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front populaire 1936Le Front populaire était une coalition de différents partis de gauche qui a gouverné la France de juin 1936 à avril 1938. Les Fronts populaires en Europe ne furent rendus possibles que par un changement important de la politique de l’Union soviétique, qui, jusqu’en 1933, avait interdit aux communistes des divers pays toute collaboration avec les sociaux-démocrates et la gauche bourgeoise. La menace hitlérienne amena Moscou à réviser cette attitude. En France, le Front populaire est né d’une commune répulsion des formations de la gauche française à l’égard des ligues d’extrême droite. Il accède au pouvoir en mai 1936 et entame dans l’euphorie de nombreuses réformes sociales.

 

Une gauche divisée

En France, depuis la scission du mouvement socialiste intervenue au congrès de Tours en 1920, le parti communiste était resté complètement isolé au sein de la gauche. Le Cartel des gauches, qui avait remporté les élections de 1924, se reforma en 1928 et en 1932; battu en 1928, il obtint de nouveau la majorité en 1932, avec 321 sièges contre 131 au centre et à la droite. A cette époque, il groupait le parti socialiste S.F.I.O., le parti radical-socialiste et les républicains socialistes ou socialistes indépendants.

emeutes 4 fevrier 1934Mais le Cartel n’était rien de plus qu’une association électorale, qui ne tardait pas à se dissoudre après chaque scrutin. Divers événements allaient faciliter une union à la fois plus large et plus solide des partis de gauche : la crise économique mondiale, qui commença à se faire sentir en France en 1931; l'apparition d’une menace fasciste, reflétée par l’audace des ligues d’extrême droite et par la journée d’émeutes du 6 févr. 1934; l’échec de la politique déflationniste menée par Laval en 1935; l’évolution de la politique extérieure française, qui, devant le danger représenté par l’Allemagne hitlérienne, se rapprocha de l’U.R.S.S. (accord Laval-Potemkine du 2 mai 1935).

Les premières tentatives d’une union de la gauche furent l’œuvre du comité Amsterdam-Pleyel, d’Henri Barbusse et de Romain Rolland (1932/33) et du Front commun, lancé par Bergery en mars 1933. Doriot, qui était alors un des plus importants dirigeants du parti communiste, participa aux travaux du Front commun, mais se vit désavoué par son parti. Deux mois après l’arrivée au pouvoir de Hitler, la gauche française restait ainsi divisée. Mais le 6 février 1934 allait déclencher une rapide évolution : dès le 12 février, la gauche organisa au cours de Vincennes une contre-manifestation imposante (de 80 000 à 100 000 personnes), à laquelle prirent part communistes et socialistes - en deux cortèges séparés, il est vrai.

La marche vers l'unité

En mars 1934, fut fondé le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, qui rassemblait des communistes, des socialistes et des radicaux. Dès juin 1934, les dirigeants communistes acceptèrent d’entrer en pourparlers avec ceux de la S.F.I.O., et, le 12 juillet 1934, fut signé un pacte d'unité d’action socialo-communiste. En juin 1935, le ralliement des radicaux permit de créer un Comité d’organisation du rassemblement populaire, chargé de préparer le grand défilé d’union qui eut lieu le 14 juillet 1935, de la Bastille au cours de Vincennes (500 000 manifestants). Cette journée marqua la naissance du Front populaire, qui comprenait les partis communiste, socialiste S.F.I.O., socialiste indépendant, radical, les deux confédérations syndicales : C.G.T. (socialiste) et C.G.T.U (communiste), et diverses organisations comme la Ligue des droits de l’homme et le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Le principe de la réunification syndicale fut admis en septembre 1935 et le congrès de réunification eut lieu à Toulouse en mars 1936.

Cependant la collaboration des radicaux, attachés à des solutions économiques libérales, avec les deux grands partis marxistes rendait assez difficile l’élaboration d’un programme commun de Front populaire, qui fut toutefois publié le 10 janvier 1936. Ce programme était beaucoup plus net sur le plan politique (interdiction des ligues d’extrême droite; défense des droits syndicaux et de l’école laïque; défense de la paix et nationalisation des industries de guerre) que sur le plan économique. D’autre part, l’alliance électorale de la gauche ne devait jouer qu’au second tour des élections; pour le premier tour, chaque parti faisait sa propre campagne, la discipline s’imposant au contraire au second tour en faveur du candidat de gauche le mieux placé.

