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gettysburg_currier_ives150Les causes de la guerre de Sécession qui a plongé les États-Unis d’Amérique dans la pire guerre qu'ils aient connue sont multiples. C'est le résultat de quatre décennies de conflits d'intérêts entre le Nord et le Sud sur les plans économique, social et politique. Et ce fut essentiellement pour défendre le droit de conserver le système esclavagiste que le Sud fit « sécession » et partit finalement en guerre...

 

Une guerre aux conséquences durables

L’impact de ces quatre années sanglantes dépasse d’ailleurs largement les seuls États-Unis. De toutes les guerres civiles de la période contemporaine, la guerre de sécession ne fut certes pas la plus meurtrière, ce triste privilège revenant à la révolte des Taiping en Chine, qui se déroula par ailleurs à la même époque (1850-1864). Toutefois, alors que la majorité des victimes de cette dernière furent civiles, la plupart des morts de la guerre de Sécession furent des militaires. Ceci n’enlève rien à l’intensité des haines ayant opposé le Nord au Sud. Cette lutte à mort entre deux nations qui n’en faisaient jusque-là qu’une seule fut d’abord une guerre idéologique, et son nom anglais – American Civil War – lui rend une dimension fratricide que la traduction française édulcore largement.

On écrit souvent que la guerre de Sécession fut livrée pour ou contre l’esclavage. C’est vrai, mais c’est là une présentation extrêmement simplifiée de ses causes réelles. Ces dernières constituent un enchevêtrement particulièrement complexe, mais fascinant, de facteurs politiques, économiques, sociaux, religieux, philosophiques, dominés par une question centrale : celle de la place et des pouvoirs respectifs de l’État fédéral et des États fédérés, dans le fonctionnement politique interne du pays. Une querelle aussi vieille que les États-Unis eux-mêmes, à laquelle la question de l’esclavage aurait finalement servi de catalyseur. L’historien James McPherson figure parmi les principaux vulgarisateurs de cette idée, la développant en filigrane de son fondamental ouvrage Battlecry of Freedom, publié en 1988.

CameraWagonPour l’amateur d’histoire en général, et d’histoire militaire en particulier, la guerre civile états-unienne présente de nombreux points dignes d’intérêt : guerre totale, guerre médiatique, guerre industrielle, guerre technologique, elle annonce l’ampleur des conflits du siècle suivant. Fût-ce sous une forme embryonnaire et limitée, on y observe les premières mitrailleuses, et la tranchée quitte le registre limité de la guerre de siège pour voir son usage, peu à peu, se généraliser. Un demi-siècle plus tard, l’infernal binôme sera au point, infligeant à l’Europe les horreurs de la Grande Guerre. Pour la première fois, aussi, l’on verra les deux belligérants mobiliser toutes les ressources de leurs nations pour tendre vers un seul but : la victoire finale. En ce sens, elle constitue en quelque sorte le prototype des guerres totales du XXème siècle.

Une autre relative nouveauté de la guerre de Sécession relève de sa nature « médiatique » – même si le mot est quelque peu anachronique. Suivie par ce que l’on n’appelait pas encore des correspondants de guerre, dont des photographes, elle n’est certes pas la première guerre « médiatisée » – celle de Crimée, entre 1853 et 1856, l’avait précédée. Mais cette caractéristique relativement nouvelle changea non seulement la perception de la guerre par ses contemporains, mais également par les générations ultérieures d’historiens. Ces dernières bénéficièrent de surcroît d’un foisonnement d’archives aisément accessibles. La publication entre 1881 et 1901 des Official Records of the War of the Rebellion, en ôtant à toute forme de restriction les documents officiels des deux camps qui avaient survécu au conflit, ouvrait la voie à une historiographie des plus fournies.

James-M-McPherson-c-David-K-CrowPubliée en soixante-dix volumes, auxquels s’en ajoutèrent une vingtaine d’autres sur les opérations navales, cette collection sera complétée par pas moins de cent volumes d’inédits entre 1995 et 1999. Ces Official Records – ou tout simplement OR – alimentèrent une littérature dont le flot ne s’est guère tari jusqu’ici. Il n’y a là rien de vraiment étonnant pour une nation comme les États-Unis, excessivement jeune en comparaison de celles du Vieux Monde, et qui préserve jalousement une mémoire forcément courte – s’entend ici au sens chronologique du terme. L’intérêt nécessairement moindre que ce lointain conflit a engendré en France se traduit par le fait que seule une fraction de cette littérature, pourtant remarquable à bien des égards, est parvenue à franchir l’Atlantique. De manière assez compréhensible, l’écrasante majorité de l’histoire militaire écrite en France de nos jours concerne les deux guerres mondiales et celles liées à la décolonisation – particulièrement l’Algérie. Les quelques ouvrages diffusés sur la guerre de Sécession sont le plus souvent généralistes, peu nombreux (Catton, McPherson, Keegan) et complétés par les rares historiens français à s’intéresser au sujet (Kaspi, Ameur).

