Jean Laborde, aventurier et Consul de France à Madagascar

Histoire de France | Le XIXème siècle

Par le

Le gersois Jean Laborde établi sur l’île rouge depuis 1831, reste un personnage trop méconnu de l’histoire franco-malgache. Premier Consul de France nommé à Madagascar (12 avril 1862) par Napoléon III, notre auscitain de souche réussit à devenir précepteur d’un futur roi libéral, confident de missionnaires, initiateur de l’industrie malgache, amant d’une souveraine sanguinaire tout en veillant aux intérêts de sa patrie si lointaine. L’Empereur, lui, ne s’intéressait que peu à cette partie de l’océan-indien –évitant ainsi de froisser l’Angleterre avec qui il s’engagea pour la guerre de Crimée. Alors, l’influence française y sera entretenue grâce à Monsieur Laborde. A cette époque, Madagascar reste réfractaire aux étrangers sous le long règne despotique de Ranavalona I ère (1828-1861).

 

L'appel du large

Parti de France très tôt sans avoir réussi de carrière militaire, Jean s’embarque pour les Indes en 1827 avec quelques valises pleines de verroterie, et des manuels encyclopédiques signés « Roret », ouvrages pratiques et destinés à la vulgarisation des sciences, des bonnes manières, des arts et métiers. Pendant plusieurs années, sa débrouillardise et son génie créateur, lui permettront de se rendre utile auprès de maharadjas, et d’amasser un petit pécule. Aventurier dans l’âme, il entend parler d’un trésor sur une île non loin de Madagascar –Juan de Nova- et c’est alors qu’il s’embarqua sur un boutre pour tenter sa chance…Mais les vagues capricieuses de l’océan-indien lui joueront la version marine et naturelle du meilleur de Marlowe et Goethe réunis !

Recueilli à l’âge de 26 ans par Charles et Napoléon de Lastelle- exploitants établis sur la partie Est de Madagascar, et représentants la Maison de Rontaunay établie à Maurice pour exploiter la canne à sucre- Jean Laborde ne mettra pas longtemps à se rendre indispensable auprès de ses sauveurs. Une amitié le lie avec le Napoléon local, malouin d’origine, ayant des rapports privilégiés avec la souveraine.

La politique de cette dernière est de repousser toutes immixtions étrangères dans son pays. L’isolationnisme le plus parfait lui tient à cœur. Faut-il encore en avoir les moyens et pouvoir repousser les « vazahas » (anglais et français) ? Ce n’est pas avec quelques fusils en mauvais états troqués de-ci de-là que l’on pouvait gagner un combat ! Jean Laborde aux yeux du traitant de Lastelle semblait être l’homme providentiel de la monarchie merina : la classe dirigeante des hauts-plateaux de Madagascar (aujourd’hui encore)! Le commerçant des tropiques eût le temps de s’apercevoir des capacités et du génie créateur du gersois pendant plusieurs mois ; Tout en pensant à la prospérité de son commerce ...

"La difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité d'entreprendre". Jean Laborde, a-t-il retenu ces quelques mots de Beaumarchais ? On peut l'imaginer. La tâche qui l’attend pour s’imposer et survivre n’est pas gagnée d’avance…

Avant 1850, Laborde s’attacha donc à construire une vaste cité industrielle où plusieurs ateliers produisaient poudre et armes, tuiles, savon, paratonnerre, faïencerie, élevage de vers à soie. Un haut-fourneau trônait en lieu et place, des fours à chaux, des forges, etc… Une demeure royale s’y trouvait, ainsi qu’une maison privée. Cette dernière d’ailleurs a échappé à la destruction lors de son exil et reste encore visible de nos jours. Un bel espace permettait aussi aux arbres fruitiers rapportés d’Europe, aux vaches de Normandie, aux moutons, de s’acclimater à Mantasoa, village situé à cinquante kilomètres de la capitale Antananarivo.

