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dreyfus stenerL’Affaire Dreyfus fut le grand sujet des rédactions pendant douze ans. « Le Juif fait vendre », il assure de forts tirages. La France juive d’Edouard Drumont tira à 62 000 exemplaires la première année (1886) et connut 200 rééditions ; Le Petit journal d’Edouard Judet surnommé « Judas-Judet » par le dessinateur Couturier, revendique être le journal le plus lu au monde avec 5 millions d’exemplaires en 1899 et fait régulièrement ses unes avec les rebondissements de l’Affaire tout en prétendant s’en lasser... 

 

...Dans la bataille pour gagner l’opinion publique, le papier noirci trouve un renfort dans l’image de presse. La caricature vient non plus illustrer l’actualité mais l’interpréter, l’amplifier, la déformer. Propagandiste elle devient un média majeur d’une « presse en rut » (Zola). De grands crayons prennent part à cette guerre à fusain non moucheté, des Vallotton, des Forain, des Caran d’Ache, des Ibels et tant d’autres car la charge visuelle est aussi un business très rentable. Les dessinateurs rééditent leurs croquis sous forme d’almanach, éditent des séries limitées sous forme de cartes postales signées qui sont collectionnées à prix d’or, de très grands peintres comme Manet les accrochent aux murs de leurs ateliers.

La IIIe république gagnée par l'antisémistisme

La France, à la veille de l’Affaire est humiliée, de la honteuse défaite de Sedan, en une République subie avec réticence par une part des catholiques conservateur, menacée par l’aventurisme d’un (Boulanger en 1888-1889, Déroulède en 1899, Boulanger hier, l’armée, le seul rempart contre l’ennemi allemand et protecteur des institutions, est sanctifiée, devient intouchable. L’espionite fait rage. La lutte des Républicains laïcistes pour encadres les activités d’enseignement des Congrégations religieuses traverse l’époque et deviennent force de loi en 2001 (associations) et 2005 (séparation de l’Eglise et de l’Etat). Le soutien actif de la Franc-Maçonnerie à la République des Ferry, Gambetta et Jaurès, l’athéisme publié du Grand Orient de France, en font l’ennemi déclaré de l’Eglise de Rome par l’encyclique humanum genus (1884).

le traitre lepneveuL’antijudaïsme enseigné dans les séminaires devient antisémitisme virulent d’une partie du bas clergé ; un curé de campagne qui versant son obole à la souscription lancée par La Libre parole pour venir en aide au commandant Henry suicidé après avoir avoué sa forgerie, le « faux patriotique » (Maurras), indique prier « pour avoir une descente de lit en peau de youpin ». Le scandale de Panama (1889) qui met en cause plusieurs affairistes juifs dont le baron Jacques de Reinach, grand-oncle et beau-père de de Joseph Reinach, journalistes, politicien, ardent dreyfusiste et chroniqueur de l’Affaire, constituent les ingrédients de l’expression antisémitique dans l’image antidreyfusarde.

Les menées anarchistes d’un Ravachol, les meurtres en série d’un Vacher, la résurgence de la Saint-Barthélemy, l’hostilité à l’ennemi allemand, mais aussi anglais qui humilie la France à Fachoda (1898), l’internationalisme socialiste d’un Jaurès, les grèves ouvrières, constituent autant d’ingrédients politiques que les caricaturistes associent dans leurs charges graphiques. Toutes ces haines vont s’agréger, de précipiter au sens chimique, dans le fantasme du « Syndicat Dreyfus » vaste et composite coalition de Juifs, de Francs-maçons, d’athées, de protestants et d’internationalistes socialistes, tous mauvais français.

La guerre des images

La révélation en octobre 1894 par le Figaro de l’accusation portée par l’Etat-Major des Armées tonne comme une « divine surprise » pour Edouard Drumont et toute la droite nationaliste revanchiste qui depuis des années prédit la trahison d’un Juif, prône l’exclusion des officiers juifs de l’armée, attise l’espionite d’une France obsédée par le danger allemand au point de se jeter dans les bras du Tsar.

Dans la guerre d’images, la métaphore religieuse, et, en particulier, l’invocation de « Judas ! » comme insulte allégorique dans le vocabulaire imagier, est, dans la fille ainée de l’Eglise marquée par deux mille ans d’ « éducation de la haine » (Jules Isaac), d’antijudaïsme chrétien, une vindicte porteuse de sens obvie bien que multiple : judéité, traitrise, cupidité, félonie, hypocrisie, infidélité, relaps. Le verbe nationaliste fait de la supposée trahison d’Alfred Dreyfus un nouveau déicide celui de la France chrétienne, celle de Marie, celle de Vercingétorix, celle de Jeanne d’Arc.