Il y a pourtant beaucoup à apprendre de la guerre de Sécession, y compris sur le monde qui nous entoure aujourd’hui – sauf à nier la place qu’y occupent les États-Unis, ou l’influence (voire, sous certains aspects, la contamination) que la culture états-unienne exerce sur la nôtre. En effet, l’affrontement fratricide du Nord contre le Sud a semé les germes de l’Amérique du XXIème siècle. Elle eut un tel impact sur l’histoire ultérieure des Etats-Unis que ce pays en ressent encore aujourd’hui les effets, à tel point que l’auteur Tony Horwitz a développé en 1998, dans un ouvrage intitulé Confederates in the Attic et qui allait connaître un large succès, l’idée que d’une certaine manière, la guerre de Sécession était toujours livrée – un parallèle que l’on pourrait dresser, en France, avec la guerre d’Algérie. Mais au-delà de ses conséquences, la guerre de Sécession est aussi fascinante par ses causes, profondément enracinées dans le fonctionnement politique des USA, ce qui explique à quel point la guerre et son issue ont conditionné le développement ultérieur de ce pays.

 

L’Amérique des « Pères Fondateurs » : les graines de la discorde

Us_declaration_independenceAboutissement d’une crise de plusieurs années entre les colons anglais d’Amérique et la Couronne britannique, la guerre d’Indépendance – ou tout simplement, pour les Américains, la Révolution – qui débute en 1775 va déboucher sur la naissance d’une nouvelle nation. Les treize colonies révoltées – Massachusetts, New Hampshire, Rhode Island, Connecticut, New York, New Jersey, Pennsylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud et Géorgie – envoient des délégués siéger au sein d’un « Congrès continental », qui signera, le 4 juillet 1776, une déclaration d’indépendance. Ce texte juridique fondateur pose notamment un principe inédit, qui ne sera pas sans influence sur ce qui allait se passer quatre-vingts cinq ans plus tard : le droit de révolution.

Confronté à la contre-offensive britannique visant à soumettre les colonies rebelles, le Congrès continental votera l’année suivante une sorte de constitution provisoire. Ces « Articles de confédération », loin d’établir un État fédéral, réaffirment au contraire la souveraineté individuelle des colonies, qui conservent la majeure partie de leurs droits régaliens, notamment en matière de fiscalité. La confédération que forment alors les États-Unis se résume essentiellement à une sorte d’alliance perpétuelle, qui n’est pas sans rappeler celle des cantons suisses au Moyen Âge. Les pouvoirs du Congrès se limitent à gérer les affaires étrangères, déclarer la guerre et lever une armée, battre monnaie, et servir de cour d’arbitrage en cas de litige entre les États. Ces derniers n’en conservent pas moins d’importantes prérogatives dans les domaines concernés.

En raison de la guerre et de disputes liées aux revendications territoriales parfois contradictoires des différents États, les Articles de confédération ne sont ratifiés qu’en 1781. Cette même année, bénéficiant du soutien intéressé de la France de Louis XVI, les insurgés remportent une victoire décisive sur les Britanniques à Yorktown, en Virginie. La guerre durera encore deux ans, mais débouchera finalement sur la signature du traité de Paris, le 3 septembre 1783. L’Angleterre y reconnaît l’indépendance des États-Unis, ainsi que leur souveraineté sur les territoires s’étendant jusqu’au fleuve Mississippi. La victoire, toutefois, ne met pas un terme aux querelles internes de la nouvelle nation, bien au contraire. Plusieurs années d’âpres débats vont s’ensuivre.

Congress_voting_independenceOn constate ainsi que le problème de l’équilibre des pouvoirs entre les États membres de « l’Union » (terme largement utilisé par les Américains pour désigner leur système fédéral) et le gouvernement central est aussi vieux que les Etats-Unis eux-mêmes. La vie politique états-unienne va, en fait, se bi-polariser assez rapidement. Une partie des « Pères fondateurs » aspirait surtout à profiter de la paix retrouvée, suivant un idéal démocratique basé sur le concept d’autodétermination et le « droit des États » (States’ rights en anglais). La guerre étant gagnée, il n’y a ainsi plus lieu d’entretenir une armée permanente, perçue comme une menace pour la liberté et la démocratie. Le Congrès continental, financé par une contribution levée – mais en réalité versée très irrégulièrement – par les États et proportionnelle à leur richesse, peut se contenter d’un rôle de représentation à l’étranger, sans interférer avec la gouvernance des États de l’Union.