La victoire du front populaire

Le premier tour le 26 avril 1936 fut décevant pour le Front populaire, mais la victoire fut très nette au second tour (3 mai 1936). Le Front populaire obtenait finalement 378 sièges contre 220. L’alliance avec l’extrême gauche n’avait pas été avantageuse pour les radicaux, qui tombaient de 160 à 106 sièges, tandis que les communiste» (qui obtenaient plus de voix que les radicaux) passaient de 11 à 72, et les socialistes de 132 à 149. Il faut remarquer que cette majorité de Front populaire n’existait qu’avec les radicaux, qui restaient ainsi les arbitres de la situation.

greves 1936Chef du parti le plus puissant de la gauche, Léon Blum est appelé à la tête de la présidence du conseil par le président Albert Lebrun. Le 4 juin 1936, il forme un gouvernement composé de socialistes et de radicaux, les communistes français ayant adopté l’attitude du soutien sans participation. Ce gouvernement extraordinaire entre en fonctions dans une atmosphère qui est tout aussi extraordinaire. Depuis la victoire aux élections, la France est en grève. Les grèves ont commencé le 11 mai aux usines Breguet au Havre; en mai et juin, peut-être deux millions de grévistes font de ce mouvement un phénomène véritablement effrayant pour le patronat et la droite française qui incrimine immédiatement le complot soviéto-judéo-maçonnique et allemand. En fait, le mouvement est largement spontané, engendrant des formes nouvelles de lutte sociale. Ces grèves se déroulent « sur le tas », les ouvriers occupant les usines, dans une ambiance de fête et de revanche. Les quêtes remplissent les caisses de solidarité avec les grévistes, et les taux de syndicalisation augmentent brutalement. 

premiers conges payesLe patronat, dans ce contexte, fait appel à Léon Blum pour dénouer la situation. Il ouvre des négociations tripartites avec les syndicats et le patronat, qui aboutissent aux accords Matignon :  hausse des salaires de 7 à 15%, conventions collectives garantissant les conditions de travail et d’embauche, et élection de délégués du personnel chargés d’être, auprès des patrons, les représentants des salariés.

Les 11 et 12 juin, des lois confirment la légalité des conventions collectives, instituent la semaine de 40 heures et 2 semaines de congés payés. Le PCF appelle alors, contre l’avis de l’aile gauche de la SFIO dirigée par Marceau Pivert qui estime la situation révolutionnaire, à reprendre le travail : « Il faut savoir arrêter une grève », explique Maurice Thorez. Les réformes se succèdent, avec la prolongation de la scolarité obligatoire à quatorze ans, la nationalisation des industries de guerre et de la Banque de France, la création de l’Office national du blé et, dès le mois de juin, la dissolution des ligues d’extrême droite.

Les attaques de l'extrème-droite

roger salengro

Dès 1937, le gouvernement Blum est assailli de difficultés. La première difficulté que rencontre le gouvernement de Front populaire est la violente campagne que mène l'extrême droite, et qui prend des dimensions d'attaques personnelles antisémites et de calomnies haineuses.

Alors que les ligues, dissoutes en juin 1936, se transforment en partis politiques (les Croix-de-Feu deviennent le Parti social français, Jacques Doriot, ancien communiste, crée le Parti populaire français, fascisant), la presse d'extrême droite se déchaîne dès l'arrivée de Léon Blum au pouvoir. Si celui-ci est une cible privilégiée, Jean Zay (ministre de l'Éducation nationale) est dénoncé pour avoir écrit à l'âge de 20 ans un texte insultant le drapeau national, Pierre Cot (ministre de l'Air) est accusé de « dévergondage cérébral » et d'avoir voulu livrer aux Russes le secret du « canon de 23 », et surtout Roger Salengro (ministre de l'Intérieur) est attaqué pour avoir « déserté » en 1915. Bien que lavé de ces accusations, Salengro se suicide le 17 novembre 1936.

