degradation alfred dreyfusRévélatrice des profonds clivages idéologiques et politiques de la France d’avant 1914, l’affaire Dreyfus est à l'origine d'une grave crise politique qui, de 1896 à 1899, a provoqué une profonde division de l'opinion publique. Tout a commencé le 15 Octobre 1894, lorsque le capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus, d’origine Alsacienne et juive, est arrêté au ministère de la Guerre. Les autorités militaires lui reprochent d’avoir transmis à l’ambassade allemande des secrets militaires. Elles se basent sur des écrits (le fameux bordereau) dont l’étude graphologique aurait conclu qu’ils étaient de la main de Dreyfus. Retour sur une erreur judiciaire qui fit trembler la République.

 

La IIIe république gagnée par l'antisémistisme

La France, à la veille de l’Affaire est humiliée, de la honteuse défaite de Sedan, en une République subie avec réticence par une part des catholiques conservateur, menacée par l’aventurisme d’un (Boulanger en 1888-1889, Déroulède en 1899, Boulanger hier, l’armée, le seul rempart contre l’ennemi allemand et protecteur des institutions, est sanctifiée, devient intouchable. L’espionite fait rage. La lutte des Républicains laïcistes pour encadres les activités d’enseignement des Congrégations religieuses traverse l’époque et deviennent force de loi en 2001 (associations) et 2005 (séparation de l’Eglise et de l’Etat). Le soutien actif de la Franc-Maçonnerie à la République des Ferry, Gambetta et Jaurès, l’athéisme publié du Grand Orient de France, en font l’ennemi déclaré de l’Eglise de Rome par l’encyclique humanum genus (1884).

le traitre lepneveuL’antijudaïsme enseigné dans les séminaires devient antisémitisme virulent d’une partie du bas clergé ; un curé de campagne qui versant son obole à la souscription lancée par La Libre parole pour venir en aide au commandant Henry suicidé après avoir avoué sa forgerie, le « faux patriotique » (Maurras), indique prier « pour avoir une descente de lit en peau de youpin ». Le scandale de Panama (1889) qui met en cause plusieurs affairistes juifs dont le baron Jacques de Reinach, grand-oncle et beau-père de de Joseph Reinach, journalistes, politicien, ardent dreyfusiste et chroniqueur de l’Affaire, constituent les ingrédients de l’expression antisémitique dans l’image antidreyfusarde.

Les menées anarchistes d’un Ravachol, les meurtres en série d’un Vacher, la résurgence de la Saint-Barthélemy, l’hostilité à l’ennemi allemand, mais aussi anglais qui humilie la France à Fachoda (1898), l’internationalisme socialiste d’un Jaurès, les grèves ouvrières, constituent autant d’ingrédients politiques que les caricaturistes associent dans leurs charges graphiques. Toutes ces haines vont s’agréger, de précipiter au sens chimique, dans le fantasme du « Syndicat Dreyfus » vaste et composite coalition de Juifs, de Francs-maçons, d’athées, de protestants et d’internationalistes socialistes, tous mauvais français.

Dreyfus, le Judas français

La révélation en octobre 1894 par le Figaro de l’accusation portée par l’Etat-Major des Armées tonne comme une « divine surprise » pour Edouard Drumont et toute la droite nationaliste revanchiste qui depuis des années prédit la trahison d’un Juif, prône l’exclusion des officiers juifs de l’armée, attise l’espionite d’une France obsédée par le danger allemand au point de se jeter dans les bras du Tsar.

Dans la guerre d’images, la métaphore religieuse, et, en particulier, l’invocation de « Judas ! » comme insulte allégorique dans le vocabulaire imagier, est, dans la fille ainée de l’Eglise marquée par deux mille ans d’ « éducation de la haine » (Jules Isaac), d’antijudaïsme chrétien, une vindicte porteuse de sens obvie bien que multiple : judéité, traitrise, cupidité, félonie, hypocrisie, infidélité, relaps. Le verbe nationaliste fait de la supposée trahison d’Alfred Dreyfus un nouveau déicide celui de la France chrétienne, celle de Marie, celle de Vercingétorix, celle de Jeanne d’Arc.