Laborde était loin d’imaginer qu’il passerait toute sa vie dans cette île, et y entamerait une carrière politique …

Jean Laborde, une vision diplomatique

Sa présence en terre malgache, est bien plus importante qu’elle n’y parait. Il a le sens de la patrie, n’oubliera jamais son pays natal, et le prouvera lorsqu’il combattra l'influence des Anglais sur l'île rouge pour mieux y défendre les intérêts français : "Jamais il n'a cessé d'y honorer la France et l'humanité par son dévouement et son zèle" écrit le père Jouen, préfet apostolique de la région (Lettre adressée à Napoléon III, le 08/01/1861). Une certitude, il n’a jamais renié sa nation. Sinon, pourquoi aurait-il participé au complot de 1857 visant à déstabiliser la reine Ranavalona I ère ? Pourquoi écrirait-il pendant son exil à la Réunion au Prince Napoléon, Ministre de l’Algérie et des colonies, que ses seules préoccupations restent l’avenir de Rakoto –héritier du trône malgache- et les intérêts de la France pour laquelle coule son sang ?

Pour Laborde, le second-empire est comme identique à une gloire napoléonienne. Il attend beaucoup de l’Empereur et aimerait voir Madagascar passer sous protectorat. Depuis des années anglais et français se regardent en chien de faïence à travers leurs missionnaires respectifs. Ranavalona prônant un retour aux valeurs ancestrales dans son pays, les pourchassait régulièrement. Ce sera tout de même au cœur de ce dix-neuvième siècle, sous notre Second-empire, qu’une messe catholique sera donnée pour la première fois à Antananarivo dans le plus grand secret ! et cela… dans la maison de Laborde ! La date est fixée au 8 juillet 1855 avec le Père Finaz –camouflé sous le nom d’Hervier - dans une petite case située au fond du jardin du français, devant une assistance de moins de dix personnes parmi lesquelles le Prince Rakoto.

Au cœur des méandres politiques et religieux, Laborde sait se faire l’ami des réfractaires et des associés de la reine. L’amant blanc de la sanguinaire recevra même des mains royales diverses distinctions honorifiques qui sèmeront la confusion auprès de certains européens de passage et qui iront jusqu’à prétexter que le gersois avait abandonné sa nationalité d’origine pour devenir entièrement malgache !

L’influence française sur la grande ile sera entretenue clandestinement par notre homme qui jouit d’un grand prestige auprès du Prince héritier Rakoto et de certains dignitaires. En effet, le futur roi vouait une admiration à notre pays à travers les leçons et le savoir de son habile précepteur. Laborde avait par exemple réussi à faire venir de Paris, deux tableaux représentant Napoléon III et Eugénie. Ainsi, le couple impérial « régnait » (en quelque sorte) en pays malgache dans la chambre du prince héritier ! Le jeune Rakoto, impatient d’accéder au trône pour ouvrir son pays aux influences européennes et libérer son peuple du joug de sa cruelle de mère, rédigera une missive à Napoléon III dans ce sens le 18 janvier 1854. Il ira jusqu’à lui soumettre l’idée de lui répondre en passant par Hubert Delisle, gouverneur de la Réunion, pour éviter toute fuite.

Jean Laborde, nous le savons aujourd’hui, était l’auteur de ce courrier. Une seconde lettre datée de juillet 1855 rappellera une fois de plus à l’Empereur le but de la demande princière. Joseph Lambert se rendant en France est chargé de remettre le courrier. Il a d’ailleurs mis au point grâce à Laborde, un projet de Charte avec le Prince, dont l’exécution prendra effet au couronnement du nouveau roi : il pourra former et avoir l’exclusivité d’une Compagnie d’exploitation minière… Lambert (négociant à Maurice) alerte donc -lors de son séjour en Europe - autant les politiques que le clergé, de l’importance de se pencher sur la question de Madagascar. Il est reçu par Pie IX souhaitant introduire le catholicisme sur l’île rouge. Napoléon III, lui, est plus mitigé. Il suggère un protectorat franco-anglais. C’est Alexandre Walewski, Ministre des Affaires étrangères, qui enverra dans ce sens une lettre au Comte de Persigny alors Ambassadeur de France à Londres, pour dicter des instructions. Il est vrai que l’Angleterre avec son île Maurice située non loin de la grande terre latéritique aurait peut-être avantages à se pencher sur ce co-protectorat. Pas d’accords au final.

