Campagne d’Allemagne et bataille de Leipzig (1813)

Histoire de France | Révolution et Empire

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La campagne allemande de 1813 a été menée par Napoléon Bonaparte d'avril à octobre 1813 contre les armées de la sixième coalition. Tel le Phoenix renaissant de ses cendres, la Grande Armée, disparue dans les neiges russes en 1812, semble tout à coup renaitre dans les plaines de Saxe. Les Russes voient soudainement leur marche sur Paris interrompue par le sursaut de l'Empire français : des milliers de jeunes conscrits viennent leur barrer la route avec à leur tête le plus grand général de l'époque. Mais les victoires ne suffisent pas face au retournement des alliances qui voit la Prusse, l'Autriche et de nombreux états allemands se retourner contre Napoléon.

Le contexte de la campagne de 1813

La fine fleur de la Grande Armée vient de disparaitre durant la désastreuse campagne de Russie, victime de l'armée russe, mais aussi et surtout des rigueurs de l'hiver et de maladies. En France, la tentative du coup d'État du général Malet a contraint l'Empereur à un retour précipité en traineau. Le maréchal Murat, à qui il avait confié le commandement de l'armée, abandonne son poste pour rejoindre son Royaume de Naples, contraignant Eugène de Beauharnais à prendre la tête des troupes en retraite.

Rentré à Paris, Napoléon réaffirme son pouvoir et fait flèche de tout bois pour reconstituer une armée capable d'enrayer la progression des Russes. Il organise en France de fortes levées d'hommes, des jeunes inexpérimentés de 17 à 18 ans qui sont envoyés rapidement sur le Rhin avant d'avoir pu recevoir une réelle instruction militaire. De ces levées de 1813 née l'image de l'ogre que l'on attache à Napoléon et que la propagande royaliste entretiendra.

De son côté, le Tsar Alexandre jubile, ses armées progressent toujours plus vers l'Ouest et il se prend à s'imaginer comme le libérateur mystique de l'Europe asservie. En février il entre à Varsovie, la Pologne est « libérée », ou du moins elle passe d'une domination française à une domination russe, ce qui n'est pas forcément du goût des Polonais. Culbutées, les troupes françaises doivent se replier sur l'Oder, puis sur l'Elbe. Toutefois, les Russes ne peuvent continuer ainsi leur course effrénée.

L'armée du Tsar a aussi subi de lourdes pertes, lors des combats, mais également du fait des rigueurs de l'hiver. Stratégiquement, le Tsar a également dû laisser des troupes en garnison tout au long de sa progression pour assurer ses lignes de communication. De plus en plus éloigné de la Russie il ne se retrouve plus qu'avec 80.000 hommes en première ligne. À n'en pas douter, Alexandre risque de se retrouver en Pologne dans la même situation que Napoléon s'était retrouvé en Russie. Pour changer la donne, il doit impérativement provoquer un basculement d'alliance, si possible avec l'Autriche, mais surtout dans un premier temps avec la Prusse.

La Suède, dirigée par le Maréchal français Bernadotte élu prince héréditaire de Suède, s'est ralliée à la Russie. Bernadotte espère en contrepartie rattacher la Norvège à son royaume. Il espère aussi que l'on fera appel à lui pour une restauration monarchique en France.

La Prusse, bien qu'hostile à Napoléon, hésite toutefois à se lancer dans la guerre aux côtés des Russes. Toutefois, le général Yorck fait défection, il rallie la Russie par la convention de Tauroggen et prend Königsberg créant de facto un premier point de départ à une guerre de libération nationale. Il est rejoint par des intellectuels comme le baron de Stein qui appelle à une unité allemande, à un sursaut national et à une mobilisation générale pour chasser l'occupant français.

Son appel reçoit des échos très favorables dans les milieux étudiants et universitaires. Le 27 février le roi de Prusse Frédéric-Guillaume signe à Breslau l'accord de Kalish qui scelle son alliance avec la Russie, le 17 mars il déclare la guerre à la France. L'armée prussienne se reconstitue hâtivement avec la levée de milliers de Jäger (« Chasseurs »), de l'infanterie légère issue de la classe moyenne rurale (ils doivent payer leur équipement), mais aussi et surtout une mobilisation générale des hommes de 17 à 40 ans pour former une milice, la Landweh. Si une partie des soldats est elle aussi inexpérimentée, l'enthousiasme créé autour de la guerre de libération en fait des troupes redoutables.

