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polo-kamikaseLe voyage est souvent associé en histoire aux grandes explorations, et en particulier aux Grandes découvertes. Celles-ci sont censées être la rupture entre l’époque dite moderne qui s’ouvre, et un Moyen Âge qui aurait été fermé sur lui-même. Pourtant, le voyage fait bien partie intégrante du Moyen Âge, mais il y est associé très souvent à la littérature, et surtout aux merveilles que celle-ci décrit comme peuplant les contrées inexplorées. Et c’est le cas tant en Occident chrétien qu’en Islam.

 

Les pèlerins, premiers voyageurs

Les premiers voyageurs que nous pouvons évoquer parmi les chrétiens d’Occident sont évidemment les pèlerins. Le Xe et le XIe siècle connaissent une explosion des pèlerinages vers les Lieux saints, et en particulier Jérusalem. On sait que la croisade elle-même est considérée comme un pèlerinage guerrier. Le parcours est cependant borné, le pèlerin suivant un chemin précis, passant par des étapes obligées (par exemple Rome ou le Mont-Cassin), avant d’arriver à son but déterminé à l’avance. L’idée n’est donc pas de découvrir le monde, mais de se retrouver soi-même, dans des lieux certes inconnus mais saints et donc rassurants, après un périple toutefois souvent difficile et dangereux, pour ne pas dire « aventureux ».

Le choc mongol et l’ouverture à l’Orient

polo-kamikaseIl en va différemment des explorateurs, et leur démarche est même contraire. L’homme médiéval, pourtant souvent vu comme peureux (de la mer surtout) et replié sur lui-même, peut aussi se muer en explorateur et en découvreur du monde. Les hommes des Grandes découvertes sont bien des hommes du Moyen Âge, Christophe Colomb en tête. C’est cependant plus tôt encore que commencent les explorations : les hommes sont des hommes d’Eglise, des ambassadeurs, des espions voire des marchands, et à partir du milieu du XIIIe siècle, ils se tournent vers l’Est. La raison ? Le choc dû au déferlement des Mongols de Gengis Khan (1160-1227) sur l’Orient, puis sur l’Europe orientale. Chrétiens comme musulmans sont touchés, et l'on entend parler « d’hommes monstrueux [se nourrissant] de chair crue et même humaine ». Les « Tartares » sont alors assimilés à Gog et Magog, l’Apocalypse semble proche.

Pourtant, les grands souverains de l’époque comprennent rapidement que le danger n’est pas aussi terrible, et ils décident d’entrer en contact avec ces nouveaux peuples ; c’est le cas de Saint Louis ou de Frédéric II, mais aussi des sultans mamelouks. S’ouvre alors la perspective d’aller découvrir le monde de ces « barbares » ; le pape Innocent IV pense même à une possibilité de les convertir ! Ce sont donc des hommes d’Eglise qui partent pour les contrées inconnues des Mongols, comme Jean Du Plan Carpin (disciple de saint François d’Assise) envoyé par le pape à Qaraqorum, capitale de l’empire mongol, en 1245, ou le franciscain Giovanni de Montecorvino, qui découvre la Chine au début du XIVe siècle. On doit aussi citer le Flamand Guillaume de Rubroek, qui voyage en Mongolie à partir des années 1250 ; les conséquences de son travail sont décisives : il permet la mise en place d'un réseau de missions, qui conduit à la création de l’évêché de Pékin en 1307, et son récit (Voyage dans l’Empire mongol) connaît un grand succès qui va inspirer d’autres curieux des voyages, parmi lesquels Marco Polo (1254-1324). Ce dernier est à Pékin en 1271, il y reste seize ans.

L’Afrique contournée ?

L’exploration connaît évidemment d’autres aires géographiques que l’Orient. C’est le cas avant tout de l’Afrique, et le rôle des Ibériques est ici décisif. D’abord quelques exemples malheureux comme la tentative, au large du continent africain, des Génois Vivaldi en 1291, ou l’expédition du Catalan Jaime Ferrer sur les côtes de Mauritanie, en 1346. Toutefois, les Canaries sont prises en 1341, et c’est surtout la conquête de Ceuta sur les Mérinides, en 1415, qui ouvre aux Portugais le détroit de Gibraltar (déjà contrôlé de fait par les chrétiens depuis la fin du XIVe siècle, au détriment des Mérinides et des Nasrides), et donc l’Afrique. Nous sommes presque quatre-vingts ans avant la chute de l’émirat nasride de Grenade.

