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UA 0013725262 Cover U1Si l’exégèse moderne ne défend plus l’historicité complète de la Bible, elle s’accorde sur l’abondance de faits historiques qui en forment l’arrière-plan. A l’occasion de la célébration de la fête du Pourim par les Juifs, cette année le 20 mars 2019, l’exégèse de l’écrit vétérotestamentaire par l’histoire de la Perse achéménide éclaire sa signification tant théologique que politique.

 

Une histoire de sérail

Rappelons en quelques mots l’intrigue. Un roi perse, Assuérus, sous l’influence de son Premier ministre antisémite, Haman, signe un édit d’extermination du peuple hébreu au motif fabriqué qu’il est déloyal, un ‘cinquième colonne’ menaçant l’empire, mais suite à la vexation d’Haman qu’un pieux Juif, Mardochée, a refusé de saluer car on ne s’incline que devant Dieu. Le peuple hébreu sera sauvé par l’intercession d’une belle vierge juive, Esther, qui raflée pour le harem royal, a conquis le cœur du roi après la répudiation de la reine Vashti, coupable selon le midrash de ne pas avoir accepté se s’exhiber nue, vêtue de sa seule couronne, devant les invités de bamboche de son goujat de mari. Esther devient reine, les ennemis du peuple hébreu sont massacrés en masse ou se convertissent. Haman et ses dix fils sont pendus. Mardochée devient le second du royaume perse. Happy end !

Un apologue pour la diaspora

1025 Kudurru Melishipak Louvre Sb23 n02L’intrigue est un apologue rédigé par un Juif de la diaspora perse, après la libération du peuple hébreu par Cyrus le Grand pour appeler ses coreligionnaires à la fidélité à la Loi divine dans le respect à la loi du pouvoir en place et à refuser l’assimilation, à ne pas céder au syncrétisme sacrilège, comme le culte de la Reine du ciel, inspirée d’Ishtar, par la communauté juive d’Eléphantine, communauté que voue aux gémonies le prophète Jérémie. Exaltation sioniste, la morale du Livre d’Esther est ainsi une sorte de vade-mecum religieux et politique à l’usage de la diaspora prônant tout à la fois la piété religieuse et la loyauté politique.

Un récit biblique dont Dieu semble absent

Si la datation exacte du Livre d’Esther est incertaine (IIIe – 1er s. avant J.-C.) la référence à la difficile reconstruction du second Temple par le peuple hébreu de retour en Judée et l’action situe le récit. L’auteur, plus probablement les auteurs successifs, car le texte d’origine, le proto-codex, a subi des ajouts et des retranchements multiples dont témoigne la divergence entre la version admise au canon judaïque par les massorètes qui ne retinrent pas les invocations religieuses de la version grecque admise au canon catholique, notamment la prière d’Esther dont s’inspira très largement Louis Racine pour sa tragédie, expurgeant un écrit où il n’est plus fait mention de YHWH, alors même que ce récit fondant l’une des principales fêtes juives, le Pourim, est l’un des plus populaires et les plus saints. Maimonide affirme en 1170 qu’à la fin des temps, marquée par le retour du Messie, tous les livres tomberont en poussière excepté le Livre d’Esther car il était dicté par Dieu.

Une intrigue digne d’une novella

On peut lire l’histoire de la belle Esther et de son oncle Mardochée-Mordecai comme un conte oriental, une intrigue de sérail, une novella biblique, les rebondissements tragico-comiques ont inspiré une abondante littérature depuis le Moyen-Age jusqu’à des scénarios de peplum comme Esther et le Roi de Raoul Wash de 1960. Dieu est pourtant là mais il est caché, deus ex machina du retournement du sort du peuple hébreu par l’intercession d’Esther. Nous nous attacherons à analyser ici l’imbrication de l’histoire, de la fiction, avec l’Histoire de la Perse achéménide.

Xerxès, un roi vaincu et débauché

145 XerxesLe roi Assuérus du Livre est étymologiquement dérivé de celui de Xerxès 1er. L’identification du roi perse comme son fils Artaxerxès par la version grecque du texte, ainsi que par Flavius Josèphe, est rejetée par la recherche moderne. Hérodote décrit Xerxès comme un « souverain cruel, despotique et faible, bien qu'il fût capable d'actes de générosité ». Né en 519, il régna de 486 à 465. Après la calamiteuse deuxième guerre médique (-480) marquée par les défaites de Salamine, Xerxès connut à Suse une fin de règne honteuse; il se consacrât aux plaisirs du harem, multipliant les infidélités conjugales ; Hérodote raconte comment il tenta de suborner l’épouse de son frère, celle-ci pourtant innocente sera victime de la vengeance de la reine Amestris qui lui fit couper les seins, avant qu’elle et toute sa famille en fuite soient massacrés sur ordre du roi ; une triste fin de règne qui se conclut par son assassinat par Artaban, le chef de sa garde. A la différence de Cyrus, Xerxès persécuta les prêtres de Mardouk en châtiment de leur soutien à la révolte babylonienne pendant son absence à la guerre. Mardouk se vengea.

Amestris, sa fière épouse

La reine Amestris a inspiré le personnage de la reine Vashti. De lignée royale, elle était la cousine de Xerxès suite aux alliances politiques de Darius le Grand avec Otanes, l’un de ceux qui avaient renversé l’imposteur Gaumata lui permettant d’accéder au trône. Hérodote décrit Amestris comme une femme de caractère et fort cruelle se livrant à des sacrifices humains. Suite à la mort de son premier né Darius dans le complot d’Artaban et après quelques mois de règne du régicide, elle exercea une sorte de régence morale durant le règne de son fils cadet, Artaxerxés, dit longue main car il avait une main plus longue que l’autre, peut-être suite à l’excès de consanguinité de la dynastie achéménide.

