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3 Seventy two Specimens of Castes in India 13Au cours du XIXe et du XXe siècle, l’Europe part à la recherche de son histoire, de ses origines, et développe l’archéologie dans un contexte particulier. L’essor de cette fièvre historique ne peut s’expliquer sans mentionner le développement du nationalisme et de l’impérialisme. De nombreux scientifiques aujourd’hui interrogent ces héritages nombreux et souvent inconscients de l’archéologie : la question des barbares et de leurs migrations est un sujet qui ne peut se comprendre sans ces préoccupations nationalistes et identitaires.

Les nazis dans ce terreau identitaire fertile piochent et amalgament avec des pamphlets divers et des ouvrages scientifiques pour créer un corpus idéologique. La race aryenne prend une place particulière dans l’histoire européenne. Or, les prémices de ce concept apparaissent deux siècles plus tôt en Europe et ses conséquences en Inde sont toujours d’actualité notamment sur la question nationale et celle des castes. Nous n’aborderons pas directement la question des castes en Inde (nous renvoyons à cet article synthétique d’Euronews pour un aperçu rapide) ou la réalité des Indo-européens, mais seulement les origines européennes et leurs conséquences sur l’histoire contemporaine indienne.

La race aryenne : un outil d’émancipation en Inde

1 gandhi south africaGandhi pouvait écrire dans une lettre ouverte à l’assemblée et au conseil de Durban en 1894 : « Les Anglais, comme les Indiens, sont issus de la même souche, les Indo-Aryens. Je ne serais pas capable pour le soutenir de donner des extraits de nombreux auteurs car les ouvrages de référence à ma disposition sont malheureusement très peu nombreux. En revanche, je citerai ce passage de "Indian Empire" de W.W. Hunter : "Cette race très noble appartenait à la souche aryenne ou indo-germanique dont descendent les Brahmanes, les Rajputs et les Anglais. Son foyer d’origine le plus ancien aura été l’Asie centrale." ». Ces références lui permettent de mettre les Indiens et les Anglais sur le même pied d’égalité dans un contexte colonial. Gandhi n’a pas une argumentation isolée : Claude Markovitz note que « les premiers nationalistes indiens, dont certains étaient des Parsis (zoroastriens de lointaine origine iranienne), se réclamaient de cette « aryanité » pour revendiquer une place particulière pour l’Inde dans l’Empire britannique. » Cette aryanité permettait aux élites indiennes de pouvoir réclamer le self-gouvernement comme les autres dominions britanniques (État presque indépendant de l'Empire britannique peuplé d’anglo-saxons) au nom d’idées raciales couramment acceptées et revendiquées dans le monde britannique. Les Indiens devenaient les cousins de la « race anglo-saxonne ».

2 6349L’ « aryanité » est né avec les travaux de William Jones. Fondateur de l’Asiatic Society à Calcutta, il est à l’origine avec le Français Anquetil-Duperron de la notion d’une famille indo-européenne. Le sanskrit devient petit à petit la langue pure qui aurait été utilisée par les Aryens. Utilisant une langue pure, elle devait être à l’origine de toutes les langues indo-européennes. Les Aryens deviennent les ancêtres des Européens ; Indo-aryens et Indo-européens se confondent rapidement. L’hypothèse indo-européenne fait largement débat aujourd’hui (nous renvoyons à l’ouvrage de Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Mythe d’origine de l’Occident). Le concept indo-aryen est utilisé dès le XIXe siècle comme un instrument par les puissances coloniales rivales : Jyoti Mohan montre que les anthropologues français ont insisté sur la grandeur aryenne, dans le cadre d’une lutte contre la domination britannique. Paul Topinard, Louis Rousselet, Arthur Gobineau, et Gustave le Bon sont des auteurs majeurs qui ont contribué à mettre en lumière les Aryens et à l’établissement d’une hiérarchisation raciale en Inde. Ils peuvent insister sur une possible renaissance aryenne, motivée par la grande mutinerie de 1857 (la révolte des soldats cipayes qui menaça le pouvoir de la Compagnie anglaise des Indes Orientales). Les Anglo-saxons, bien qu’acceptant l’existence d’une grandeur aryenne, justifient leurs conquêtes en insistant sur son déclin, la domination des Dravidiens en Inde et la « corruption » de la « race » aryenne avec des races inférieures. Les auteurs allemands poursuivent les travaux sur le sujet et débattent de l’origine des Aryens et de la « pureté aryenne ». Certains situent leur origine plus à l’Ouest en Europe du nord ou en Allemagne. L’Europe est entrée selon Léon Poliakov dans une « ère aryenne » dont le nazisme n’est qu’un héritier.

L’institutionnalisation des castes en Inde

Keshub Chandra Sen est un exemple de nationaliste indien qui se considérait comme un « cousin » des Anglais, largement imprégné de la culture britannique, membre des classes et castes supérieures de l’Inde. Il pense la question de l’hégémonie des castes et la lie aux questions raciales. Il convient de souligner que si le système des castes s’est rigidifié à l’époque britannique avec les recensements, les Anglais ne l’ont pas inventé. Celui-ci s’est institutionnalisé avec les présupposés et idéologies britanniques en dialogue avec les élites indigènes. L’Europe s’intéressait également aux castes. Gobineau écrivait que les castes étaient un reflet de la « supériorité » aryenne. Max Müller, outre la division entre deux races aryennes asiatiques ou européennes, développe l’idée que les Aryens auraient envahi l’Inde. Émerge alors l’idée que les aryas nomades dominants auraient soumis les dasyu (futurs dravidiens) à la peau plus « mate » en Inde. Les divisions sociales visibles trouveraient leur origine dans cette invasion. Si cette théorie sert les élites « colonisées » des castes supérieures, elle a pu être utilisée notamment par les missionnaires chrétiens comme John Muir ou John Wilson pour redonner une fierté aux Dasas et au Sudras (les Dalits, les intouchables) dominés mais héritiers légitimes de l’Inde contre les envahisseurs étrangers aryens brahmines. Ces débats ne sont pas si éloignés de ceux qui touchaient la France : les nobles, héritiers des Francs, et le Tiers-État issu de la majorité gauloise romanisée justifiaient leur légitimité au pouvoir dans des termes similaires. Si les Gaulois avec la République semblent avoir remporté le combat, pour l’Inde, il en est autrement.