L'imposition, les contrecoups du blocus continental et les prélèvements d'hommes pour l'armée ont tellement exaspéré les Allemands que certaines régions du Nord de l'Allemagne se soulèvent d'elles-mêmes. La monarchie prussienne aurait pu profiter de cette ferveur nationaliste anti-française, mais elle souhaite avant tout chasser l'occupant pour rétablir un système monarchique et aristocratique (en Prusse et en France), et se méfie par conséquent de ces mouvements nationalistes armés.

Preuve de cette tentation d'utiliser tout le peuple, et cette peur de ne plus pouvoir le contrôler : la formation des Landstürme (« Francs-tireurs ») composés de tous les hommes de 15 à 60 ans qui n'ont pas été enrôlés dans l'armée et qui devaient être chargés de harceler l'ennemi. Les Landstürme existent sur le papier, mais ils ne recevront ni uniforme ni arme. Quoi qu'il en soit, face aux coalisés qui avancent et à l'Allemagne qui s'enflamme, Eugène de Beauharnais est contraint de quitter Berlin, l'armée française abandonne derrière elle Hambourg et Dresde. Arndt, Körner et Rückert chantent la « guerre sainte »...

De son côté, l'Autriche regarde d'un œil intéressé, mais hésitant les événements de ce début d'année 1813. Lié par alliance matrimoniale à la France, l'Autriche que Napoléon a déjà vaincue et épargnée deux fois sait qu'elle risque très gros si elle s'engage à nouveau dans une coalisation et qu'elle perd. De plus, ses intérêts ne sont pas forcément ceux de la Russie. Toutefois, si les Russes et les Prussiens l'emportent elle n'ignore pas qu'elle devra rendre des comptes pour sa fidélité à la France. Prise entre deux feux, l'Autriche prend une position « neutre » d'arbitre, tout en se réarmant pour s'apprêter le moment venu à intervenir dans le camp du plus fort.

Le Royaume-Uni quant à lui soutient les coalisés et s'allie à la Suède de Bernadotte, déjà alliée de la Russie. Le pays est toujours engagé dans le conflit contre les États-Unis, mais il s'agit d'une guerre lointaine où la Navy a largement le dessus, une guerre qui n'inquiète pas outre mesure la couronne. En Espagne les troupes de Wellesley (futur Duc de Wellington) prennent définitivement l'avantage et une invasion de la France par les Pyrénées devient envisageable. 

L'Empire contre attaque

Le 25 avril, après avoir confié la régence à l'impératrice Marie-Louise, Napoléon prend à Erfurt la direction de l'armée. Il l'a écrit, il compte bien « chausser les bottes d'Italie » ! Il a réuni quatre corps d'armée et la Garde, soit environ 80.000 hommes. Aux jeunes conscrits de 1813 se sont joints quelques briscards des armées d'Espagne et d'Italie. L'armée française semble avoir très rapidement pensé ses plaies et Napoléon se tient prêt à affronter ses ennemis. Toutefois, si on a pu trouver en France fantassins, artilleurs et cavaliers (l'armée impériale retrouve d'ailleurs une coloration très nationale qu'elle n'avait plus spécialement en 1812), on manque cruellement de chevaux et donc de cavalerie.

Napoléon fait la jonction avec les troupes de son ex-beau-fils Eugène de Beauharnais, il dispose dès lors de 120.000 hommes, plus les troupes de garnisons. Il a réussi en peu de temps à renverser la tendance et à imposer sa supériorité numérique aux coalisés qui ne dispose à ce moment-là que de 100.000 hommes. L'Empereur sait qu'il devrait foncer sur la Prusse, prendre Berlin pour forcer les Prussiens à sortir de la coalition et intimider par la même occasion le voisin autrichien qui risque à tout moment de se rallier aux Russes. Toutefois, justement pour inciter l'Autriche à les rejoindre, les coalisés font campagne près de la frontière autrichienne, en Saxe. Napoléon ne peut abandonner son allié saxon, au risque de voir ses autres alliés allemands se détourner de lui. Et, puisque l'ennemi est là, il espère bien l'anéantir dans une bataille décisive qu'il va sans cesse chercher dans de multiples manœuvres.