Que Dreyfus soit alsacien et que sa famille ait quitté Mulhouse pour opter pour la nationalité française, qu’il ait choisi la carrière militaire pour reprendre l’Alsace et la Lorraine, qu’il soit riche et donc non corruptible, qu’il soit Juif très assimilé, qu’il soit grand, blond et aux yeux bleus, peu importe, il est juif. Un Juif, « j’aurais dû m’en douter ! » déclare Jean Sandherr, chef de la Section des Statistiques de l’Etat-Major, l’anti-espionnage français dès 1894 lors de l’erreur initiale d’expertise graphologique qui deviendra un mensonge d’Etat obstiné qui durera douze ans (1894-1906) ? Les dessinateurs de presse prétendant raconter l’Affaire, en dévoiler les tenants et les aboutissants, trompent sciemment leurs lecteurs. Nombreux sont ceux qui signent sous de pseudonymes, Caran d’Ache, le fondateur avec Forain du magazine Psst… ! par exemple ; certains des artistes nous sont restés inconnus comme Lepneveu auteur de la série du Musée des horreurs.

Le syllogisme « Dreyfus trahi – Dreyfus est Juif – Tous les Juifs sont traitres » peut se lire dans les deux ans comme un palindrome logique. « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race » doctrine Maurice Barrès . L’antonomase Dreyfus-Juif-Traitre est pour le lecteur du Petit journal, le journal le plus vendu au monde avec cinq millions d’exemplaires revendiqué en 1899, journal dirigé par ‘Judas-Judet » (Couturier) non pas à démontrer mais une évidence.

Dreyfus, le Judas français

La caricature va décliner les sens de l’insulte « Judas ! » : la traitrise, bien évidemment, mais aussi le déicide par l’évocation de la Croix, l’avarice comme mobile de la félonie par la figuration des trente deniers, la pendaison comme juste châtiment de la perfidie, la damnation.

Traitrise

libre parole dreyfusDessin de Chanteclair dans La Libre parole du 10 novembre 1994 titré « A propos de Judas-Dreyfus » : Drumont tient à bout de pincettes un Dreyfus, avorton coiffé d’un casque allemand à pointe, tandis que l’Armée veille en arrière-plan. La trahison de la France vaut celle de Jésus aux yeux des nationalistes.

Lepneveu dessine avec cette carte n°6 du Musée des horreurs  Dreyfus comme une hydre percée du sabre de l’armée le désignant comme « le Traitre ». La caricature animalière est très appréciée des dessinateurs antidreyfusards : Zola est un cochon, Jacques Reinach un singe nommé « boule de juif » jeu de mot sur le roman Boule de suif de Maupassant. 

La pendaison pour lui et pour tous ses affidés du Syndicat Dreyfus est réclamée par ce dessin de Lemot dans Le Pèlerin du 23 janvier 1898 : Au premier plan Dreyfus, Zola et quelques autres membres du « Syndicat Dreyfus » attachés à un panneau marqué « Affaire Dreyfus » sur un pilori d’où ils reçoivent horions, fruits et légumes de la part d’une foule menaçante de bourgeois, étudiants et ouvrier. En arrière-plan Judas pendu. Dans le ciel Jésus. Légendé : « Nous aurions dû cependant nous rappeler que le métier depuis l’inventeur lui-même présente des désagréments sérieux ».

Les trente deniers 

Heidbrinck dans Le Rire, du 5 janvier 1895 dessine le traître Dreyfus les mains liés derrière le dos, le sabre brisé de sa dégradation au sol, se détourne de honte d’une foule de femmes, vieillards et enfants qui le conspuent et s’effraient d’un canon braqué sur eux du trou de la muraille (celle de la défense de la France que sa trahison a causée). Légendé : « - Qu’est-ce que Dreyfus ? - C’est l’homme qui pour trente deniers a voulu rendre veuves toutes les femmes de France, faire pleurer des larmes de sang aux petits enfants et livrer ses compagnons d’arme aux balles de l’ennemi. » 

la silhouette dreyfusBOBB intitule ce dessin de La Silhouette du 20 septembre 1896, « De Judas à Dreyfus ». Dreyfus en villégiature sur l’île au diable se fait servir des mets raffinés par un gardien. Sur la table une enveloppe cachetée comme celle du fameux bordereau de la trahison. Judas au long nez sémite et haillons, dans un sabir supposé moquer le parler des Juifs alsaciens s’exclame : « La foilà pein la brogrès ! Auchour’tui une ponne bedide drahison ça raborde le pien-être ! Te mon demps ça rabordait 30 teniers !!! » On sait que les conditions d’enfermement de Dreyfus sur l’île au diable furent tout sauf idylliques, surveillé nuit et jour, mis aux fers la nuit.

dreyfus le piloriVIGNOLA dans Le Pilori du 18 novembre 1894 titre '"Judas!"  une image montrant une France en armure et casque gaulois et un lion se défendent des entreprises du capitaine Dreyfus tenant une bourse marquée « trente deniers ». 

