Histoires des femmes dans la France des XIXe et XXe siècle

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Les recherches récentes placent les femmes comme sujets et actrices de l'histoire, actives dans tous les domaines de la vie publique. Confinées par l'idéologie dominante qui les veut épouses, mères et ménagères, les femmes sont en effet, qu'elles le veuillent ou non, mêlées à toutes les évolutions de la société française au fil des XIX e et XX e siècles. Cette période les voit conquérir de nouveaux droits, revendiquer l'égalité et l'indépendance, se libérer de nombreux tabous...Une révolution féministe s'accomplit, à travers l'accès à l'éducation, au droit de vote des femmes, sans oublier la maîtrise de la fécondité.

 

La différence des sexes et la ''faiblesse'' du psychisme féminin

Les discours scientifiques ou romanesques tenus sur « la femme »et la différence des sexes sont innombrables. La formule d' Hippocrate résume la pensée dominante : le sexe féminin est défini par son aptitude à la maternité et la femme dominée par sa matrice. Sa vie est rythmée par les grossesses réputées débilitantes et les menstruations, à l'origine de sautes d'humeur qui justifient qu'on les écarte de tout rôle public.

Ni urne, ni tribune pour celles qui saignent tous les mois et portent les enfants ! Éternelles malades, c'est pour protéger l'ordre public (et les protéger elles-mêmes) qu'il convient de les confiner à la maison. A l'homme la pensée, la raison, le génie, à la femme la beauté et la génération.

Les femmes ne sont-elles pas, selon les aliénistes, davantage sujettes que les hommes à la folie et majoritaires dans les asiles? L'hystérie est un mal dont toutes les femmes sont susceptibles d'être un jour atteintes !. De ce siècle insistant sur les différences naturelles entre hommes et femmes subsiste l'idée dénoncée par Simone de Beauvoir (1906-1986) dans ''Le deuxième Sexe''' « on ne naît pas femme, on le devient ».

Le temps de l'exclusion politique des femmes

Le code civil napoléonien de 1804 instaure la puissance paternelle et fait de la femme mariée une mineure, lestant son devenir de citoyenne. Pour Geneviève Fraisse , l'exaspération masculine s'explique « par la peur de la confusion des sexes », qu'entraînerait la citoyenneté féminine.

Pourtant, les femmes sont partout au temps de politisation extrême de 1789 . Elles prennent la parole aux tribunes des clubs, font des dons à l'armée, participent aux cérémonies civiques, rédigent des pétitions, écrivent des journaux, surveillent et dénoncent, assistent aux exécutions, portent des jupons aux trois couleurs nationales, etc..
« Citoyennes sans citoyenneté », traitées de tricoteuses, elles s'investissent dans le mouvement populaire des sans-culottes, faisant peur aux conventionnels. Le décret du 20 mai 1795 interdit alors aux femmes d'entrer dans les tribunes, et de se grouper à plus de cinq dans la rue.

Néanmoins la Révolution française est une référence importante pour les socialistes du XIX e siècle. Dès 1808, Charles Fourier (1772-1837) observe que « les progrès sociaux et changements de période s'opèrent à raison du progrès des femmes vers la liberté ».

Les femmes coupables et la loi

Les crimes et délits commis par les femmes au XIX e et au début du XX e siècle sont le plus souvent spécifiques : infanticide, avortement, vol domestique. La justice rendue par des hommes se montre tantôt indulgente, tantôt extrêmement sévère à l'encontre des accusées, car le modèle de la femme douce et soumise est ici remis en cause et toute déviance est monstrueuse. L'infanticide concerne un nouveau-né sur 10 000 au XIX e siècle. Considéré sous l'ancien régime comme un crime et un péché, il est puni de mort. Plus indulgente, la révolution trouve des excuses : l'âge ou la folie passagère de la mère criminelle.
Si les magistrats, issus de la bourgeoisie perçoivent les inculpées comme des montres, les jurés , d'origine plus modestes sont d'avantage sensibles à la détresse de ces femmes, souvent jeunes servantes séduites et abandonnées (celles-ci ont un statut qui les rapproche des prostituées, tant sont fréquents les abus sexuels dont elles sont victimes). La sévérité s'impose à mesure que se développent plus tard les associations et les lois de protections de l'enfant.

Le refus du partenaire d'assumer ses responsabilités étant, avec le viol et l'inceste, une raison invoquée par les femmes pour expliquer leur geste, l'interdiction de la recherche en paternité, instauré par le code napoléonien, est de plus en plus contesté. La loi de 1912 l'autorise, sous conditions, et crée aussi le statut d'enfant naturel.