Le 2 mai Napoléon marche sur Leipzig et bat les coalisés à Lützen ! Les Prussiens et les Russes résistent vaillamment, les pertes sont très lourdes des deux côtés (les Français perdent 18.000 hommes, les coalisés 20.000) et faute de cavalerie pour poursuivre l'ennemi Napoléon ne peut parachever sa victoire. Paradoxalement, et comme ils l'avaient déjà fait à la Moskova, les Russes bien que se repliant et abandonnant Leipzig aux Français considèrent la bataille comme une victoire...

La Grande Armée poursuit sa contre-attaque, le 8 mai elle reprend Dresde, le 10 elle repasse l'Elbe, le 21 elle bat à nouveau les coalisés à Bautzen et Wurschen (encore 40.000 morts au total, répartit équitablement entre les deux camps). Plus au Nord, Davout reprend Hambourg et Lubeck ! Au Sud-Est les troupes françaises sous le commandement de Lauriston progressent jusqu'à Breslau !

Soudaine et brutale la contre-attaque impériale est un franc succès, Napoléon a récupéré les territoires qu'il contrôlait en 1812, à l'exception de la Pologne. Mais, faute de cavalerie (Napoléon ne dispose que de 5.000 cavaliers montés), Napoléon est incapable d'obtenir la victoire décisive qu'il espérait tant. De plus, les pertes on été extrêmement lourdes, un tiers de la Grande Armée est hors de combats (morts et blessés) et, faute de cavalerie, Napoléon a toujours été incapable d'exploiter ses victoires comme il aurait voulu le faire.

Au soir de la bataille de Bautzen, il s'exaspère : « Une boucherie, et pas un canon pris, pas un drapeau ! ». Il sait qu'il lui faudrait un répit pour reformer une fois de plus son armée, aussi accepte-t-il un armistice le 4 juin à Pleiswitz qui doit déboucher sur un congrès en vue de la paix. 

De l'armistice de Pleiswitz au congrès de Prague

Si officiellement l'armistice de Pleiswitz a pour objectif de faciliter les négociations de paix, dans les faits personne ne s'y trompe, il s'agit surtout d'une trêve permettant à chacun de recentrer ses forces. Pour l'Autriche, c'est également l'occasion d'entrer officiellement en contact avec les coalisés dans le cadre des pourparlers. Profitant de l'accalmie, la Russie, la Prusse et le Royaume-Uni signent un pacte le 14 juin. Victorieuse en Espagne, l'Angleterre sent venu le moment de la curée et offre deux millions de livres sterling pour financer l'effort de guerre des coalisés du continent, et ainsi inciter l'Autriche à rejoindre ses rangs.

Bien qu'officiellement neutre, l'Autriche envisage sérieusement d'entrer en guerre à leurs côtés si les négociations de paix de Prague ne débouchent pas. Il faut dire que pour les coalisés les nouvelles sont bonnes, le 21 juin Wellesley a écrasé les Français dans la péninsule ibérique lors de la bataille de Vittoria.

Lors de l'entrevue entre Metternich et Napoléon à Dresde le 26 juin, l'Empereur expose clairement qu'il ne compte pas tout céder aux coalisés, l'ambassadeur rapporte ces dires :

« Qu'est ce qu'on veut de moi ? Que je me déshonore ? Jamais ! Je saurai mourir, mais je ne céderai pas un pouce de territoire. Vos souverains, nés sur le trône, peuvent se laisser battre vingt fois et rentrer toujours dans leurs capitales : moi, je ne le puis pas, parce que je suis un soldat parvenu. Ma domination ne me survivra pas, du jour où j'aurai cessé d'être fort et par conséquent d'être craint.»

Dès lors, il ne reste plus qu'à faire des propositions inacceptables à la France pour que celui-ci refuse et qu'on reporte sur lui la responsabilité morale de la guerre. C'est chose faite quand on exige l'abandon de la Hollande et de l'Allemagne que la France vient de reconquérir. Côté français, on ne peut accepter de rétrocessions autres que celle de la Pologne et des provinces illyriennes déjà perdues. Napoléon tente de négocier, mais les coalisés n'ont aucunement l'intention de négocier par bribes ce qu'ils peuvent désormais prendre par la force : le 11 août le congrès de Prague prend fin.