Forain dessine dans le magazine Psst… ! du 5 février 1898 un Prussien tendant un chèque de 300 000 marks à Dreyfus montré en expéditionnaire avec la légende « Page d’histoire – Maison Alfred Dreyfus, Judas et Cie – Fondée en 33 de notre ère ».

Le baiser de Judas

L’hypocrite baiser donné par Judas pour le faire reconnaître à la troupe venue l’arrêter à Gethsémani inspire des variations. Dans ce « baiser de Judas » par ORENS de 1904,  le Général André qui avait rouvert le dossier de la révision et qui tomba sur l’affaire des fiches est montré accroché au cou de Dreyfus qu’il baise au front. Dreyfus est dégingandé, chaussé d’immenses pantoufles, le nez long et rouge ;dans sa poche un papier marqué « Retraite », celle que le capitaine rétabli dans ses droits pourra obtenir (et qu’il liquida en 1906) avec le grade de Commandant.

Déicide

deicide dreyfusCe dessin de Lemot paru dans Le Pèlerin, 30 janvier 1898 montre un Juif et un Franc-maçon devant un calvaire, une église en arrière-plan . Le Franc-Maçon dit au Juif : « Et bien ! patron, vous êtes content… Ils vont bien à la Chambre ? «  «  Peuh ! Dreyfus, la magistrature et le Parlement désorienté, l’armée salie… je m’en moque pas mal, ce n’est qu’un prétexte… Je ne serai vraiment heureux que quand j’aurai terrassé cet ennemi-là ! » répond le Juif qui serre les poings. Pour le quotidien catholique c’est la ruine de l’Eglise que vise le complot judéo-maçonnique, rien moins. La figuration du calvaire est une évidente évocation du déicide causé par la faute de Judas Iscariot, faute dont tout le peuple juif est selon la doxa catholique d’alors complice.

La pendaison

pendaison dreyfusLes deux premiers dessins de presse sur l’Affaire paraissent dans La Croix des 7 et 16 novembre 1894 sous le crayon de Lemot. Le premier dessin du 7 novembre 1894, est ainsi présenté : « La plume cède aujourd’hui la place au crayon, et le croquis ci-contre dira plus vite et plus éloquemment ce que nous pourrions écrire ». Il associe l’acte de Dreyfus au baiser de Judas qui a trahi pour de l’argent, ici à l’insu du trône de France portant comme insigne la fleur de lys, occupé par une femme qui, selon les préceptes religieux en vigueur à la Maison de la Bonne presse, ne peut être que Marie, la mère du Christ.

À l’horizon, une armée s’approche contournant une colline hérissée de conifères, symbolisant d’évidence les Vosges. En scène de fond, Judas embrasse Jésus. » Dans La Croix du 16 novembre, Dreyfus se présente devant une figure féminine drapée et trônant sur un piédestal demandant : « Traître ! Qu’avez-vous à dire ? » Et Dreyfus de répondre : « Ne saviez-vous pas que j’étais juif et non français ? » 

BOBB dans La Silhouette du 13 janvier1895, s’insurge par « L’expiation ??? » contre la douce peine de relégation en montrant Dreyfus fumant le cigare dans un hamac alors que le sort mérité était celui de Judas figuré en arrière-plan, pendu, tenant la bourse des trente deniers. Faut-il rappeler que Dreyfus fut privé de toute visite familiale, surveillé jour et nuit dans sa case de quelques mètres carrés et mis aux fers la nuit.

Lenepveu, dans cette carte n°34 du Musée des horreurs intitulée « Amnistie populaire » réclame pour traitre la mort de Judas.

La damnation

Dreyfus ira, comme Judas, aux enfers pour sa trahison selon Royer paru dans Le Journal illustré de janvier 1895 qui montre la France tenant le fléau de la justice, accompagné d’un ange tenant un écriteau marqué « Judas », suivi par des soldats français, chassant Dreyfus dont l’uniforme a été déchiré lors de sa dégradation et qui, se cachant le visage de honte, tenant à la main une bourse dont s’échappe des pièces, descend vers les enfers.