Le rôle du Portugais Henri le Navigateur (1394-1460) est alors central : c’est pour lui par exemple que le pilote Eanes passe le cap Bojador (Maroc) en 1434, ouvrant ainsi la route vers le golfe de Guinée. Les expéditions continuent après la mort d’Henri le Navigateur, sous Jean II en particulier : en 1482, les Portugais fondent le fort Sao Jorge sur la Côte-de-l’Or, et le cap de Bonne-Espérance est passé en 1488 par Bartolomeu Dias : l’Océan Indien tend les bras aux navigateurs portugais, et un Vasco de Gama sera en Inde en 1498. Evidemment, la chute de Grenade en janvier 1492 permet aux Espagnols de se jeter dans la danse, même s’ils se tournent vers l’Ouest avec le Génois Christophe Colomb et son projet de rejoindre les Indes par ce chemin…En 1494, avec le traité de Tordesillas, Portugais et Espagnols se partagent les zones de navigation.

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Toutefois, l’intérieur de l’Afrique intéresse aussi les voyageurs du Moyen Âge, avec pour origine centrale mais légendaire, la Lettre du Prêtre Jean. Cette dernière, censée avoir été envoyée en 1160 au pape Alexandre III, à Frédéric Barberousse et à Manuel Comnène, est l’un des textes les plus lus au Moyen Âge. Ce personnage, le Prêtre Jean, pourtant mythique, a laissé espérer l’ouverture d’un second front contre l’Islam, venant des confins de l’Afrique, en Ethiopie, après avoir été situé en Inde pendant longtemps. En effet, au XIVe siècle, c’est le cartographe génois Angelino Dulcert qui place ce royaume au sud de l’Egypte ; mais les sources du Nil et l’Ethiopie convoquent nombre de mystères, et c’est bien là que voyage et merveilles se mêlent de façon spectaculaire.

Surtout, l’exploration de ces terres est quasiment impossible pour un Occidental jusqu’au XVe siècle, l’Egypte faisant barrage, et on pense que seuls quelques missionnaires auraient peut-être tenté le voyage vers la Nubie, voire l’Ethiopie, sous le pape Jean XXII (mort en 1334). Au XVe siècle cependant, le duc Jean de Berry, Alphonse V d’Aragon et Rome auraient tenté d’envoyer des ambassades officielles au Prêtre Jean, confondu avec le roi d’Ethiopie.

Nous avons aussi le témoignage du dominicain Pietro Ranzano qui, en 1450, aurait rencontré à Naples l’ambassadeur du souverain éthiopien auprès du roi d’Aragon ; cet ambassadeur aurait alors affirmé être d’origine sicilienne et s’appeler Pietro Rambulo. Après un long voyage en Europe puis en Egypte, il aurait saisi l’occasion de suivre un ambassadeur du Négus auprès du sultan jusqu’en Ethiopie. Il y aurait refait sa vie, ayant femme et enfants, et voyageant ensuite jusqu’en Asie ! C’est toutefois dans les décennies suivantes du XVe siècle que l’Ethiopie est de plus en plus connue par les Occidentaux, grâce à des mouvements d’ambassades, puis à l’ouverture de l’Océan Indien aux marins portugais. Au début du XVIe siècle, le royaume du Prêtre Jean n’est plus un mythe pour les Européens.

L’Islam, le monde et les voyages

Les Occidentaux, chrétiens, ne sont évidemment pas les seuls voyageurs du Moyen Âge. Parmi ces derniers, il faut s’attarder sur les musulmans, bien plus ouverts sur le voyage qu’on le pense généralement, mais pas forcément dans la direction à laquelle on s’attend.

Le goût des musulmans pour le voyage et la géographie du monde remonte bien avant le XIIIe siècle, au contraire des Européens ! Dès le VIIIe siècle, nous avons l’exemple d’un clerc anglais fait prisonnier sur le chemin de Jérusalem par les autorités omeyyades et qui, conduit à Damas, entend dire par le chambellan au calife que les captifs viennent « d’un rivage lointain de l’Occident là où le soleil se couche », ajoutant « nous ne connaissons aucune terre au-delà de la leur, rien d’autre que la mer », ce qui laisse bien entendre que le chambellan en question (lui-même originaire d’Hispania) connaît les limites du monde. Ces limites sont les mêmes que celles données par les Anciens, et l’Antiquité est comme pour les autres sciences décisive dans la vision du monde des savants musulmans du Moyen Âge, avec comme figure principale le Grec Ptolémée (IIe siècle ap.J-C) qui est de nombreuses fois traduit dès le IXe.