Malgré les lettres de sa fille, l'impératrice Marie-Louise, et sous la pression de Metternich, l'empereur François qui dès le 27 juin s'était engagé auprès des coalisés déclare la guerre à la France, et donc à son gendre, le 12 août. Dès lors pour les coalisés la victoire semble assurée, l'arrivée de renforts et le ralliement de l'Autriche leur offrent une large supériorité numérique sur l'Empire français. En effet, Napoléon a réussi à lever pour la campagne une armée de 200.000 hommes, principalement positionnée en Saxe, mais en face de lui les coalisés opposent trois grandes armées :

- L'armée de Bernadotte au Nord avec 100.000 hommes, des Suédois, des Russes, des Prussiens...
- L'armée de Blücher au centre, en Silésie, composée également d'environ 100.000 hommes.
- L'armée de Bohême au Sud, commandée par Schwarzenberg, qui compte à elle seule 200.000 hommes.

Les coalisés comptent également sur un ralliement des états germaniques. 

L'offensive coalisée

Napoléon disperse ses forces, et c'est peut-être une erreur. Il envoie Davout marcher sur Berlin, Ney contre Blücher et se lance personnellement contre le gros des forces coalisées : l'armée de Bohême, qu'il bat. Le 27 août Napoléon remporte une importante victoire à Dresde que les coalisés tentaient de reprendre à Gouvion-Saint-Cyr, mais une fois n'est pas coutume l'armée de Schwarzenberg parvient à se replier en bon ordre. Bien qu'en infériorité numérique flagrante les Français ne perdent « que » 8.000 hommes, tandis que 27.000 coalisés sont hors de combat et qu'ils abandonnent une quarantaine de canons. Au cours de cette bataille, le général Moreau, français rallié à la Russie, est mortellement blessé par un boulet de canon qui lui fracasse le genou droit.

Toutefois, les succès de Napoléon n'effacent pas les revers de ses maréchaux : Vandamme est battu à Kulm, Macdonald est défait sur la Katzbach, Oudinot à Grossbeeren près de Berlin et Ney à Dennewitz. Les coalisés n'attaquent qu'en position de force, ils craignent Napoléon et évitent de l'affronter en personne. Chaque bataille creuse les rangs de la Grande Armée tandis que les rangs des coalisés semblent toujours se regarnir grâce à la mobilisation des Prussiens.

Parmi les jeunes conscrits français les revers impactent directement le moral, nombreux sont ceux qui décident de déserter, voir de se mutiler pour être réformés. La fatigue extrême liée aux marches forcées, les maladies (fièvres, typhus...), les bivouacs en plein air par un temps de moins en moins clément et le manque de ravitaillement participent également aux défections.

Napoléon ordonne de décimer les déserteurs, c'est-à-dire que dès que dix déserteurs sont rattrapés on en fusille un. Mais cela ne règle pas le fond du problème, la Grande Armée est contrainte à des marches rapides et exténuantes pour surprendre l'ennemi et l'intendance ne suit pas : si les Français manquent de cavalerie légère ce n'est pas le cas des coalisés qui sont ainsi en mesure de menacer et de harceler en permanence les lignes de ravitaillement. Les cosaques russes excellent en ce domaine, fondant à brides abattues sur les convois, s'attaquant aux groupes isolés, aux soldats égarés... Les voitures de ravitaillement qui ont en le temps forment le cercle pour repousser les assauts de ceux que le sergent Faucheur a surnommés « les Mohicans du Nord ».

Fin septembre, Napoléon se retrouve contraint d'adopter une position défensive, le gros de son armée est sur la ville de Dresde (130.000 hommes), le reste est autour de Leipzig (72.000 hommes). Davout a également 30.000 hommes, mais loin, à Hambourg. Début octobre, les coalisés lancent une offensive massive sur l'Elbe. Pour tenter d'empêcher la réunion des armées coalisées, l'Empereur dirige ses forces sur la ville de Leipzig. 