Antonomase antisémite

libre parole2 freyfusToute la communauté juive de France est soupçonnée de complicité avec « le traitre Dreyfus ». Que Zola, Jaurès ou Gambetta ne soient pas juifs n’y change rien, l’antisémitisme décline dans les deux sens, comme un palindrome : « Dreyfus – Traitre – Juif ».

« Judas défendu par ses frères » est le titre de ce dessin de Charles Huard ( ?) paru dans La Libre parole illustrée du 14 novembre 1896 montrant des Juifs distribuant l’écrit de Bernard Lazare Une erreur judiciaire sous les yeux d’un policier qui se laisse corrompre par un anglais, allusion à l’alliance supposée des Juifs avec les anglais parce qu’ennemis de la France (Fachoda…).

Une « shoah de papier »

Le terme peut sembler fort mais les appels au pogrom de la presse antisémite étaient explicites. Dreyfus, lors de son embarquement à La Rochelle pour l’île au diable et Zola, au sortir du tribunal qui l’avait condamné à la prison pour son article « J’accuse » échappèrent de justesse au lynchage ; on tenta d’assassiner Me Labori défenseur de Dreyfus lors du procès de Rennes ; Dreyfus fut également révolvérisé lors du transfert des cendres de Zola au Panthéon. En France, des magasins juifs sont dévastés, des synagogues attaquées, en Algérie la populace renforcée de sbires arabes recrutés par l’agitateur Max Regis tue des Juifs.

voix du peuple dreyfusChanson de Charles Aubert illustré par un zouave français chassant à coups de pieds un Juif tenant une bourse répandant ses pièces et dont le refrain est « Espoir bien doux. Nous s’rons les maîtr’ chez nous / Nous n’voulons plus d’filoux / A bas les Youtres ! L’moment est v’nu / D’chasser comme il est dû / A grands coups de pieds dans l’cul / Tous ces Jean-foutres ! »

La presse antidreyfusarde se réjouit des brûlements en effigie de Zola et Dreyfus, appelle à bouter les Juifs hors de France, montre des exécutions en masse. L’ogre Drumont est moqué mangeant des nez ou de la tête de Juif ou rôtissant du Juif. Le journal de Jules Guerin L’Antijuif édita une affiche en 1899  « Si les Juifs amenaient la guerre » montrant un peloton d’exécution fusillant une ligne de juifs et appelant à la rescousse l’armée française. « Une solution finale de papier », une image qui préfigure celle d’Einsatzgruppen SS.

Le lecteur trouvera dans notre ouvrage Dreyfus, le Judas français – Iconographie antisémite de l’Affaire plus de trois cents dessins antisémites de l’Affaire. 

Si l’Affaire lava la gauche socialiste de la tentation de la perversion antisémite, elle a développé un fonds de topoï iconographiques dans lequel l’extrême droite et le national-socialisme nazi puiseront. La reprise d’un dessin de CARAN d’ACHE de 1898 à la une rédigée en 1939 par Lucien Rebatet du Je suis partout et les caricatures de Philipp Rupprecht alias Fips dans Der Stürmer de Julius Streicher illustrent cette filiation spirituelle et imagière. « L’Affaire Dreyfus n’est qu’un épisode, mais le plus significatif, d’une guerre civile qui dure encore » écrira en 1962 François Mauriac. 

je suis partout dreyfusJe suis partout titre « Les Juifs et la France » en 1939 reprend en une un dessin de CARAN D’ACHE publié en 1898 dans Psst… !

« Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde »  Bertold Brecht, Arturo Ui 1941

Cet article est un extrait de l’ouvrage :

- STENER Christophe, Dreyfus, le Judas français – Métaphore religieuse antisémite, BOD, 2020. 20 pages en couleur reproduisant 30 caricatures.

A paraître :

- STENER Christophe, Dreyfus, le Judas français – Antisémitisme de l’iconographie de l’Affaire, BOD à paraître 2020, 350 pages, 300 caricatures reproduites et commentées
- STENER Christophe, Iconographie antisémite de la vie de Judas Iscariot, 5 tomes, BOD, 2020 et 2021
- Ouvrages disponibles auprès de l’éditeur, de votre libraire et sur Amazon, Fnac, BOD.

Christophe STENER est Ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration et Professeur à l’Université Catholique de l’Ouest.