Que Dreyfus soit alsacien et que sa famille ait quitté Mulhouse pour opter pour la nationalité française, qu’il ait choisi la carrière militaire pour reprendre l’Alsace et la Lorraine, qu’il soit riche et donc non corruptible, qu’il soit Juif très assimilé, qu’il soit grand, blond et aux yeux bleus, peu importe, il est juif. Un Juif, « j’aurais dû m’en douter ! » déclare Jean Sandherr, chef de la Section des Statistiques de l’Etat-Major, l’anti-espionnage français dès 1894 lors de l’erreur initiale d’expertise graphologique qui deviendra un mensonge d’Etat obstiné qui durera douze ans (1894-1906) ? Les dessinateurs de presse prétendant raconter l’Affaire, en dévoiler les tenants et les aboutissants, trompent sciemment leurs lecteurs. Nombreux sont ceux qui signent sous de pseudonymes, Caran d’Ache, le fondateur avec Forain du magazine Psst… ! par exemple ; certains des artistes nous sont restés inconnus comme Lepneveu auteur de la série du Musée des horreurs.

Le syllogisme « Dreyfus trahi – Dreyfus est Juif – Tous les Juifs sont traitres » peut se lire dans les deux ans comme un palindrome logique. « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race » doctrine Maurice Barrès . L’antonomase Dreyfus-Juif-Traitre est pour le lecteur du Petit journal, le journal le plus vendu au monde avec cinq millions d’exemplaires revendiqué en 1899, journal dirigé par ‘Judas-Judet » (Couturier) non pas à démontrer mais une évidence.

L'Affaire Dreyfus : de la dégradation à l'enfer du bagne

A la fin septembre 1894 donc, une femme de ménage retrouve dans la corbeille à papier de Schwarz-koppen, attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne, les morceaux d’un bordereau écrit par un officier français qui doit partir aux manœuvres. Très vite, les soupçons portent sur le capitaine Alfred Dreyfus, un Alsacien d’origine juive. Passant devant le conseil de guerre en décembre 1894, à l'issue d'une longue enquête ouverte par le général Mercier, ministre de la Guerre, Alfred Dreyfus est condamné à la dégradation et à la déportation en Guyane. Malgré la faiblesse des éléments utilisés par l’accusation (notamment les analyses graphologiques) le capitaine a fait les frais d’une atmosphère politique revancharde et antisémite qu’illustrent parfaitement les réactions de foule Parisienne lors de sa dégradation : « À bas le traître, à bas le juif ! ».

bagne guyaneDéporté au large de la Guyane, gardé au secret, Dreyfus va connaître l’enfer du bagne, sa santé déclinant rapidement. Son cas se verra revenir sur le devant de la scène suite aux découvertes du nouveau chef des Services de Renseignements, le lieutenant colonel Picquart. Début 1896, ce dernier a intercepté un document produit par un certain commandant Esterhazy, que l’on sait en rapport avec l’ambassade d’Allemagne et dont l’écriture est identique à celle du bordereau

Ecarté par l’Etat Major à qui il a fait part de ses découvertes, Picquart qui aurait du garder le silence sur ces dernières finit par révéler la vérité à Auguste Scheurer-Kestner, homme politique Alsacien et proche de Clémenceau. Après des réticences initiales Scheurer-Kestner va se faire le défenseur de Dreyfus auprès des autorités.

Fin 1897 c’est au tour d’Esterházy d’être jugé après le dépôt d’une plainte par le frère aîné, Mathieu Dreyfus. Malgré l’accumulation des preuves à son encontre, le commandant Esterhazy est acquitté en janvier 1898…cette décision applaudie par les milieux nationaliste, est ardemment contestée par ceux que l’on commence à appeler « Dreyfusards ».