Les siècles suivants, le monde musulman est centré sur Bagdad, vue comme le lieu où l’homme est le plus équilibré, l’Irak étant selon Al-Masudi (Xe siècle), « la région la plus favorisée [par Dieu] », alors que les autres peuples voisins, tels les Rûms (les Byzantins), les Zanj (Afrique Orientale), les Indiens ou les Turcs sont moins favorisés, et surtout moins « civilisés ». Il faut noter ici, tout de même, que les musulmans d’Occident (du Maghreb au sens large, Al Andalus compris) sont très souvent mal considérés par les savants de Bagdad et de l’Orient musulman en général, car éloignés du centre (Bagdad) et donc aussi moins « civilisés »…

 

Une autre source antique de la géographie musulmane est Le Roman d’Alexandre (IIIe siècle), et son récit du voyage du Grec jusqu’aux limites de la terre, près du repaire de Gog et Magog. Un thème repris dans le Coran (XVIII, 83-98), et qui influence la vision abbasside d’un Orient inconnu et merveilleux, comme il a influencé les Occidentaux ainsi que nous l’avons vu plus haut.

L’époque abbasside voit donc naître des voyageurs, et même des explorateurs (souvent aussi ambassadeurs, puis des marchands, en particulier dans l’Océan Indien) qui voyagent tant chez les Russes qu’en Europe (à la cour de Charlemagne), en Inde, en Chine et en Afrique de l’Est. Les récits de ces voyages évoquent des peuples étranges aux mœurs très douteuses, permettant de toujours montrer la supériorité des hommes du premier cercle, celui de Bagdad. Cette vision, teintée aussi de merveilleux, évolue les siècles suivants, pour devenir plus précise et détaillée sur les contrées explorées ; on peut citer ainsi le Livre de l’Inde d’Al-Biruni (mort en 1050), ou Al-Bakri (mort en 1094). Le XIe siècle marque alors le développement de la géographie en Islam, bien avant l’Occident, et le début d’un éloignement (certes lent) des thèses ptoléméennes et de l’influence classique (surtout avec Al-Biruni). Cela continue les siècles qui suivent, avec par exemple Al-Idrisi (mort en 1165, qui travaille pour le roi normand de Sicile) ou Ibn Jubayr, qui voyage en Méditerranée et jusqu’en Arabie au tournant des XIIe et XIIIe siècles.

Toutefois, comme en Occident, c’est le choc mongol du XIIIe siècle qui précipite l’ouverture de l’Islam sur le monde qui l’entoure. Cela est facilité par la conversion des nouveaux conquérants à la religion musulmane dès la fin du siècle. Ce brassage de très nombreuses cultures différentes réunies sous la bannière de l’islam permet au XIVe siècle la création d’une « histoire universelle », le Compendium de toutes les histoires, par le Persan Rashid al-Din, qui non seulement narre l’histoire des Arabes, des Turcs et des Mongols, peuples musulmans, mais aussi celle des Chinois, des Indiens et des Francs ! La géographie du monde, inspirée plus seulement par les Anciens mais par les voyageurs, continue à se développer au-delà de la sphère mongole et orientale, en Egypte par exemple avec le célèbre Al-Umari (mort en 1349) ; néanmoins, le problème de la plupart de ces géographes est que souvent ils rapportent des récits et des travaux précédents (dans la tradition de l’isnad), ne voyageant pas eux-mêmes, et leurs descriptions sont souvent anachroniques, malgré quelques mises à jour.

 

C’est pour cela que les récits de voyage, ou rihla, sont encore plus intéressants que les travaux des géographes pour connaître le monde avec les yeux de l’Islam. Nous avons déjà évoqué Ibn Jubayr, mais l’autre grand récit de voyage est celui d’Ibn Battûta. Celui-ci est le témoin privilégié du moment où l’Islam devient l’intermédiaire entre Occident et l'Orient, et où les voyages se multiplient, par l’activité des ambassadeurs, des marins, des marchands, mais aussi des hommes de religion et évidemment des hommes de science comme lui. Ibn Battûta est né au Maghreb, à Tanger, en 1304 et mort à Marrakech probablement à la fin des années 1360. D’abord juriste, il a ensuite entrepris de nombreux et longs voyages, relatés par Ibn Juzzay sur ordre du sultan mérinide Abu Inân, qui l’ont emmené de Tanger à la Chine, en passant par Al Andalus ; le voyageur a ainsi exploré la majeure partie des terres de l’Islam, et son travail se révèle précieux par ses descriptions autant que par ses commentaires sur la situation politique des Etats traversés.