Le vol domestique exprime soit la dimension d'une révolte contre une condition aliénante, soit une extrême pauvreté. Les servantes ''voleuses'' s'exposent à de lourdes peines de prison (elles représentent au XIX e siècle la moitié des reléguées à Cayenne). La sévérité à l'égard du vol domestique ne s'estompe qu'au début du XX e siècle.

L'avortement

Alors que la loi de 1920 renforce les peines prévues et punit conjointement l'interruption de grossesse et la propagande anticonceptionnelle, la loi de 1923 correctionnalise l'avortement.
Sous Vichy en 1942, l'avortement est redéfini comme ''crime contre la race'' jugé par le tribunal d'état qui peut prononcer la peine de mort. Les femmes avortées ou avorteuses sont les principales victimes de la répression. Cette pression nataliste initiée sous la IIIe république, renforcée sous l'occupation n'est remise en cause qu'à partir des années 1960-1970. La loi de libéralisation de la contraception, dite loi Neuwirth est votée en 1967 et, en 1975 la loi Veil autorise l'IVG (sous conditions).

Le poids des représentations

Parricides, maricides, infanticides, avortées ou avorteuses : toutes ces femmes ressortissent du crime de sexe qui fascine la société. Les crimes féminins sont vus au travers d'un prisme des représentations dominantes faisant de la femme un ange ou un démon, une mère ou une putain .
La criminelle paie non seulement pour ses actes mais aussi pour la monstrueuse transgression qu'ils révèlent.

Les maris violents

Si le devoir de fidélité est relatif pour les hommes, il s'impose absolument aux femmes. Selon l'article 324 du code pénal, le meurtre commis par l'époux sur l'épouse surprise en flagrant délit d'adultère doit être excusé ! Cette manière de penser s'inscrit dans la profonde misogynie du XIX e siècle. L'insoumission d'une épouse peut justifier sa mise à mort.

Les tribunaux affichent un double standard de morale selon le sexe : conciliante pour l'homme, intransigeante pour la femme. Au XIX e siècle, la majeure partie des homicides conjugaux sont commis par des hommes qui battent à mort leur épouse. On inspecte la réputation de la victime jugée infidèle, ivrogne ou dépensière, ce qui excuse le coupable ! Le maricide en revanche est qualifié d'assassinat avec préméditation.

Le viol

Perçu et défini différemment suivant les époques, le viol a une histoire. Au XVII e siècle, confondu avec le rapt il entache pareillement la réputation des deux protagonistes. C'est un crime rarement puni. A la fin du XVIII e siècle l'accroissement des affaires concernant les viols d'enfants témoigne de l'évolution des mentalités.

Entre 1791 (ou le code pénal en fait un crime contre les personnes) et 1863 plusieurs lois affinent la définition du viol. En 1857 la jurisprudence parle pour la première fois de violence morale autant que physique. Si l'opprobre pèse d'avantage sur l'agresseur que sur l'agressée, gendarmes et magistrats prennent rarement la mesure du traumatisme subi par la victime.

A la fin du XVIIIe siècle l'opinion publique assimile les agresseurs à des monstres frustes issus du monde rural ou à des nobles libertins. Au XIX siècle le violeur prend la figure du ''prolétaire errant'' puis celle de l'instituteur pédophile, du père incestueux ou du meurtrier d'enfants.
A la fin du XX e siècle l'agresseur est « monsieur tout le monde » et le danger est partout mais la presse et la médecine légale mettent l'accent sur les monstrueuses figures des violeurs d'enfants et minimisent les crimes sexuels contre les femmes.

Pour les féministes, le viol est une violence induite par la société patriarcale, l'expression paroxystique d'un rapport de domination dont elles accusent la justice de sous-estimer la gravité.
Les victimes osant porter plainte, le nombre des cas de viols portés en justice augmente.

La dénonciation de ces méfaits fait l'objet d'une médiatisation (émissions de témoignages, téléfilms etc..). Malgré cela des enquêtes montrent que seulement 10 à 15 % des femmes portent plainte (le violeur est connu ou appartient à la famille élargie de la victime)...
L'ampleur, la diversité et la gravité des agressions exercées contre les femmes donne lieu à une prise de conscience récente dans la société française.

