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colbert mignardAprès avoir évincé son rival Fouquet, Colbert a été Contrôleur général des Finances (1665), secrétaire d’État à la Maison du roi et à la Marine (1668), et influenca fortement la politique intérieure et extérieure du Roi Soleil. Plus illustre des grands commis de l'Etat, Colbert a non seulement marqué son temps sous Louis XIV, mais aussi laissé une empreinte durable sur la politique française, au point de donner son nom à une doctrine : le colbertisme, mélange de protectionnisme et d'intervention de l'Etat dans l'économie.

 

La carrière fulgurante de Colbert sous Louis XIV

Fils d’un marchand drapier qui n’avait pas fait de très bonnes affaires, Fouquet commença sa carrière comme petit commis dans les bureaux de la Guerre, sous Le Tellier. Conseiller d’État en 1649, il devint « domestique » de Mazarin, dont il tint les comptes et géra les biens personnels. Devenu l’homme de confiance du cardinal, il lui rendit de grands services et fut son agent à Paris lorsque Mazarin dut s'exiler durant les troubles de la Fronde. Tout en se montrant un serviteur zélé, Colbert n’oubliait pas ses propres intérêts; en faisant les affaires du cardinal, il faisait les siennes et s’enrichit, un peu vite, car il était peu scrupuleux sur les moyens à employer pour y parvenir. Mais c’était un travailleur acharné, épris d’ordre et de méthode, un homme de cabinet aux dossiers bien tenus, un fonctionnaire sérieux, incontestablement dévoué à l’État. Autant que son ambition de redonner à la France des finances saines, c’est la jalousie féroce qu’il éprouvait à l’égard de Fouquet, grand seigneur mondain et fastueux, qui le poussa, dès octobre 1659, à adresser à Louis XIV un terrible réquisitoire contre la gestion du surintendant.

Colbert1666Dès ce moment Colbert faisait acte de candidature à la succession de Fouquet. Mazarin, peu avant de mourir (1661), le recommanda spécialement au jeune roi. Nommé intendant des Finances (1661), Colbert continua de constituer patiemment, sans bruit, un lourd dossier concernant les malversations de Fouquet; il éclaira, harcela le roi en secret et ce long travail de sape aboutit enfin à la chute du surintendant (septembre 1661). Surintendant des Bâtiments et Manufactures (1664), il reçut l’année suivante la charge de contrôleur général des Finances (1665), qui ne lui donnait pas tous les pouvoirs de Fouquet car Louis XIV, décidé à régner personnellement se réservait l’ordonnancement des dépenses. Colbert sut rester à son rang de petit bourgeois anobli, en donnant au monarque l’illusion d’être le seul maître.

C’était un froid bureaucrate, «capable de perfidies noires, de violences, de bassesses» (Lavisse). La cour le détestait, mais il ignorait la cour. Sa fidélité inconditionnelle lui valut d’être comblé de faveurs et de titres ; avec ses premières fonctions, il cumula encore les postes de secrétaire d’État à la Maison du roi (1668) et à la Marine (1669); il profita de la vieillesse de Séguier pour empiéter sur le législatif et sur le judiciaire; il devint seigneur et marquis de Seignelay et, avec une fatuité drôle, il s’essayait à dire «mes sujets», «mes vassaux», «ma rivière». Il plaça ses frères, ses filles (qui devinrent duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers et de Mortemart), ses fils (l’un alla à la Marine, l’autre à l’archevêché de Rouen), son beau-frère, son neveu, ses cousins... Du gouvernement, ne lui échappaient que les Affaires étrangères (à Lionne) et la Guerre (à Le Tellier). Pendant longtemps, d’ailleurs, une âpre lutte pour les places et les honneurs opposa le clan Colbert et le clan Le Tellier.

Les réformes de Colbert

Si l’homme n’éveille guère la sympathie - surtout en contraste avec sa victime, le séduisant Fouquet —, la grandeur du ministre est indéniable. Pendant près de vingt-cinq ans, Colbert porta la responsabilité de toute la vie économique et financière de la France. Il fut un des plus grands ministres de la monarchie, le principal artisan de la puissance de Louis XIV. Son action réformatrice s’exerça dans les domaines les plus divers, financier, économique, commercial, maritime, intellectuel, avec le souci constant de la richesse et de la gloire du roi, c’est-à-dire de l’État. «Nous ne sommes pas en un règne de petites choses », disait-il dès 1664. Dans la politique de grandeur où l’ambition de Louis XIV engageait la France, faire face à des guerres et à une diplomatie également coûteuse», sans parler du grand train de la cour de Versailles, était une tâche accablante pour un ministre des Finances.