Leipzig : la « Bataille des Nations »

Napoléon n'a pas réussi à réunir toutes ses forces à Leipzig quand commencent les combats le 16 octobre, il se retrouve en très large infériorité numérique : 250.000 coalisés contre 185.000 Français. La bataille commence vers 9h le 16 octobre 1813, sous un ciel bas et gris, sous la pluie. Napoléon s'est positionné autour de la ville, au Nord Marmont doit faire face aux troupes de Blücher, au Sud Poniatowski, Victor et Lauriston, soutenus par Augereau et Macdonald, font face à l'imposante armée de Schwarzenberg. Les combats du 16 pour le contrôle des villages du Sud sont extrêmement violents, le village de Wachau défendu par les hommes de Victor change de main plusieurs fois dans la journée.

Toutefois, vers 11h30 la Grande Armée semble avoir repoussé toutes les attaques des coalisés et Napoléon décide d'en profiter pour lancer une contre-attaque avec 12.000 cavaliers et deux divisions de la Jeune Garde ! Mais l'ennemi à son tour encaisse sans que sa ligne ne se brise, la réserve autrichienne entre en piste et la Grande Armée est coupée dans son élan. À la fin de cette journée meurtrière, aucun camp n'a pris le dessus, Napoléon a perdu 20.000 hommes tués ou blessés, les coalisés 30.000. Faucheur, promu sergent-major, nous offre un funeste instantané d'une des nombreuses scènes funestes de la journée :

« Nous étions en marche [...] lorsque nous fûmes très vivement attaqués de front et de flanc par un ennemi deux et trois fois plus nombreux que nous. Nous nous formâmes promptement en carrés par bataillon pour soutenir les charges d'une cavalerie qui menaçait de nous assaillir vigoureusement. Mon capitaine, derrière lequel je me trouvais, venait de recommander à nos hommes de ne tirer sur la cavalerie qu'à son commandement, lorsqu'un obus vint lui enlever le derrière de la tête et me couvrit de sang. L'obus, poursuivant son chemin, en passant à quelques centimètres de ma figure, vint tomber dans le carré et enlever un pied au tambour maître. Nous attendîmes la charge sans broncher et ne faisant feu qu'à environ vingt-cinq ou trente pas, nous arrêtâmes l'élan des cavaliers. Dans le courant de la soirée, nous subîmes trois ou quatre charges de cavalerie qui n'eurent pas un meilleur succès. Notre artillerie ne la laissait pas approcher autant que la première fois et lui envoyait de la mitraille à outrance. L'artillerie ennemie nous la rendait bien ; nous en reçûmes notre bonne part, mais néanmoins pas autant qu'un carré d'un régiment de marine qui était près de nous et dont une face fut en quelques sortes démolie ».

Dans la ville de Leipzig, les blessés affluent, les églises sont transformées en hôpitaux de fortune où l'on ampute à tour de bras. Les prisonniers quant à eux sont parqués dans les cimetières, pour les abriter on va jusqu'à ouvrir des caveaux et c'est au milieu des squelettes que certains font leur cuisine. Pour Napoléon la situation se complique et il le sait : si tactiquement il y a un statu quo, chaque camp ayant repoussé les assauts de l'autre, stratégiquement les coalisés ont l'avantage. Ils vont en effet avoir le temps de recevoir des renforts de Bernadotte et de Bennigsen tandis que Napoléon ne recevra que le corps de Reynier en partie composé de troupes allemandes peu sûres.

Les troupes dorment sur le champ de bataille, le lendemain 17 octobre Napoléon demande un armistice aux coalisés en vue d'une paix. Ces derniers refusent. Napoléon, bien que décidé à se replier, reste sur ses positions en attendant l'arrivée de Reynier. Il présume que les coalisés ne seront pas en mesure de réattaquer avant le 19.Dans la nuit du 17 au 18 octobre la Grande Armée et ses 150.000 hommes rétrogradent sur Leipzig,

Napoléon acculé à la ville resserre les rangs. L'armée française forme un arc de cercle autour de la ville : Ney et Marmont au Nord font face aux armées de Blücher et de Bernadotte, à l'Est Sébastiani se positionne face à Bennigsen, au Sud Poniatowski, Victor et Lauriston continuent à faire face à l'armée de Schwarzenberg, à l'Ouest Bertrand est chargé de garder l'unique route de repli.

Au petit matin les coalisés avec 250.000 à 300.000 hommes se portent en avant dans une offensive générale sur toute la ligne française : l'objectif est ainsi d'engager toute la Grande Armée dans la mêlée et d'empêcher Napoléon de tenter de savantes manœuvres. Les mêmes scènes de combats acharnés qui avaient eu lieu le 16 se reproduisent le 18 autour des villages du Sud de Leipzig, toujours au Sud...

