guillotine 1La France souffle cette année la quarantième bougie de l’abolition de la peine de mort. Elle n’a plus à se soucier de son retour, c’est irrévocable. On a coupé la tête de la guillotine le 18 septembre 1981 à la chambre des députés, il n’y avait pas de bourreaux dans l’hémicycle…juste des hommes devenus raisonnables sous la houlette d’un Ministre de la Justice entré dans l’Histoire : Robert Badinter. L'historienne et scénariste spécialiste de l'histoire de la peine de mort Marie Bardiaux-Vaïente illustre par l'écrit et l'image ce long combat.

 

Robert Badinter, un ministre combatif

Auparavant, petite précision sur le Garde des Sceaux du gouvernement de François Mitterrand -Robert Badinter- pour les plus jeunes lecteurs. L’homme est avocat, il est parti des années durant en croisade pour mettre un terme aux exécutions capitales dans notre pays. Il n’a pas toujours réussi lors de ses plaidoiries à faire basculer le verdict. Il échoue à sauver Roger Bontems, exécuté à la prison de la Santé en novembre 1972. En revanche, en 1977, il va obtenir de sauver la tête d’un certain Patrick Henry en faisant non pas le procès de l’accusé, mais celui de la peine de mort. Face aux jurés il lance une phrase simple, imagée et forte à la fois : « Si vous décidez de tuer Patrick Henry, c'est chacun de vous que je verrai au petit matin, à l'aube. Et je me dirai que c'est vous, et vous seuls, qui avez décidé »…

Cette année donc, le quarantième anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France sera évoqué un peu partout. 

Marie Bardiaux-Vaïente, une historienne engagée

Pour évoquer cette abolition, une historienne titulaire d’un doctorat en Histoire Contemporaine à l’Université Michel de Montaigne de Bordeaux, Marie Bardiaux-Vaïente. Une des mieux placée pour s’exprimer sur le sujet, par ailleurs scénariste de bandes-dessinées axées sur la justice, le féminisme, la défense des injustices. Elle milite principalement pour une abolition internationale. En 1981, elle a six ans lorsque ses parents enseignants évoquent sans doute devant elle ce qui vient d’arriver en France à savoir la fin de la peine capitale.

Marie Bardiaux VaienteTrès tôt, elle est déterminée sur des sujets de société au cours de l’adolescence et donne son avis. Culturellement et par son éducation, elle a le nez dans les livres bien plus que sur des jeux d’ados: à douze ans elle dévore le livre de Gilles Perrault « Le pull-over rouge » puis voit le film. Sur sa table de nuit, l’ouvrage de Max Gallo « Que passe la justice du roi » sur le chevalier de la barre trône en bonne place. Un personnage l’envahit réellement, celui d’Antigone. A tel point, que bien plus tard elle va écrire « La fille d’Oedipe » pour montrer le féminisme avant l’heure du personnage et sa façon de dire non face à une justice d’hommes.  Entre 13 et 16 ans, rapidement les sujets sur l’égalité font sa sensibilité, et nombreuses sont les questions qu’elle se pose sur le carcéral et l’enfermement dans les prisons du monde.

Aujourd’hui, la scénariste historienne a sorti deux livres autour de la peine de mort. Celui intitulé « Le combat de Robert Badinter » avec le dessinateur Malo, ainsi que la bande-dessinée « La Guillotine » aux éditions Eidola, ou Rica le graphiste a fait un travail remarquable. Les quarante planches du livre représentent en fait une quinzaine de pages extraites de sa thèse de doctorat mises sous dessins et bulles explicatives. Un résultat qui fait froid dans le dos, une B.D en noir et blanc, ou l’on voit les têtes coupées, les expériences de médecins sur les condamnés passés dans l’autre monde, le travail du bourreau. Le graphisme réussi fait parfois croire à des clichés photographiques. « C’est violent, oui c’est dur. C’est ça la peine de mort. C’est couper un homme vivant en deux. C’est choquant » déclare Marie Bardiaux Vaïente. Mais du coup, le support B.D devient un vecteur de communication et de pédagogie pour des cibles qui n’auraient jamais parcouru sa thèse de 800 pages. 

55% des français pour la peine capitale

Choquée, elle l’a été lors du dernier sondage Ipsos-Le Monde sorti au dernier trimestre 2020 annonçant que 55 pour cent des Français étaient de nos jours favorables au retour de la peine de mort. « Cela m’inspire plusieurs choses, ce qui m’agace c’est le volume faible des sondés. Puis, la question sur la peine de mort tombe comme un cheveux sur la soupe au milieu d’autres questions. Je suis agacée sur ce sondage car on se sert d’une actualité avec le terrorisme pour faire ressortir cela. Nous sommes dans une époque ou tout le monde est crispé avec ce terrorisme et en plus la crise sanitaire… Et cela n’aide jamais a aller chercher en soi le coté humaniste » avoue Marie Bardiaux.

Comme elle l’explique, sous démocratie on ne peut pas retourner à la peine de mort. L’abolition est inscrite dans la Constitution grâce à Jacques Chirac en 2007, qui a convoqué le Congrès de Versailles. C’est donc irrévocable. Chirac était un grand abolitionniste et avait d’ailleurs voté POUR l’abolition en 81 en tant que député à l’Assemblée nationale. Au delà de cela, la France a aussi signé les Protocoles 6 et 13 qui précisent que l’on ne peut absolument pas rétablir la peine capitale dans notre pays si l’on veut rester dans l’Union Européenne. Le verrouillage institutionnel se veut donc fort.