Le voyage est bien un élément non négligeable du Moyen Âge, et les hommes n’ont donc pas attendu les Grandes découvertes pour s’ouvrir au monde, y compris en prenant des risques. Cependant, quelle image avaient-ils de ce monde inconnu avant de l’explorer, et quelle image en ont-ils donné une fois découvert ?

220px kievskaya psaltir kinocefalContrairement aux idées reçues, l’homme du Moyen Âge se montre curieux du monde, et il commence à l’explorer vraiment dès le XIIIe siècle (et même un peu avant pour les voyageurs musulmans). Cependant, il a déjà en tête une imagerie inspirée non seulement des récits des Anciens, mais aussi de la littérature où les merveilles sont très présentes. Ainsi, quand l’homme médiéval part en voyage dans des contrées inconnues, sur qui ou quoi s’attend-il à tomber ? Et comment sa vision du monde change-t-elle grâce à ses voyages ? 

L’Inde et l’Afrique, pays merveilleux ? 

Donnons avant tout une brève définition des merveilles : elles désignent ce qui étonne, ce qui semble étrange voire contraire à la nature. Il faut ajouter aussi l’élément exotique et fantastique, et un mélange de beauté et d’horreur. Les merveilles peuvent donc être autant sublimes que terrifiantes. 

Nous pouvons pour commencer nous attarder sur deux exemples de contrées merveilleuses (leurs habitants compris) pour l’homme médiéval : l’Inde et l’Afrique. 

La première apparaît très tôt dans l’imaginaire médiéval en Occident puisqu’elle est associée à Alexandre le Grand, figure antique qui reste centrale au Moyen Âge. L’Inde est surtout vue par l’homme médiéval (Christophe Colomb compris) comme le lieu du Paradis terrestre, car elle est jusqu’à tardivement l’endroit connu le plus lointain. C’est là aussi que se trouveraient Gog et Magog, censés empêcher les hommes d’atteindre le Paradis. Paradoxalement, l’Inde est aussi le pays des monstres, dès les IXe et Xe siècles, dans des manuscrits, des miniatures ou des sculptures ; c’est là que seraient, par exemple, les hommes à tête de chien ou les cyclopes. Parmi les autres merveilles que cacherait l’Inde, on peut aussi citer la fontaine de Jouvence, le Phénix, la Licorne, ou encore l’arbre Soleil et l’arbre Lune rendant les oracles. Cela n’empêche pas ce pays merveilleux d’être peuplé : les villes sont nombreuses et immenses, riches en matériaux précieux et en nourriture. Quant aux habitants, ils sont divisés en deux catégories : les brahmanes, qui seraient pieux et vus comme des primitifs aux vertus naturelles (le futur « bon sauvage ») ; les autres seraient bien plus intimidants, de vrais sauvages, sans bouche, mangeant des excréments et étant cannibales, se promenant nus et ayant des tendances incestueuses ! L’Inde est donc pour l’homme du Moyen Âge le lieu de tous les rêves et de tous les fantasmes.jouvence_inde

 L’Afrique est bien moins évoquée et « connue », à l’exception de l’Ethiopie. Ce qui frappe les Occidentaux au Moyen Âge, ce sont le climat et les hommes de l’Afrique. La chaleur ne permettrait pas de vivre, provoquant diarrhées et vieillissement prématuré, comme le rapporte le dominicain Vincent de Beauvais à Saint Louis, en 1244, dans son Speculum Majus. Les hommes frappés par la chaleur sont donc noirs et ont les cheveux crépus. Cette vision est directement inspirée de l’Antiquité, les voyageurs du Moyen Âge n’atteignant eux-mêmes ces contrées que tardivement.
 