Mais toujours un peu plus près de la ville... Au Nord Ney repousse tant bien que mal les assauts de l'ennemi. Mais soudains se produit ce que l'on considère comme l'un des plus grands drames de la bataille pour Napoléon : les Saxons et les Wurtembergeois qui servaient dans la Grande Armée trahissent et tournent leurs armes et leurs canons contre leurs anciens camarades (seule la Garde Royale saxonne qui était aux côtés de Napoléon reste fidèle, l'Empereur les renvoya par la suite pour qu'ils puissent rejoindre leur souverain qui est resté fidèle à Napoléon et sera traité en prisonnier de guerre par les coalisés).

La trahison ouvre une véritable brèche dans le dispositif français, les coalisés tentent de l'exploiter, le général Bülow prend l'initiative et n'est arrêté in extremis que par la cavalerie de Nansouty qui parvient à le prendre à revers. Le village de Schönefeld change de mains pas moins de sept fois ! Au Sud, la canonnade est terrible, un témoin raconte que dans la ville même il aurait été impossible de tenir un verre rempli d'eau tant le sol tremblait. La bataille ne cesse qu'avec la nuit, les soldats la passent à même le champ de bataille. Les Français ont perdu 50.000 hommes dans la journée, les coalisés 60.000. Napoléon, rentré à Leipzig, organise la retraite qui semble la dernière issue pour sauver la Grande Armée tant qu'il reste une route à l'Ouest.

Dans la nuit du 18 au 19 octobre 1813, la Vieille Garde passe les ponts sur l'Elster pour s'établir à l'Ouest devant Lindenau. Suivent la cavalerie de Kellermann, les corps d'Augereau et de Victor, les cavaliers de Sébastiani... Mais un pont improvisé pour la retraite s'écroule, il ne reste dès lors plus qu'un seul pont pour que toute la Grande Armée franchisse l'Elster ! Immanquablement, des encombrements se produisent.

Pendant ce temps Dombrowski et Reynier protègent le Nord, Marmont l'Est et le trio Macdonald, Lauriston et Poniatowski le Sud. Voyant que la Grande Armée risque de leur échapper les coalisés se ruent sur Leipzig et atteignent les faubourgs, des combats sanglants ont lieu aux portes de Leipzig pendant que la Grande Armée se replie lentement par l'unique pont. Le sergent-major Faucheur, qui défend à l'Est dans le secteur de Marmont, rapporte :

« Dans la matinée, nous fûmes attaqués avec fureur par Blücher sur notre front, et sur notre gauche par les Suédois [...]. Abrités par les maisons, nous attendîmes de pied ferme les attaques de l'ennemi. Chaque fois qu'il voulait forcer l'entrée du village, nous le couvrions de nos feux, puis nous nous jetions sur lui à la baïonnette, mais lorsque nous avions le malheur de sortir du village et de nous montrer en rase campagne, à la poursuite de nos assaillants, nous étions tout aussitôt criblés de mitraille et forcés de rentrer dans le village. Alors l'ennemi reformait ses colonnes et se jetant sur nous, tête baissée, nous repoussait tantôt jusqu'à moitié, tantôt jusqu'aux dernières maisons du village. À notre tour, nous revenions à la charge aux cris de « Vive l'Empereur ! » et nous reprenions le terrain perdu [...]. Nous perdîmes sept fois Scönfeld et [...] sept fois nous le reprîmes ». 

Pour ne pas que les coalisés le poursuivent, Napoléon a ordonné de faire sauter le pont dès que son armée sera passée. Le colonel Montfort commandant le génie confie cette mission à un caporal, mais ce dernier, trompé par la vue de quelques soldats ennemis, fait sauter le pont alors que les troupes de Poniatowski, de Macdonald, de Lauriston et de Reynier ne sont pas encore passées ! C'est le second grand drame de la bataille pour Napoléon et on lui a souvent reproché, ainsi qu'à son chef d'État-major Berthier qui n'osa pas prendre d'initiative, de ne pas avoir préalablement fait construire plusieurs ponts pour assurer la retraite.