Des héros juifs aux noms de dieux perses

Les deux héros juifs de l’histoire biblique partagent une très surprenante caractéristique : leurs noms sont, non pas des noms hébreux, mais des noms dérivés des deux plus grandes divinités du panthéon perse, divinités adoptées de celui babylonien et sumérien, Mardouk et Ishtar. Ce fait est si scandaleux que la glose judaïque met en avant des onomastiques plus ‘casher’ : Hadassah, le nom juif d’Esther dériverait de l’hébreu hadas le myrte une fleur en étoile. Esther reposerait sur str mot hébreu signifiant ‘cachée’. L’origine du nom Mardochée, Mordecai, est recherchée dans le mot hébreu mor désignant la myrrhe. La difficulté d’exclure la dérivation d’Ishtar est pourtant reconnue par un Targoum : « elle était en effet aussi belle que « l'étoile de la nuit », appelée astara par les Grecs ».  Non seulement la nomination des deux sauveurs du peuple juif par les deux dieux majeurs des païens est évidente mais, loin d’être problématique, elle emporte un sens théologique celui de l’appropriation pour les dominer, les surpasser, victoire marquée par l’épisode de conversion des païens perses au monothéisme hébraïque. Certain midrash n’hésitent pas à faire d’Assuerus un circoncis et d’Esther la mère de rois perses.

Ishtar - Esther

262 IshtarIshtar-Astarté-Astoret, est une très ancienne divinité élamite. Ishtar incarne à la fois la violence guerrière et la fécondité. Associée à la planète Vénus, une étoile lui est souvent associée. La porte d’Ishtar, décorée de Mushussu sorte de serpent-dragon rouge symbole de Mardouk, conservée au musée Pergamon de Berlin, marquait la voie de célébration de l’akitu. Elle s’éprend de Gigamesh dans l’épopée éponyme.La déesse Aphrodite puis Vénus reprirent une part de ses attributs.

Mardouk - Mardochée

260 Mardouk LouvreMardouk n’était pas à l’origine aussi puissant qu’Ishtar. Sous la dynastie babylonienne, Mardouk prit le dessus sur les dieux élamites Enlil et Nipur, devenant le nouveau Bêl, le dieu central du panthéon. C’est Mardouk qui oint le roi lors d’une cérémonie, l’akitu, au cours de laquelle le souverain s’humilie en public, prenant sur lui les péchés de son peuple, avant d’être réintronisé par le dieu. La grande ziggourat de Suse lui est dédiée, celle-là même qui inspira la Tour de Babel de la Bible. L’envahisseur du royaume babylonien, Cyrus II le Grand, le libérateur des Juifs, se revendique dans son cylindre conservé au British Museum , comme le Messie de Mardouk, son oint, celui appelé à venir restaurer son culte négligé par Nabonide, le dernier roi babylonien, le père de Balthazar, qui lui préfère le dieu lune Sin. De fait le clergé babylonien accueillit à bras ouvert l’envahisseur perse.

Le Purim, judaïsation de l’akitu perse

La fête de l’akitu marquait l’année nouvelle, au printemps, la renaissance de la vie facilitée par la hiérogamie de Mardouk et Ishtar accompagnée d’orgies. Le choix du même mois de nissan pour célébrer Pourim exprime la volonté judaïque de substituer une célébration de YHWH pour supplanter les cultes païens antérieurs ; le christianisme en fera de même avec Noël, les Saint Jean…

Astrologie et numérologie

L’astrologie et la numérologie marquent les épisodes clés du récit. La date du pogrom est arrêtée par Haman sur le conseil de ses mages qui ‘tirent les sorts’, opération désignée par le mot akkadien puru qui donnera son nom à la fête du Purim. L’auteur ne précise pas comment. Le midrash imagine que ce fut avec des dés ou en tirant à l’arc sur un représentation du zodiaque que le mois supposé propice, celui de nissan, placé sous le signe du poisson, fut choisi. Mauvaise pioche car ce mois est celui à la fois de la naissance et de la mort de Moïse. Cette erreur sera fatale à Haman car YHWH qui s’était détourné du peuple élu coupable de sacrilège (certains avaient mangé à la table du roi lors du banquet qui ouvre le récit des nourritures non kasher) entendra la prière d’Esther. Le nombre sept, nombre le plus sacré pour les Perses, intervient à tous les moments clé du récit : les sept planètes, la répudiation de Vashti intervient au septième jour du banquet du roi, le roi est entouré de sept eunuques du roi, les sept servantes juives d’Esther lui permettent de respecter les mitsvot même au sérail,… La gématrie juive notamment kabbalistique compute de manière subtile le nombre de fils d’Haman, la chronologie du récit. Le code Esther de Bernard Benyamin rapproche la date de la pendaison d’Haman de celle de la pendaison des criminels nazis de Nuremberg évoquant le cri de Streicher avant que la trappe du gibet ne s’ouvre « C’est Pourim 1946 ! ».

Le Livre d’Esther se prête ainsi aussi bien à une lecture mystique que politique, religieuse que profane. que le lecteur pourra approfondir en consultant mon ouvrage, Le Livre d’Esther, une iconographie en images, BOD, 2018, 742 œuvres d’art référencées et commentées.