le supplice de la Question pendant plus d’une heure. Considéré comme grand criminel, il a droit à deux « coins » supplémentaires… ses membres sont totalement brisés.

Le jour où le jugement est prononcé, le 18 août 1634 à 5h du matin, Grandier tente encore de se défendre… mais est déclaré « atteint des crimes de magie, maléfice et possession arrivée par son fait ès personnes d’aucunes religieuses ursulines de Loudun et autres séculières mentionnées au procès, et condamné d’être brûlé vif, avec les pactes et caractères magiques estant au greffe, ensemble le livre manuscrit par lui composé contre le célibat des prêtres et les cendres jetées au vent ».

Le bûcher de Grandier

Grandier est porté par six hommes jusqu’à la place de Saint Pierre du Marché. Livide, comme si tout son sang s’était retiré, il est sommé d’embrasser un crucifix… rougi au fer et devant lequel il s’éloigne légèrement (et pour cause !). Il aurait du au préalable être étranglé, mais on s’en abstient : il est couché sur le bûcher, sa robe enduite de soufre, et on y met le feu ! Et malgré la pluie qui tombe, malgré le peuple qui approche pour le sauver, il se consume pour ne laisser qu’une main noircie, serrant une petite croix d’ivoire et une image de Sainte Madeleine entre ses doigts, en ce 18 août 1634 !

Les « possessions » ont continué encore quatre ans après la mort d’Urbain Grandier… Jeanne de Belcier mourut folle… on raconte que Laubardemont fut chargé du procès de Cinq-Mars, puis jeté dans le Rhône par le père Joseph…

La mort d’Urbain Grandier ne rapporte rien, et peut être considéré comme un sacrifice humain inutile. 

Pour aller plus loin

- La possession de Loudun, de Michel de Certeau. Filio histoire, 2005.

Les Diables de Loudun : Sorcellerie et politique sous Richelieu, de Michel Carmona. Fayard, 2014.

 

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