Une partie des soldats coincés sur la mauvaise rive tentent de traverser à la nage, dont Macdonald et Poniatowski. Mais ce dernier, déjà atteint de plusieurs blessures, dont une au dos, se noie. Lauriston et Reynier sont faits prisonniers avec une bonne partie de leurs hommes (12.000 hommes). Une part conséquente du parc d'artillerie français, 150 canons, ainsi que les équipages (500 voitures) tombent aux mains de l'ennemi. Les quatre jours de combat ont fait plus de 160.000 morts au total, il faudra des mois aux citoyens de Leipzig pour enterrer tous les corps... Numériquement, il s'agit de la plus grande bataille des guerres napoléoniennes, l'Europe ne reverra pas de tel engagement avant 1914. 

La retraite et la fin de la campagne d'Allemagne

Les Français sont contraints à la retraite, les régiments étrillés se replient au milieu d'une nuée d'hommes isolés, les troupes exténuées et affamées se ravitaillent chez l'habitant, avec les exactions que cela induit. Faucheur rapporte:

« On avait bien fait entrer dans les rangs, le 19 et le 20 octobre, tous les hommes armés ; mais il y en avait aussi un très grand nombre qui éclopés, malades ou blessés, marchaient sans armes, entre nos colonnes, présentant un spectacle effrayant de démoralisation, car ces hommes n'appartenant point pour la plupart aux régiments avec lesquels ils marchaient, et ne pouvant pas être retenus par les liens de la discipline, se jetaient comme des vautours sur les villages en vue et y enlevaient toutes les ressources qui auraient été si précieuses pour le reste de l'armée ; rarement ils profitaient longtemps de leurs trouvailles, presque toujours ils étaient tués ou pris par les cosaques qui n'attaquaient jamais nos colonnes, mais qui rôdaient toujours dans les environs ».

Néanmoins malgré la disproportion du rapport de force les Français sont parvenus à tenir tête aux coalisés et à sauver l'armée de la destruction. Bien affaiblis, les coalisés ne les poursuivent que très mollement, les laissant se replier sur le Rhin. Le 19 au soir, le roi de Prusse nomme Blücher feld-maréchal de toutes les armées et François Ier élève Metternich au titre de prince. La victoire des coalisés, que l'on appelle parfois la « bataille des Nations » (10 nations différentes y ont participé) apparait réellement comme l'apothéose d'un nationalisme germanique qui avait fermenté pendant l'occupation française.

Un homme va néanmoins réellement tenter de stopper Napoléon dans sa retraite : le général bavarois de Wrède, ancien allié... Il veut couper la route de Mayence aux Français avec ses 50.000 soldats et une soixantaine de canons. Bien qu'affaibli, Napoléon dispose encore d'une petite centaine de milliers d'hommes, il balaye les troupes de De Wrède à Hanau et peut ainsi repasser le Rhin.

Lors de cette dernière bataille, les Français ont perdu 2.000 à 3.000 tués ou blessé, les Austro-Bavarois comptent 1.700 tués, 3.100 blessés, 4.300 prisonniers et ont perdu plusieurs pièces d'artillerie. Ironisant sur la défaite du Bavarois, Napoléon lance « Pauvre de Wrède, j'ai pu le faire comte, mais je n'ai pas pu le faire général »...

Le 2 novembre 1813, Napoléon est à Mayence, le 9 il est à Saint-Cloud. Pour tenter encore et toujours d'enrayer la progression des coalisés, il ordonne une nouvelle levée de 300.000 soldats, de plus en plus jeunes et inexpérimentés. Les premiers mois de l'année 1814 apportent de tristes nouvelles : en Alsace les premiers éléments de l'armée de Bohême ont passé le Rhin, les Anglais ont passé les Pyrénées, à Naples Murat tente de sauver sa couronne et abandonne l'Empereur pour signer un traité de paix avec l'Autriche.

Napoléon compte à présent faire planer devant les coalisés l'ombre de 1793. Révélant un génie militaire sans pareil, Napoléon s'engage dans la campagne de France, un chant du cygne aux allures d'apothéose funeste. 

Bibliographie

L’Allemagne et Napoléon en 1813, de Godefroy Cavaignac. CIP,2018.

Leipzig: La bataille des Nations (16-19 octobre 1813), d' Alain Pigeard. Napoléon Ier Editions, 2009.

Grand Atlas de Napoléon, ouvrage collectif. Glénat, 2023.

 

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