Côté malgache, on s’active à ce moment là dangereusement à établir un complot contre la reine. Et ce n’est autre que le propre fils de la souveraine, épaulé de ses amis « vazahas » -dont Laborde- qui le préparent... Un méthodiste anglais, Ellis, va contrecarrer les idées princières. Du coup, le 20 juin 1857, tous les français sont expulsés, sans exception. C’est à la Réunion que Laborde passera son exil durant quatre ans. Au cours de ces années , le prince Napoléon – ministre des colonies- tentera une rencontre à Paris avec notre gascon pour développer la question malgache. Ce dernier refusera argumentant « Des amis graves et judicieux pour lesquels je professe une déférence et une affection sans borne, m’ont fortement conseillé de ne pas m’éloigner de Madagascar (…) j’y ai laissé quelqu’un qui est pour moi un fils plus encore qu’un ami, c’est Rakoto l’héritier de la couronne (….) c’est moi qui lui ai appris à connaître et chérir la France (…) je sais tous les efforts qui seront tentés à la mort de la reine, (…) une absence pourrait être préjudiciable à l’œuvre civilisatrice que nous poursuivons (…) ».

Durant son exil, Jean Laborde apprend aussi que l’Empereur le nomme chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur en date du 27 février 1861, l’année ou la reine sanguinaire s’éteindra.

Il est temps maintenant pour Rakoto, de monter sur le trône. Immédiatement il fait revenir Laborde.

Napoléon III nomme Laborde consul de France

Napoléon III envoie le baron Brossard de Corbigny féliciter le jeune roi qui d’ailleurs pour l’occasion, endossera un uniforme copié sur celui de l’Empereur ! Divers cadeaux de la France sont offerts au souverain. Le clergé, sous la houlette du Révérend Père Jouen –chef de la communauté catholique- apporta des médaillons et des bijoux.

S.M Radama II reçu très vite Lambert pour finaliser l’accord rédigé officieusement quelques années plus tôt. C’est la naissance de la Charte Lambert. La France à ce moment là décida d’officialiser ses relations avec la capitale malgache. Jean Laborde devient le premier Consul de France à Madagascar, nous sommes en avril 1862. Parmi ses prérogatives maintenant, insuffler l’idée à Radama II de développer le coton, car la France est en plein essor dans son industrie textile. Il faudra aussi s’atteler à l’Education et ouvrir des écoles, des églises, élargir le commerce. Et le Consul de France, de part sa position privilégiée avec le roi avait toutes les chances d’obtenir gain de cause.

Mais Madagascar est le pays du « mora-mora » (doucement-doucement) et certaines idées ne verront jamais le jour.

En revanche, dans ses multiples rapports, Laborde alertera régulièrement les autorités françaises de la faiblesse du roi et des faveurs trop facilement accordées à son entourage.

Laborde transmet au quai d’Orsay des informations chiffrées sur la population et son nombre, s’élevant à 1.100 000 habitants à peu près. Il indique à l’Empereur qu’Alfred Grandidier œuvre pour la France en se livrant à de nombreuses études à ce sujet. Le Consul évoque les traditions, la mise en place par le gouvernement malgache des écoles, il écrit sur les exportations qui évoluent et sont sources de revenus : bœufs, porcs, céréales, chapeaux de paille, sucre, cuirs tannés, en direction de la colonie voisine la Réunion pour 1.500.000 francs de marchandises. Il démontre au Ministère français des affaires étrangères que Madagascar serait une valeur ajoutée dans l’élargissement de l’Empire. Il se penche sur les importations, les droits de douane.