Une opinion publique fracturée entre deux camps

L’opinion se scinde en deux camps : les dreyfusards, qui demandent la révision du procès, et les antidreyfusards ou anti révisionnistes. Les intellectuels s’engagent. Le sénateur Trarieux fonde la Ligue des droits de l’homme. Lemaître et Coppée répliquent en créant la Ligue de la patrie française. Deux systèmes de valeurs s’affrontent. Les antidreyfusards ne veulent ni remettre en cause la chose jugée ni douter de l’armée. Il y va de l’intégrité de la patrie, du maintien d’un ordre social aussi. Selon eux, les révisionnistes incarnent l’anti-France. Ils absolvent même le colonel Henry d’être l’auteur d’un « faux » pour étayer la thèse officielle (Henry finit par se suicider). Cette négation du fait procède d’un état d’esprit nouveau, antipositiviste.

zolajaccuseLes dreyfusards, en revanche, en condamnant les agissements de quelques officiers, affirment ne pas porter atteinte à l’armée et se donnent pour les vrais patriotes, les gardiens aussi des traditions de la Révolution Française. Ils prônent la défense de l’individu ; luttent pour la justice, la France ayant pour mission d’« être le professeur de droit de l’Europe » ; fustigent aussi l’union du « sabre et du goupillon », l’Église, en majorité, ayant pris parti contre Dreyfus. 

Emile Zola : J'accuse... !

Les « Dreyfusards » ont pour porte-parole l’écrivain et journaliste Émile Zola qui dans son article « J’accuse » (publié dans le journal l'Aurore) du 13 janvier 1898 en appelle au Président de la République Faure et dénonce l’injustice faite à Dreyfus. L’article au titre accrocheur est un succès d’édition et se vend à 300 000 exemplaires en quelques heures. Comme l’écrivit Charles Péguy « Le choc fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner ». L’Affaire Dreyfus devient alors un objet de débat public partout en France et déchaîne des passions fratricides. Le pays est agité par des émeutes antisémites (notamment à Alger), la IIIe République semble un temps vaciller.

alfred dreyfusFace à cette agitation, les autorités font casser le premier jugement de Dreyfus et le capitaine s’en revient en métropole pour son second procès. Une fois de plus la justice va faire preuve d’une rare partialité en condamnant l’accusé, cette fois-ci à dix ans de prison, bénéficiant soit disant de circonstances atténuantes. Le 19 septembre 1899, 10 jours après que le verdict soit tombé, le Président Loubet gracie Dreyfus, manière de rendre enfin justice tout en ne perdant pas la face.

L'annulation du jugement et la réhabilitation d'Alfred Dreyfus

L’Affaire ne connaîtra son issue juridique qu’en 1906, lorsque la Cour de Cassation annulera le jugement du conseil de guerre de Rennes, reconnaissant que la condamnation de Dreyfus avait été prononcée « à tort ». Les véritables responsables, dont Esterházy, exilé au Royaume-Uni, ne seront jamais condamnés. Dreyfus réintégré dans l’armée, servira son pays au cours de la Première Guerre Mondiale et atteindra le grade de Lieutenant Colonel. Alfred Dreyfus est mort en 1935, et il fut un temps envisagé de transférer ses cendres au Panthéon aux côtés du brillant héraut de sa cause : Emile Zola… 

Bibliographie sur l'Affaire Dreyfus

- L'affaire Dreyfus de Eric Cahm. Poche référence, 1994.

- L'Affaire Dreyfus , par Michael Winok. Points Histoire 1998.

- Dreyfus, le Judas français – Métaphore religieuse antisémite , de Christophe Stener.

Lien externe

- L'affaire Dreyfus : chronologie (BNF)

- Le récapitulatif de l'affaire sur le site du ministère de la Justice