Dédaigneux de l’«intendance», Louis XIV n’hésitait pas à anticiper largement sur les recettes, et Colbert ne réussit pas à éliminer le déficit qui reparut dès la guerre de Hollande (1672), pour ne plus disparaître. Dès sa venue aux affaires, Colbert avait cependant pris des mesures draconiennes pour faire rendre gorge aux puissances d’argent. La chambre de justice de 1662 réussit à obtenir quelques restitutions des fermiers de l’État. Mais les besoins militaires obligèrent bientôt Colbert à recourir aux expédients, comme l’avaient fait ses prédécesseurs; il fallut fonder une Caisse des emprunts (1674), créer et vendre des offices, augmenter les impôts indirects.

colbert manufacturePourtant, Colbert s’était attaqué à un des aspects essentiels du problème financier, la réforme du système fiscal. En raison de la diversité de l'ancienne France, encore hérissée de privilèges et de libertés, la fiscalité était d’une confusion et d’une variété extrêmes. Pour assurer un meilleur rendement de la taille, impôt roturier, Colbert entreprit la chasse aux faux nobles et aux fausses exemptions fiscales; en 1680, il créa la Ferme générale, qui fut chargée de lever toutes les autres contributions; la comptabilité publique fut ordonnée et simplifiée. Mais ces mesures n’eussent pu produire tout leur effet que si elles se fussent inscrites dans le cadre d’une rationalisation générale de l’administration. Colbert s’irritait de la variété des régimes administratifs du royaume; c’est dans le dessein d’y mettre un terme qu’il développa le pouvoir des intendants, qui, d’abord simples enquêteurs et administrateurs, devinrent à partir de 1680 des administrateurs fixes, et qu’il poussa Louis XIV à l’œuvre de codification de la justice, réalisée par les grandes ordonnances qui se succédèrent de 1667 à 1685 (notamment l'Ordonnance civile d’avril 1667, l'Ordonnance criminelle de 1670 et l’Ordonnance du commerce de 1673).

L'économie au service de l'Etat

C’est à l’économie, condition de la santé financière et de la puissance politique de l’État, que Colbert s’est surtout attaché. Son gouvernement marque l’apogée du mercantilisme français, auquel on a justement donné le nom de «colbertisme». En fait, Colbert fut moins un théoricien que le réalisateur des idées exprimées avant lui en France par Montchrétien et Laffemas. Comme tous les spécialistes européens de son temps, il était convaincu que la richesse d’un État réside essentiellement dans la quantité de numéraire qu’il possède; il croyait également que la quantité disponible de métaux précieux est fixe et que le volume du commerce mondial est stable. «Il est certain, écrit-il, que pour augmenter les cent cinquante millions qui roulent dans le public, de vingt, trente, soixante millions, il faut bien qu’on le prenne aux Etats voisins. »

Dès lors, le commerce n’est rien d’autre qu’une guerre d’argent, «une guerre perpétuelle et paisible d’esprit et d’industrie entre toutes les nations». Puisqu’une nation ne peut s’enrichir qu’en ruinant les autres pays, il faut assurer une plus-value des exportations sur les importations, vendre beaucoup, acheter peu afin de constituer en France une grande réserve de métaux précieux. Le procédé le plus simple consistait évidemment à frapper de lourds droits de douane les produits concurrents étrangers et à abaisser les droits sur les produits nationaux. L’État de Colbert fut résolument protectionniste : le tarif douanier de 1664 fut aggravé par le tarif de 1667, qui prohibait pratiquement les produits hollandais et anglais (mais il fallut y renoncer après 1678). Cet État se montrait également dirigiste. il intervenait sans cesse et prétendait réglementer toute la vie économique. «Il faut réduire toutes les professions de vos sujets à celles qui peuvent être utiles », écrivait Colbert à Louis XIV.