Les cartographes des XIIIe, XIVe et même du début du XVe siècle ont bien du mal à situer l’Afrique et à estimer sa taille et sa forme. Cette méconnaissance accroît logiquement la vision merveilleuse de l’Afrique : elle est une terre pavée d’or (selon le Planisphère des Pizigani au XIIIe), et ses habitants seraient dotés d’une grande vertu tout en étant de « vaillants guerriers et de parfaits amants ». Leur rejet de la propriété est lui aussi vu comme une preuve de leur grande valeur morale. Cette vision positive n’est cependant pas exclusive, et c’est la peau de l’Africain qui provoque un premier rejet : les habitants de l’Ethiopie « brulés par la chaleur, ont la face extrêmement noire, l’aspect horrible et des rapports dissolus ; ils sont complètement déformés par la noirceur du pêché », écrit l’abbé de Springierbach au XIIIe siècle.
 
Cette vision cette fois négative a une origine païenne, l’obscurité (et donc le noir) étant associée au monde souterrain ; la couleur noire devient au Moyen Âge synonyme de vice et de pêché, et l’Africain y est associé. Cela justifie dans l’esprit des hommes que lors de la rencontre avec ces peuples, on aille jusqu’à lancer une croisade, comme le fait Nicolas V au milieu du XVe siècle, contre « ces Noirs géants, aux organes sexuels démesurés et qui passent le plus clair de leur temps dans l’eau pour se protéger de la chaleur ». La traite n’est plus très loin… 

Le rôle des merveilles dans l’esprit du voyageur 

Le voyageur du Moyen Âge a déjà dans son esprit une vision du monde inspirée par les textes des Anciens et par la littérature de son temps, et il s’attend parfois à rencontrer des merveilles sur son chemin alors qu’il doit traverser des terres inconnues. Le but de ces explorateurs est cependant de décrire le monde tel qu’ils le voient, pas forcément de prouver ou d’infirmer l’existence de ces merveilles, car pour beaucoup d’entre eux ils ne sont pas entièrement crédules des descriptions qu’ils lisent dans les textes anciens, ou même les récits de voyage contemporains. 

Dès le XIIIe siècle, des explorateurs s’attendent peut-être à croiser les êtres monstrueux décrits dans L’Image du Monde de Gossuin (1240). Les missionnaires Plan Carpin et Rubroek, que nous avons déjà mentionnés, pensent-ils rencontrer les cyclopèdes marchant sur un pied ou les fameux cynocéphales ? Marco Polo lui-même peut avoir songé croiser ces hommes à têtes de chien ou des oiseaux géants sur sa route vers la Chine ; le terme « merveilles » est d’ailleurs répété cent-vingt fois dans Le devisement du monde. Quand il évoque le Badascian (actuel Afghanistan), le Vénitien fait allusion à la légende de chevaux nés avec une corne, descendants du Bucéphale d’Alexandre, laissant entendre que les beaux chevaux qu’il découvre dans ce pays pourraient peut-être indirectement descendre de la célèbre monture du Grec ; nous restons à la frontière de la réalité et du mythe. Le rôle d’Alexandre le Grand est central dans l’esprit des voyageurs de l’époque, grâce entre autres au Roman d’Alexandre ; ainsi, quand ils passent à Darial, près de la Mer Caspienne, ils franchissent la Porte de Fer derrière laquelle Alexandre aurait enfermé Gog et Magog.polo_khan

Un autre mythe important dans l’esprit du voyageur médiéval est La Lettre du Prêtre Jean, déjà évoquée, et l’un des buts des explorateurs pourrait être de vérifier si le Prêtre Jean n’est pas en fait le Grand Khan. On a vu qu’avec les voyages de Rubroek, et surtout Marco Polo (qui a vécu à la cour du Khan), le mythe se déplace en Afrique, où le Prêtre Jean est associé jusqu’à la toute fin du XVe siècle au Négus. Néanmoins, malgré le fait que le Prêtre Jean est "découvert", et donc le mythe dévoilé, la légende continue à être imprimée jusqu’au XVIe siècle. Il semblerait donc que les hommes de l’époque sachent faire la part des choses, tout en restant ouverts à la découverte du monde. 

Christophe Colomb inspiré par les merveilles ? 