Il faut cependant savoir que la France n’a été que le 37 ème Etat seulement à abolir la peine de mort en 1981. Tardif , pour le pays des droits de l’homme…

Livre La GuillotineMarie Bardiaux-Vaïente répond : «  Oui…bien-sûr, mais vous savez chez nous la guillotine c’est la machine qui coupe la tête et dans la mémoire historique cela ramène au roi, dans l’inconscient collectif je suis persuadé que le fait d’abolir c’est parce qu’il y avait un fond d’angoisse de presque « retour de la monarchie » . Cette image ne pouvait pas perdurer. Et puis, par exemple au XIXème siècle tout est marqué par le va-et-vient des régimes. La 3ème république est la presque par hasard… L’abolition a failli avoir lieu en 1906-1908 mais il y a eu l’Affaire Soleilland qui a entrainé une rétractation à l’Assemblée…les députés ont eu peur pour leurs voix électorales…c’est toujours les mêmes histoires ».

Si la France a tardé, il est intéressant de faire remarquer que le 1er état européen à abolir la peine de mort, c’était le Grand Duché de Toscane -en 1786- puis le Royaume de Tahiti -bien avant le protectorat français en 1842- puis le Vénézuéla, ou encore Saint-Marin. Un nombre de pays bien plus petits que la France (exception faite du Vénézuéla) et qui n’ont pas connu leur siècle des Lumières. Sur ce sujet, la scénariste et historienne explique l’existence de congrès internationaux ou des juristes et intellectuels de ces nations se rencontraient pour parler des questions pénales. Il s’en dégage que les petits états ont plus de facilité à abolir que les grandes puissances.

Peine de mort et executions de nos jours

Amnesty International a publié l’an passé un rapport dans lequel on peut lire qu’il y a eu dans le monde 657 exécutions en 2019. Des chiffres en baisse de 5 pour cent annonce l’organisation, en soulignant que  Pour la première fois depuis 2010, aucune exécution n’a été recensée en Afghanistan en 2019. Des interruptions ont été constatées à Taïwan et en Thaïlande, où des exécutions avaient été recensées en 2018, et la Fédération de Russie, le Tadjikistan, la Malaisie et la Gambie ont continué d’observer des moratoires officiels sur les exécutions. Depuis le 2 janvier 2021 le Kazakhstan vient d'abolir la peine capitale.

De rappeler en passant que pour le continent américain, le gouverneur de Californie, État où le nombre de prisonniers sous le coup d’une sentence capitale est le plus élevé, a instauré un moratoire officiel sur les exécutions, et le New Hampshire est devenu le 21ème Etat à abolir la peine de mort pour tous les crimes. (rapport publié en Avril 2020). Pour Lisa Montgomery , l'administration Trump a autorisé dans la nuit du 12 janvier 2021 son exécution par injection létale. C'était une malade mentale.

Cela dit, Marie Bardiaux-Vaïente militera toujours et encore sur les réseaux sociaux, dans la presse ou à travers des publications, pour s’élever contre ceux qui se font encore les promoteurs de la peine capitale. Les exécutions augmentent en Arabie saoudite (passant de 149 avant 2019 à 184), en Irak (de 52 avant 2020 à plus de 100), au Soudan du Sud, ou en Chine ou il est difficile de communiquer sur un chiffre. Elles se poursuivent en Iran et en Egypte.

« L’Europe envoie des messages, lance des communiqués, elle est prosélyte. C’est de toute façon un des enjeux incontournables pour les relations internationales. Le Quai d’Orsay à Paris montre son poids. On se souvient vis à vis de l’Indonésie pour un français condamné à mort , Serge Atlaoui en 2015. Il n’a pas été exécuté grâce aux pressions » dit la combattante militante.

Marie Bardiaux-Vaïente, prépare une nouvelle B.D historique qui fera parler d’elle, pour le courant 2021, sur le thème du Procès Eichmann. Le nazi a été exécuté il y a bientôt 60 ans.

Pour conclure, revenons à Robert Badinter, celui grâce à qui la France est entrée dans le rang des nations ayant aboli la peine de mort. Voici les dernières lignes de son discours présenté à l’Assemblée Nationale le 17 septembre 1981 (C’est le lendemain que la loi sera votée. 363 députés en faveur de l’abolition contre 117. Des élus de droite comme Jacques Chirac et Philippe Séguin ont voté pour):

« Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n'y aura plus, pour notre honte commune, d'exécutions furtives, à l'aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées ».

Article rédigé par Jean-Marc Laurent
Journaliste et Consultant

Bibliographie

« La Guillotine » de Marie Bardiaux-Vaïente et Rica, éd.Eidola 2019

« Le Pull-Over rouge » de Gilles Perrault, Livre de Poche 1980

«  Claude Gueux » de Victor Hugo , parution originale 1834, chez Nathan 2018

« Le métier de bourreau, du Moyen Âge à aujourd’hui » de Jacques Delarue, éd.Fayard

Pour aller plus loin

« La ligne verte » de Franck Darabont , sorti en 1999 avec Tom Hanks

« La dernière marche » de Tim Robbins , sorti en 1995 avec Sean Penn et Suzan Sarandon

« M le maudit » de Fritz Lang , sorti en 1931 avec Peter Lorre