Les manufactures royales

Pour vendre à bon compte, Colbert imposa une politique de bas salaires, mais, comme il fallait permettre à la main-d’œuvre de vivre, l’État sacrifia pratiquement l’agriculture en fixant au plus bas possible les prix agricoles (les paysans se virent accorder, en compensation, une protection contre les excès du fisc). L’aspect positif du colbertisme, c’est le puissant encouragement donné à l’industrie, c’est une politique d’investissement menée par l’État pour susciter dans tout le pays des entreprises nouvelles, des «manufactures», qui permirent d’accroître rapidement le volume des exportations. Colbert sut comprendre que la France, ne disposant pas comme l'Espagne, des mines d'or et d'argent de l'Amérique, ne pouvait s’enrichir que par une puissante expansion industrielle et commerciale. La grande industrie naquit en France avec Colbert, mais sous l’orientation et le contrôle de l’État, qui lui imposa des règlements minutieux. Fortes du privilège royal. Les manufactures bénéficièrent du monopole d’une fabrication, et de la protection d'« inspecteurs des manufactures» chargés de réprimer les fraudes.

louisxiv gobelinsLouis XIV à la manufacture des Gobelins" />Certaines manufactures étaient dirigées par l'État (Gobelins, Beauvais), d’autres simplement encouragées et privilégiées; leur installation fut facile et rapide car, la plupart du temps, la manufacture faisait travailler une foule de petits ateliers dispersés. Pour améliorer le commerce intérieur, Colbert créa des routes, des voies d’eau (canaux des Deux-Mers, d’Orléans), mais son premier souci était le grand commerce d’exportation. Il accomplit un effort immense dans le domaine de la marine, estimant que «la prospérité de la marine marchande est le meilleur critérium de la prospérité du commerce extérieur». On agrandit et aménagea les ports de Brest, Cherbourg, Rochefort, Toulon. Colbert institua un conseil des constructions navales et organisa une puissante flotte de guerre pour protéger les lignes commerciales et les comptoirs lointains; en 1668 fut inaugurée (inscription maritime, pour le recrutement des équipages de la marine parmi les populations des régions côtières.

Sur le modèle des sociétés anglaises et hollandaises, on créa des compagnies de commerce monopolistes et privilégiées (Compagnie des Indes orientales, 1664; Compagnie des Indes occidentales. 1664; Compagnie du Nord, 1669; Compagnie du Levant, 1670). Enfin le colbertisme poussait à l’expansion coloniale, mais, dans ce domaine, Colbert se heurta à une incurable indifférence du public français pour les terres lointaines. En 1685, Colbert légifère sur le statut des esclaves dans les colonies (Code Noir (ou « édit sur la police des esclaves »).

En résumé, le colbertisme constitua un effort sans précédent pour émanciper l’économie française du cadre désuet des diversités régionales et locales, et des corporations en voie de sclérose; il fut à l’origine de la prospérité durable de villes comme Amiens, Aubusson, Saint-Étienne, Elbeuf. Mais il a eu aussi son revers : l’agriculture trop sacrifiée; les fabriques bientôt sclérosées par les règlements qui les avaient, à l’origine, stimulées; les méfaits du dirigisme, qui identifiait trop le bien de la nation à la puissance de l’État; et surtout ce protectionnisme outrancier qui, en se donnant ouvertement comme objectif la ruine des autres nations, fut le grand générateur des guerres incessantes du règne de Louis XIV.

Colbert, protecteur des Arts et des Lettres

Cette même passion d’ordre, d’unité et de réglementation rationnelle, Colbert, en sa qualité de surintendant des Bâtiments, Arts et Manufactures, la manifesta lorsqu’il entreprit d’organiser pour le service de l’État la vie artistique et intellectuelle. Grand dispensateur du mécénat royal, il fonda l’Académie des inscriptions et belles-lettres (1663), l’Académie des sciences (1666), l’Académie de France à Rome (1666); il réorganisa les académies de peinture et de sculpture (1664), de musique (1669), d’architecture (1671); on lui doit également l’observatoire de Paris. Il trouva en Le Brun l’agent d’un académisme artistique orienté vers la louange du Roi-Soleil. Ses Lettres, Instructions et Mémoires ont été publiés par P. Clément (1861).

Lorsque Colbert tente de restreindre les dépenses royales, il perd de son influence auprès du Roi Soleil et, à partir de 1680, il est progressivement remplacé par le marquis de Louvois. Lorsqu’il meurt, épuisé de travail, il laisse à Louis XIV un royaume au plus haut de sa puissance.

Bibliographie

Le grand Colbert, de Thierry Sarmant et Mathieu Stoll. Tallandier, 2019.

- Colbert : la vertu usurpée, biographie de François d'Aubert. Perrin, 2010.