Les difficultés économiques du Front Populaire

La logique de la politique économique suivie par le gouvernement Léon Blum est claire et conforme au programme adopté par la SFIO (bien qu’elle soit imposée par les travailleurs en grève) : face à une crise de sous-consommation, il faut augmenter les salaires et dans le même temps accroître les dépenses publiques pour créer un surcroît de demande qui relance à la fois l’activité et l’emploi.

Cependant, dès le mois de juin l’inquiétude des milieux financiers se traduit par une fuite des capitaux (Léon Blum se refusant à instaurer le contrôle des changes) : la couverture métallique de la monnaie tombe à 50 % en septembre, et les achats de bons du Trésor sont insuffisants. De plus, la hausse des prix intérieurs, qui se produit malgré une reprise de la production, gêne les exportateurs français : le déficit des échanges extérieurs atteint 600 millions de francs en août et 700 millions en septembre. Aussi, pour lutter contre la sortie des capitaux et pour relancer les exportations, Léon Blum et son ministre des Finances, Vincent Auriol, décident-ils de dévaluer le franc le 27 septembre 1936 (alors qu’ils déclaraient deux mois plus tôt que tout danger de dévaluation était écarté).

De fait, la dévaluation ne parvient pas à résoudre les problèmes : le déficit extérieur atteint un milliard de francs en novembre dépassant en même temps les limites acceptables aux yeux du patronat et des forces conservatrices, le gouvernement Léon Blum n;est désormais plus qu'un ministère en sursis quand il fait voter le 31 décembre 1936 la loi sur l'« arbitrage obligatoire » pour régler les conflits du travail.

De « la pause » au départ de Léon Blum

Puis, le 13 février 1937, Léon Blum affirme la nécessité d'une « pause », et fait adopter le 5 mars une série de mesures destinées à rassurer les détenteurs de capitaux : rétablissement du marché libre de l'or, création d'un comité de stabilisation des changes, réduction de 6 milliards des dépenses publiques, lancement d'un emprunt de défense nationale (qui rapportera 8 milliards de francs en quelques jours). Si les milieux financiers sont satisfaits, les socialistes le sont moins, et les communistes accusent le gouvernement de « capituler devant les trusts » et le « mur d'argent ».

Quelques jours plus tard, une réunion du parti social français à Clichy, qui provoque une contre-manifestation de militants communistes et socialistes, tourne à l'affrontement avec la police : elle fait cinq morts et de nombreux blessés, et achève d'éloigner le gouvernement de son soutien populaire, tout en inquiétant de nouveau la droite et les modérés. Le 18 mars, la CGT appelle à une grève générale. La panique financière reprend, l'activité se ralentit et le chômage partiel augmente. Le parti radical se montre de plus en plus critique à l'égard du gouvernement, et Edouard Daladier lui-même, pourtant vice-président du Conseil, propose le 6 juin un programme de remplacement pour relancer la production dans l'ordre.

Face à cette situation inextricable, Léon Blum et Vincent Auriol déposent le 15 juin un projet de loi accordant au gouvernement les pleins pouvoirs en matière financière afin de « briser l'offensive habilement préparée depuis des semaines contre l'épargne, la monnaie et le crédit ». La Chambre des députés vote la confiance, mais le Sénat s'y oppose le 20 juin. Le lendemain, 21 juin 1937, Léon Blum démissionne une première fois.

Les cabinets Chautemps (juin 1937-mars 1938)

blum chautempsLa majorité à la Chambre des députés restant de gauche, et les radicaux n'ayant pas dénoncé explicitement le « rassemblement populaire », Albert Lebrun appelle à la présidence du Conseil le radical Camille Chautemps, au pouvoir du temps de l'affaire Stavisky. Le Front populaire existe donc toujours en théorie : Léon Blum est vice-président du Conseil, et plusieurs ministres socialistes font partie du gouvernement (dont Marx Dormoy, qui démantèle l'organisation d'extrême droite la Cagoule, auteur de plusieurs attentats meurtriers en septembre-décembre 1937).