Empreinte du Second-Empire dans le royaume Malgache

Jean Laborde entre 1850 et 1870 gère ses affaires et participe à de multiples réunions avec les visiteurs français et missionnaires. Il donne des fêtes, fait venir de Paris diverses revues féminines « La mode illustrée » et « La revue de la mode ». En effet, puisque l’élégance, la beauté, le raffinement, sont très en vogue sous le second-empire -et que les magazines se diversifient beaucoup malgré la période très règlementée de la presse- il pense à influencer les dames de la Cour malgache sur leurs tenues vestimentaires. Il n’aura pas de mal à trouver des journaux car plus de quatre-vingt titres consacrés à l’habillement existaient à ce moment là : de la simple feuille recto-verso au petit catalogue. Il offre divers cadeaux pour entretenir ses facilités à la Cour, comme des meubles style Napoléon III tels que canapés ou encoignures, fait venir des perruques et autres objets modernes de France. Il anime des soirées avec de la vaisselle et des coupes de champagne autour de la table, il se fait aussi professeur de valse - la danse maitresse durant tout le second-empire- pour les courtisans malgaches, il évoque auprès du prince Rakoto les musiciens de son temps comme Gounod et son hymne "Vive l'Empereur".

Grâce à la générosité de Jean Laborde et l’accueil qu’il réservait à des voyageurs de prestige comme Alfred Grandidier (naturaliste réputé qui y fait de fréquents séjours avec le soutien du Muséum de Paris et de la Société de géographie ), Auguste Lantz (Conservateur) , des hommes d’église, notre Consul tisse un réseau d’influence non négligeable. Mais il use -et abuse trop selon Paris- de corruption auprès de personnages de la politique malgache pour obtenir des renseignements secrets. Cela coute cher ! trop… On le lui reproche. Après l’assassinat de Radama II, le nouveau gouvernement influencé par les anglais ne tiendra plus compte du traité de commerce avec la France.

Pour revoir un nouvel accord, il fut décidé la nomination d’un remplaçant à Laborde (qui n’avait pas eu bonne presse sur une histoire d’indemnité) ce sera le Comte de Louvières. Mais ce dernier n’arrivera pas à maîtriser les us et coutumes malgaches, il aura même beaucoup de mal à s’entretenir avec des officiels hovas. Il décèdera en 1867.

Benoit Garnier en poste a Aden, est nommé par le Marquis de Moustier, nouveau Ministre Impérial des affaires étrangères. Il y restera quelques mois , se rend compte de l’importance et de l’influence de Laborde dans toutes sortes d’affaires ,négociations ou appuis auprès du gouvernement malgache. Il en fait part au Quai d’Orsay (11 Août 1868) « Ce digne et si recommandable compatriote n’a tenu compte que des intérêts de son pays (…) c’est grâce à son active coopération que j’ai pu obtenir une solution » . Laborde retrouvera alors très vite ses fonctions consulaires.

En 1870, il sentait le besoin de se rendre sur sa terre natale quand la France déclara la guerre à l’Allemagne. Il abandonna son projet de voyage. Jusqu’à sa mort en 1878, il combattra l’avancée du protestantisme sur l’île rouge ainsi que les différentes immixtions anglo-saxonnes. Ses obsèques seront quasiment royales.

Jean Laborde ne verra donc jamais –comme il l’espérait- s’établir le protectorat français, puisque ce n’est qu’en 1895 que Madagascar passera sous notre autorité. 

Bibliographie

- Raymond Blin "La belle aventure du gascon Jean Laborde, créateur d'une industrie malgache en 1837 " Discours 1967 / Cours d'appel Toulouse

- Jean Chauvin "Jean Laborde" sorti en 1939 Editions de Tananarive.

- A.Grandidier "Carnets de voyage, Histoire physique" 1868 -1870. Musée de l'Homme à Paris.

"Revue de Paris" Mai 1924, détails sur l'entreprise de Laborde.

- Bulletin de la Société des Archives du Gers - 1909" Un gascon à Madagasca"r , page 132 et 133

 

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