On doit cependant se poser la question de l’importance des merveilles dans les Grandes découvertes, et jusqu’où les explorateurs y croyaient, pour certains en tout cas. Quand Christophe Colomb évoque la préparation de son voyage vers les Indes, il déclare : « la raison, les mathématiques et la mappemonde ne me furent d’aucune utilité ». Inspiré justement par Marco Polo, il s’attend à tomber sur son chemin sur Cipango (le Japon, qu’il confond avec Cuba), aux palais recouverts d’or selon le Vénitien, et à rencontrer les merveilles qu’il a lues dans différents ouvrages mêlant voyages et merveilles, comme Le Livre des merveilles du monde de Jean de Mandeville (1356). Colomb va jusqu’à interpréter les paroles des indigènes qu’il rencontre en novembre 1492, croyant qu’ils lui parlent du pays des cyclopes et du royaume des Amazones. Son espoir est à terme de découvrir le Paradis terrestre, et il pense s’en être approché en découvrant les eaux douces de l’Orénoque pénétrant loin dans la mer…

Evidemment, l’or est l’un de ces mythes les plus puissants ; selon Las Casas, Colomb a imaginé « qu’il se trouvait à deux pas de la source de l’or et que Dieu devait lui montrer l’endroit précis où on le produit ». On sait par la suite l’attrait que l’or a eu pour les Conquistadors du XVIe siècle, accentué par le mythe du Soleil et de la cité solaire qui a marqué la Renaissance ; cela va bien au-delà de l’appât du gain (même s’il ne faut pas le nier). En effet, le voyage et la découverte sont vus à partir du XVe siècle comme une façon d’honorer Dieu, et ils remplacent dans l’esprit des contemporains la croisade, devenue presqu’impossible. 

Il y a en fait deux traditions à la fin du Moyen Âge : celle issue du XIIIe siècle et des expériences en Orient, qui est certes en partie imprégnée de l’imagerie merveilleuse, mais qui est surtout ouverte à la nouveauté et à l’observation ; et celle qui ramène l’exploration à une sorte d’expérience mystique, proche de l’idéal chevaleresque, et encore inspirée de la littérature des Anciens ; c’est l’exemple de Christophe Colomb, ou de ces Portugais partant pour une « croisade » en Guinée, et qu’évoque Eanes de Zurara, bibliothécaire d’Henri le Navigateur, dans Les faits notables de la conquête de Guinée

Merveilles et réalité 

On a vu que dans l’esprit du voyageur médiéval, le merveilleux est très présent, qu’il sache le prendre avec recul, ou qu’il en soit inspiré pour ses périples. Mais les grandes explorations de la fin du Moyen Âge et surtout les Grandes découvertes ont-elles changé sa vision du monde et mis à bas son imagerie merveilleuse ? 

L’évolution est lente, et les récits de voyage de la fin du Moyen Âge (et au-delà) continuent pour beaucoup à confondre merveilles et réalités, malgré les progrès parallèles de la cartographie. Les Anciens demeurent longtemps la référence en matière de géographie et de vision du monde, plus encore avec l’humanisme de la Renaissance. Les explorateurs sont d’ailleurs vus comme des continuateurs des Anciens, mais de plus en plus l’observation et l’expérience sont mises en avant. Car si le respect pour les Anciens persiste, il faut aussi pouvoir les dépasser pour les honorer. 

L’expérience se révèle au cœur du changement dans la vision du monde à la fin du XVe siècle (avec le voyageur Jérôme Münzer par exemple), et la prise de conscience (certes lente) de l’existence d’un Nouveau Monde, ignoré des Anciens, dans les premières décennies du XVIe siècle enfonce le clou. Dès lors, les merveilles ne peuvent plus que rester des légendes et s’effacer peu à peu devant la réalité des choses découvertes et observées. La vision du monde est radicalement changée, et il entre dans l’époque moderne.

 

Bibliographie non exhaustive

- M. Mollat-du-Jourdin, Les Explorateurs du XIIIe au XVIe siècle, CTHS, 1992.

- I. Bejczy, La Lettre du prêtre Jean, une utopie médiévale, Imago, 2001.

- P. Boucheron (dir), Histoire du monde au XVe siècle, Fayard, 2009.

- H. Touati, Islam et voyage au Moyen Âge, Seuil, 2000.

- P. Chaunu, L'expansion européenne du XIIIe au XVe, PUF (Nouvelle Clio), 1995 (réed).

- "Les Grandes découvertes", L'Histoire (numéro spécial), 355, juillet-août 2010.

- "Héros et merveilles du Moyen Âge", Les collections de l'Histoire, 36, juillet-septembre 2007.

Pour aller plus loin :

- H. Bresc, E. Tixier du Mesnil (dir), Géographes et voyageurs au Moyen Âge, Presses Universitaires de Paris Ouest, 2010.