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0b Guy Fawkes maskAttentat manqué contre le roi Jacques Ier d'Angleterre au début du XVIIe siècle, la Conspiration des poudres est une étrange combinaison de faux-semblants et de mascarade, digne d'un roman d'espionnage. Le principal comploteur, Guy Fawkes, a quant à lui acquis la postérité grâce à un masque le représentant de façon stylisée, et repris depuis par les "Anonymous".

 

Conspiration des poudres

Le 26 octobre 1605, William Parker, 4e baron Monteagle, reçoit une lettre anonyme le pressant de ne pas se rendre à la cérémonie d’ouverture de la session parlementaire, qui doit se tenir au palais de Westminster, à Londres, le 5 novembre. Ne sachant trop comment interpréter cet avertissement, il confie le document à Robert Cecil, le secrétaire d’État en charge des questions de sécurité, ce dernier ne prévenant pas tout de suite le roi Jacques Ier d’Angleterre, qui chasse en province. Le 1er novembre, le monarque est informé du contenu de la lettre et une fouille en règle du Parlement a lieu, le 4 au soir, menant à l’arrestation de Guy Fawkes, présenté depuis comme l’artisan majeur de cet audacieux complot. Mais est-ce là toute la vérité ?

1b Discovery of the Gunpowder Plot c. 1823 Henry Perronet BriggsEn apparence, la culpabilité de Fawkes est établie. Ainsi, n’a-t-il pas d’abord décliné une fausse identité et prétendu être un domestique au service de Thomas Percy, illustre catholique en principe fidèle à la Couronne ? Pire, n’a-t-il pas été surpris, plus tard, habillé différemment et ayant sur lui des allumettes et de l’amadou, tandis que l’on découvrait, cachés sous des piles de fagots et du charbon, pas moins de trente-six barils de poudre à canon, soit plus d’une tonne et demie de matière explosive ? Assez pour pulvériser la Chambre des Lords, située juste au-dessus de la cave, et tuer tous les parlementaires présents.

À l’aube, enfin, le criminel est conduit devant le roi.

Voici donc pour la version officielle des faits. Du moins pour l’une d’entre elles, car il existe deux récits divergents à propos du nombre et de la durée des fouilles des bâtiments. Ainsi, d’après un document archivé en ligne en 2008 sur le site officiel du Parlement du Royaume-Uni, il est écrit que Guy Fawkes n’aurait pas été arrêté dans la cave de la Chambre des Lords mais à l’extérieur de cette dernière. Nous comprenons mieux pourquoi, quelques lignes plus haut, il est indiqué : « Il n’y a aucun doute que Fawkes, bien que souvenu erronément comme le principal conspirateur, ne fut en fait qu’une dent mineure de l’engrenage ». Étonnant résumé du rôle joué par celui qui est censé avoir été désigné afin de mettre littéralement le feu aux poudres, dans la journée du 5 novembre 1605.

Détail fâcheux que ces déclarations contradictoires sur l’endroit précis où Guy Fawkes a été interpelé, car, du coup, qu’est-ce qui nous prouve que la lanterne du comploteur, encore récemment exposée à Oxford, à l’Ashmolean Museum, lui a vraiment appartenu ? Ne serait-ce pas plutôt un objet destiné à être montré au public, dans le but de renforcer l’une des versions d’un récit sur lequel tant d’avis autorisés divergent ? 

Au service (secret) de Sa Majesté

Mais reparlons de Robert Cecil, dont le nom revient sans cesse dès que l’on évoque les coups tordus de l’État invisible anglais. En effet, cet homme discret semble au cœur, à la fois du Renseignement, ce qui est fort logique, et de complots contre la Couronne, ce qui l’est beaucoup moins, lorsque des conjurés font partie de sa propre famille, fusse par alliance. Ainsi, en 1603, il doit ordonner l’arrestation du frère de sa femme, Henry Brooke, 11e baron Cobham, qui est impliqué dans, non pas un mais deux complots : le Bye Plot, un projet de kidnapping du nouveau roi Jacques Ier d’Angleterre et des membres du Conseil privé, et le Main Plot, une tentative de coup d’État à laquelle aurait été aussi mêlé Walter Raleigh.

Or, ce dernier était une pièce maîtresse du réseau de contre-espionnage mis sur pied par Robert Devereux, et dont Anthony Bacon assurait la coordination à partir de la demeure de celui-ci. De plus, Raleigh, à l’instar de Devereux, rappelons-le, aurait été l’amant d’Élisabeth de Vere, la nièce de Robert Cecil, tandis qu’Anthony Bacon est son cousin germain.

2b The Earl of Salisbury by John de Critz the Elder c. 1602Leaders du Main Plot, Brooke et Walter Raleigh ont été emprisonnés à la tour de Londres, le premier jusque 1618, un an avant son décès, le second étant relâché en 1616 pour qu’il puisse partir à la recherche de mines d’or au Guyana, décédant deux ans plus tard, à nouveau traîné en justice et, cette fois-ci, exécuté. Signalons que Raleigh, bien qu’incarcéré, put écrire de nombreux traités et conçut même son fils, Carew, au début de sa captivité. Enfin, le procès montra que les éléments de preuves contre les deux hommes étaient assez peu consistants.