4 Ambedkar speech at YeolaL’impérialisme britannique a rigidifié le système de classe en lien avec les élites indigènes : par exemple, l’accès aux écoles et aux emplois est plus difficile pour les Dalits, et leur situation sociale se dégrade. La question des Dalits fut posée rapidement par les nationalistes et des conflits entre certains leaders tels que Gandhi ou Bhimrao Ramji Ambedkar. Ce dernier est un intouchable qui a été très tôt confronté aux discriminations des classes supérieures. Gandhi souhaite l’unité du peuple hindou et ne veut pas créer de divisions pour éviter de le fragiliser bien qu’elles existent déjà tandis que Ambedkar souhaite des sièges et des droits supplémentaires pour les Intouchables. Un compromis est trouvé assurant un nombre de sièges minimal aux Dalits sans qu’il y ait un électorat séparé. La constitution rédigée par Ambedkar porte la trace de ces anciennes divisions. Bien qu’elle abolisse l’intouchabilité et les discriminations, elle met en place des mesures transitoires pour favoriser l’égalité entre les citoyens indiens. Ces mesures perdurent aujourd’hui tout comme les discriminations et les conséquences sociales nombreuses. Globalement la question des castes et des intouchables est demeurée un non-sujet jusqu’à nos jours.

Des paradoxes contemporains

5 hindutvaChez certains membres des castes supérieures, la lecture aryenne fournit une justification des divisions visibles de la société. Pourtant en lien avec des recherches, des découvertes et des considérations nationalistes, des évolutions sur le concept et l’histoire des aryens sont en cours. La florissante civilisation de l’Indus est une fierté nationale en Inde. Les nombreux sites archéologiques montrent des sociétés prospères à l’âge du bronze. On parle de « Védiques Aryens ». Une théorie émerge également : les aryens seraient originaires d’Inde et auraient essaimé dans le monde à partir de l’Inde (la théorie « Out of India »). Certains mouvements hindous comme Hindutva soutiennent cette théorie pour des raisons politiques ou religieuses. Si les Aryens ont servi aux Indiens pour justifier et traiter d’égal à égal avec la puissance britannique en étant en quelque sorte « cousins », ils sont aujourd’hui utilisés notamment par le groupe nationaliste de droite Rashtriya Swayamsevak Sangh pour justifier un nationalisme « indigène » indien virulent : l’hindouisme doit devenir le socle de la nation pour qu’elle puisse être efficacement défendue contre le séparatisme musulman et les communistes. Le nationalisme indien est une construction complexe, grandement influencé par l’Occident qui d’ailleurs selon l’ouvrage Approche de l'hindouisme d’Alain Daniélou et Jean-Louis Gabin n’est pas en accord avec l’hindouisme traditionnel.

Si l’invention ou la redécouverte des Aryens a lourdement entaché la mémoire européenne (on renverra à l’ouvrage de Léon Poliakov cité en bibliographie), elle est déterminante dans l’histoire indienne. De nombreux nationalistes indiens ont puisé dans les récits et les écrits européens pour justifier leur combat. Cet héritage est loin de relever uniquement de l’histoire comme nous l’avons vu. D’autres régions ont également été touchées par ces idées. Les Russes ont légitimé la colonisation du Turkménistan en arguant d’un retour des Aryens sur leurs terres originelles. L’Iran moderne s’est également construit avec cette idée : la Perse devient l’Iran en 1935, « le pays des Aryens » et plus tard Mohammad Reza Chah Pahlavi en 1965 la « Lumière des Aryens ».

Bibliographie

 

Guha Sudeshna, Artefacts of History, Archaeology, historiography and Indian Pasts, New Delhi, Sage, 2015, 296
Markovits Claude, "Appropriation du passé et nationalisme hindou dans l'Inde contemporaine", Sociétés & Représentations, 2006/2 (n° 22), p. 63-80
Markovits Claude, "L'Asie, une invention européenne ?", Monde(s), 2013/1 (N° 3), p. 53-66
Markovits Claude, "Thinking India in South Africa: Gandhi’s Conundrum", South Asia Multidisciplinary Academic Journal [Online], 10, 2014
Mohan Jyoti, "The Glory of Ancient India Stems from her Aryan Blood: French Anthropologists 'Construct' the Racial History of India for the World," Modern Asian Studies, 2016.
Poliakov Léon, Le Mythe aryen Essai sur les sources du racisme et des nationalismes, Calmann-Lévy, 1971.
Rotermund Hartmut O., L'Asie orientale et méridionale aux XIXe et XXe siècles, Paris, PUF, 1999
Sinha Mrinalini, Specters of Mother India: The Global Restructuring of an Empire, Durham and London: Duke University Press, 2006.
Thapar Romila, The Aryan Question Revisited. Transcript of lecture delivered on 11th October 1999, at the Academic Staff College, JNU.
http://ascjnu.tripod.com/aryan.html
Thapar Romila, “The Theory of Aryan Race and India: History and Politics”, Social Scientist, Vol. 24, No. 1/3, pp. 3-29, 1996).