Mais l'opposition ne cesse de grandir entre les socialistes, soucieux de ménager les syndicats, et les radicaux (dont le ministre des Finances Georges Bonnet); qui désirent normaliser la situation économique et sociale.

Face à la poursuite des grèves et manifestations souvent violentes et après que le gouvernement a pris le 21 décembre 1937 deux décrets limitant la mise en place des 40 heures, Chautemps « rend la liberté » au parti communiste, qui réclame au contraire I’application du programme de 1936 (13 janvier 1938). Les ministres SFIO se retirent alors, et C. Chautemps forme un nouveau gouvernement, composé essentiellement de radicaux et de quelques socialistes indépendants (tels Ramadier et Frossard) ; il obtient toutefois un vote de confiance de la part des députés socialistes et communistes, qui ne veulent pas prendre l’initiative d’une rupture définitive avec les radicaux.

Mais la situation économique s’est dégradée depuis un an : le déficit des échanges extérieurs atteint 4 milliards de francs fin 1937, la spéculation contre le franc et les sorties d’or se poursuivent, le déficit budgétaire se creuse ; cela pousse Georges Bonnet à réduire les dépenses publiques, à augmenter les impôts et les tarifs publics au grand dam de la gauche. Le 9 mars 1938, alors que le franc tend à s'effondrer (la livre sterling valant alors plus de 150 francs), le gouvernement Chautemps annonce son intention de demander à la Chambre les pleins pouvoirs en matière économique pour appliquer une politique d'austérité : les députés socialistes prévenant qu'ils ne soutiendront pas cette initiative et ne voteront pas la confiance, Camille Chautemps décide alors de démissionner. Avant qu'un nouveau gouvernement ne soit formé, les troupes allemandes envahissent l'Autriche (12 mars 1938), désormais unie à l'Allemagne suite à l’Anschluss.

Le retour de Léon Blum et la fin du Front Populaire

Devant la menace extérieure, Léon Blum propose le 12 mars 1938 de constituer un gouvernement de très large union nationale, mais se heurte à l'hostilité résolue de l'opposition parlementaire des partis de droite qui refusent toute participation à un cabinet comprenant des ministres socialistes.

2eme gouvernement blumBlum en revient pourtant à la formule et au programme du Front populaire. Alors qu'éclatent grèves et manifestations, il demande les pleins pouvoirs pour appliquer une politique de relance : accroissement de la masse monétaire, impôt sur le capital (jusqu'à 17 %), contrôle des opérations de Bourse et contrôle des changes, ce qui va plus loin que les mesures de juin 1936, alors que le Parti radical est à la limite de la rupture. Il vote cependant les pleins pouvoirs, sachant que le Sénat s'y opposera. Le 7 avril, effectivement, le Sénat refuse même de discuter le projet, à l'instigation de Joseph Caillaux qui anime les attaques contre le gouvernement. Léon Blum démissionne une seconde fois, mettant ainsi un terme à l'expérience de gauche.

L’arrivée au pouvoir d’Édouard Daladier en avril 1938 marque la fin du Front populaire. Non seulement la signature des accords de Munich (29-30 septembre 1938) sonne le glas des engagements antifascistes à l’origine du Rassemblement populaire, mais surtout l’adoption de décrets-lois remettant en cause certains des acquis sociaux obtenus lors des accords de Matignon entraîne l’hostilité de la CGT dont la grève générale, organisée le 30 novembre 1938, est un relatif échec.

Cet échec laisse le souvenir d'un succès, car les lois sociales de juin 1936 ont rendu à la classe ouvrière sa dignité. Le mythe du Front populaire, explosion de joie populaire née d’un triomphe électoral et d’un mouvement social sans précédent, première expérience en France d’un gouvernement reposant sur l’union des partis de gauche, premier gouvernement à avoir inclu des femmes, allait cependant fasciner la gauche française pour tout le reste du siècle.

Bibliographie

Histoire du Front populaire. L'échapée belle, de Jean Vigreux. Talandier, 2016.

1936, le monde du front populaire, de Serge Wolikow. Cherche Midi, 2016.

Le Front populaire, de Jean Vigreux. PUF, 2011.