Est-il besoin de préciser que ces faits sont incohérents ? Comment un homme dont la sœur est mariée au secrétaire d’État en charge des questions de sécurité de la Couronne, qui plus est chef des services de renseignement, a-t-il pu prendre le risque de participer à un complot contre le pouvoir ? Et par quel miracle les autres conjurés ont-ils pu le suivre dans une telle aventure sans émettre la moindre objection, sans être traversés par le plus petit doute quant à sa loyauté envers la cause commune ? De deux choses l’une, ou il s’agit d’un imbécile, ou c’est un agent provocateur. Dans un cas ou l’autre, il est fort dangereux de l’associer à pareil projet. Qui se serait donc lancé là-dedans ?
Et pour ce qui est de Walter Raleigh, ce n’est pas mieux.

A-t-il réellement été emprisonné ? La question valant bien sûr aussi pour Brooke. En effet, au départ, la tour de Londres est une forteresse, dont la construction débuta sous Guillaume le Conquérant, après sa victoire à Hastings, en 1066, qui fit l’objet d’extensions ultérieures. Résidence royale, elle comprend un espace alloué à la détention d’ennemis de la Couronne, et c’est seulement sous les Tudor, entre 1485 et 1603, que ce complexe de 4,9 hectares, en ne comptant que la surface du château stricto sensu, perd son rôle résidentiel au profit d’une utilisation plus carcérale. Mais sans cesser pour autant de servir d’armurerie, de trésorerie et de ménagerie. Jusqu’à une époque récente, la forteresse abritait le Royal Mint, chargé de la frappe de la livre sterling, et y sont toujours conservés les joyaux de la Couronne.

D’ailleurs, pour la petite histoire, les détenus de haut rang qui y étaient enfermés pouvaient, comme dans n’importe quel château, améliorer leur ordinaire en achetant, par exemple, une meilleure nourriture au lieutenant de la tour. Ce n’est donc pas une prison, mais un palace. 

La grande fabrique à conspirations

À bien y réfléchir, il semble plutôt que cette incarcération soit un canular, peut-être destiné à dissimuler que les Bye Plot et autres Main Plot sont en réalité de faux complots, montés de toutes pièces par les services secrets dirigés de main de maître par Robert Cecil, véritable chef d’orchestre en la matière.

Voilà qui est pratique à plus d’un titre. Mettre sur pied, à intervalle régulier, des conjurations infiltrées d’emblée, permet, entre autres, d’aimanter, d’attirer à soi, des contestataires, des rebelles prêts à passer à l’acte, des serviteurs de la Couronne à tort jugés fidèles, car à deux doigts de se vendre à l’ennemi pour l’argent ou quelque promesse de gloire. C’est ici une façon de faire vieille comme le monde. Aujourd’hui encore, la police crée régulièrement des sites Internet remplis d’images et de vidéos à caractère pédopornographique afin d’y attirer les pervers, de les lister, de les surveiller et, de temps à autre, d’en arrêter une poignée pour justifier le salaire de ses membres et faire croire que le gouvernement se préoccupe de ce problème.

S’agissant des services de renseignement anglais, il y a au moins un précédent : le Babington Plot, appelé en français la conspiration de Babington, pour lequel nombre d’historiens des services secrets reconnaissent que Marie Stuart fut piégée par un faussaire de talent, Thomas Phelippes, ce qui aboutit, en 1587, à l’exécution de la cousine rivale de la reine Élisabeth Ire.

3b Children preparing for Guy Fawkes night celebrations 1954Il est très intéressant de noter que Phelippes opérait sous les ordres directs de Francis Walsingham, maître-espion dont la fille, Frances, se maria en deuxièmes noces, en 1595, avec un certain Robert Devereux, 2e comte d’Essex, impliqué, en 1601, dans un énième complot contre la Couronne.

Autre personnage de haut rang reconnu complice dans la révolte du comte d’Essex, le dénommé William Parker, 4e baron Monteagle, grâce à qui, selon la version officielle, fut découvert la Conspiration des poudres de 1605, sans doute le plus célèbre des complots ourdis par les ennemis du pouvoir.

Or, le baron Monteagle n’est autre que le cousin germain de William Stanley, 6e comte de Derby, et un Stanley, puisque pas moins de deux de ses grands-parents appartiennent à cette famille, elle-même liée aux Cecil. En définitive, toutes ces conjurations ont l’air aussi contrefaites les unes que les autres.

Est-il nécessaire d’en détailler toutes les incohérences ? Si le temps me le permettait, je le ferais. Mais le plus utile serait de se pencher sur celles du Gunpowder Plot, ou Conspiration des poudres, car elles permettent des découvertes stupéfiantes propres à servir de fil d’Ariane le long de notre quête de vérité. J’en reparle ainsi dans mon livre, dont cet article est extrait. 

L’arbre qui cache la forêt

4b Julian Assange in 2014Vous y apprendrez qu’au départ, les festivités de ce qu’on appelle désormais la Guy Fawkes Night ne concernaient pas le célèbre « conspirateur ». Vous verrez ensuite de quelle manière l’industrie du divertissement – qui n’a jamais aussi bien porté son nom – amuse, distrait et égare le grand public à propos de l’implication totale des services secrets de la Couronne anglaise dans ce prétendu complot, et pour quelle raison il en est ainsi. Enfin, vous comprendrez pourquoi le masque de Fawkes a été adopté par le collectif d’hacktivistes Anonymous, en 2008, le « lanceur d’alerte » Julian Assange, trois ans plus tard, ou encore des militants égyptiens du Printemps arabe, en 2013. La liste est interminable, et trahit, dans chacun de ces cas, l’implication souterraine des services secrets de nos sociétés contemporaines. Ici et maintenant. Sous nos yeux.

Pour aller plus loin

Histoire des services secrets : Le théâtre d’ombres du réel, de Marc Legrand.