L'accouchement médicalisé et ''sans douleur''

Alors que les femmes accouchaient chez elles (avec parfois l'assistance d'une sage-femme et des conditions d'hygiène souvent très douteuses), l'habitude de le faire en clinique se répand de plus en plus à partir des années soixante-dix, ayant pour conséquence une réduction importante de la mortalité infantile et maternelle.
Lancée par le médecin Fernand Lamaze la méthode de l'accouchement sans douleur doit s'imposer face à l'ordre des médecins et du Vatican. En 1956, l'Assemblée Nationale vote le remboursement des séances de préparation basées sur l'information, la relaxation et le contrôle de la respiration.

La conquête de la contraception

La loi de 1920 prohibant la vente de contraceptifs, les françaises n'ont pas droit aux gelées spermicides, aux ovules contraceptifs, aux stérilet (1928), ni à la pilule expérimentée par le docteur Pincus à Porto Rico en 1956. L'association nommée Planning Familial de 1960 relance le débat grâce à des femmes médecins, avocates, femmes de lettres ou mères de familles.

La législation de la contraception (promesse de campagne de François Mitterrand en 1965) est ensuite débattue au parlement et la loi adoptée en 1967 principalement grâce aux voix de la gauche, mais au prix de nombreuses concessions. Les protestants y sont favorables mais l'opposition est vive de la part de l'église catholique qui n'autorise la régulation des naissances que par l'abstinence. Le recours à l'avortement clandestin reste important .

Un corps soumis à l'ordre économique

Pour les femmes on parle de surexploitation dans le monde du travail. Dans l'industrie, les femmes sont payées à la pièce, tandis que les hommes le sont à la journée et généralement mieux payés à travail égal. Dépersonnalisées par le port de l'uniforme, occupées à des tâches salissantes, elles sont en permanence surveillées, limitées dans leurs déplacements et fréquemment humiliées (punitions insultes..). Le travail domestique se poursuit à l'usine (nettoyage des machines en dehors des heures de travail, des machines et de l'atelier ainsi que la préparation des repas et l'entretien des uniformes).

Le corps de la femme peut être approprié pour un usage sexuel par les hommes, collègues ou supérieurs hiérarchiques : « couche ou crève !» telle est la devise. Corps pris de force ou à vendre : le salariat ne préserve pas de la prostitution.Il faut attendre 1992 pour que soit introduit le harcèlement sexuel dans le code pénal.

L'accès des femmes à la culture

Au XIX e siècle, la poussée des femmes vers les activités artistiques est irrésistible malgré tout ce qui est fait pour l'empêcher. Si l'académie Julian, dès 1873, forme de nombreuse peintres , celles-ci peinent à exposer leurs œuvres et à les vendre. Hélène Bertaux fondatrice de l'union des femmes peintres et sculpteurs organise des expositions spécifiques aux femmes. L'école des beaux-Arts devient mixte en 1897, tandis qu'un décret autorise les candidatures au Prix de Rome . Les talents originaux comme Camille Claudel connaissent des trajectoires parfois difficiles. Jusque dans les années 1970, le milieu artistique, même révolutionnaire, est excluant.

Des maisons d'édition sont créées pour promouvoir les écrits de femmes mais celles-ci sont encore minoritaires à l'exposition « Douze ans d'art contemporain en France ». Face à cette situation d'exclusion, des collectifs de plasticiennes se créent, tel le groupe « femmes en lutte » , »le Collectif femmes/art » ou « Art et regard de femmes ».

L'histoire des femmes et du genre produit chaque année de nombreuses thèses et publications. Ce sont maintenant quatre générations d'historiennes et historiens qui travaillent à son développement au sein des universités et des laboratoires de recherches. Elle prend appui sur des associations et des revues scientifiques. Le genre est aujourd'hui reconnu comme une « catégorie utile d'analyse historique » pour penser les rapports femmes-hommes et la construction du féminin et du masculin à travers le temps.

Dans les domaines explorés, les contraintes juridiques, politiques, sociales et culturelles se sont certes allégées au prix de négociations toujours renouvelées. Les femmes y ont gagné des espaces de liberté, d'autonomie et de pouvoir. Mais si certains obstacles à l'égalité des sexes s'effacent, ils laissent place à de nouvelles configurations où la hiérarchie des sexes n'a pas disparu.

Histoires des femmes dans la France des XIX e et XX e siècle, de Christine Bard, avec Frédérique El Amrani et Bibia Pavard. Editions Ellipses, mai 2013.

 

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