D’autres, en revanche, militent pour un État fédéral fort, capable d’imposer, si nécessaire, ses décisions aux États fédérés. Leur raisonnement repose sur le fait qu’accorder une trop grande souveraineté aux États membres fait courir le risque d’une dissolution de l’Union. Le plus sérieux problème est posé par les dettes que les différents États ont contractées pour financer la guerre d’Indépendance. Entièrement souverains dans la gestion de leurs finances, les États sont loin d’adopter une attitude commune face au problème, et leurs relations en pâtissent. Les mêmes difficultés se posent à propos des territoires acquis entre le Mississippi et les Appalaches au traité de Paris, sur lesquels plusieurs États ont formulé des revendications territoriales – lesquelles, parfois, se chevauchent. Les « fédéralistes », comme on les appellera, estiment qu’un gouvernement fédéral fort, en s’imposant face aux velléités discordantes des États, est le seul moyen d’assurer la stabilité intérieure de la nation et d’éviter son éclatement.

 

constitutionBataille pour une constitution

Par opposition, on baptisera « anti-fédéralistes » leurs adversaires, partisans du droit des États. Ainsi naît le « premier système bipartite » états-unien. Quatre années d’âpres discussions vont s’ensuivre, et il faudra de patientes négociations pour que le Congrès continental ne convoque enfin une assemblée constituante, en mai 1787 – un délai qui en dit long sur les difficultés ayant émaillé la recherche d’un compromis acceptable entre les partisans d’un État fédéral fort et ceux d’une large autonomie concédée aux membres de l’Union. Le problème, toutefois, était loin d’être réglé, et l’antagonisme entre les deux factions continua à se manifester. Il fallut encore de longs mois pour que le projet de constitution, présenté en septembre 1787, ne soit ratifié.

Du reste, le problème des pouvoirs respectifs de l’État fédéral et des États fédérés n’était pas le seul point de friction entre les délégués. La question de la représentation des États dans le futur gouvernement était également prioritaire. Les Articles de confédération attribuaient aux États membres une délégation proportionnelle à leur population (estimée, car le premier recensement n’aurait lieu qu’en 1790), mais celle-ci devait en retour voter comme un seul homme, de sorte que chaque État n’avait qu’une seule voix au Congrès continental, quelle que soit sa taille. Cette égalité était battue en brèche par les États les plus peuplés, qui réclamaient un rôle proportionnel à leur importance réelle.

us_terr_1790Le territoire des États-Unis en 1790. Orange vif : États de l'Union. Bleu : territoires. Vert : régions contestées. Jaune : le Vermont, partie de l'État de New York mais qui revendique l'indépendance. Orange clair : la Floride et la Louisiane, alors possessions espagnoles (cartothèque Perry-Castaneda de l'Université du Texas).

 

John_Jay_Gilbert_Stuart_portraitPlusieurs projets successifs furent présentés à la constituante, avant qu’un compromis jugé acceptable ne soit adopté. On opta finalement pour un système bicaméral : une chambre basse (la Chambre des représentants), où la représentation de chaque État serait proportionnelle à sa population ; et une chambre haute (le Sénat) dans laquelle chaque État aurait le même poids, à raison de deux sénateurs par État. Pour emporter l’adhésion des États du Sud, une pondération avait été intégrée dans le calcul du nombre de représentants par États. Le sud des États-Unis, en effet, comptait une proportion d’esclaves bien supérieure à celle qu’on rencontrait dans le nord du pays, mais la population blanche y était faible en comparaison. Après moult tractations, il fut donc décidé que les esclaves compteraient pour trois cinquièmes de leur nombre dans le calcul de la représentation des États – autrement dit, chaque esclave équivaudrait à trois cinquièmes d’une personne libre.

À ce stade, les fédéralistes étaient devenus dominants dans le débat sur la constitution, et le projet soumis à ratification établissait un gouvernement fédéral fort. L’ancien commandant en chef de l’armée durant la guerre d’Indépendance, George Washington, joua un rôle déterminant. Élu président de la convention constituante, il apporta son soutien autant que son prestige personnel aux fédéralistes, emmenés par Alexander Hamilton et James Madison. Ces derniers menèrent une campagne de presse soutenue pendant que les législatures des États ratifiaient la constitution. Avec l’aide de John Jay, ils publièrent sous un pseudonyme plusieurs dizaines d’articles – les Federalist Papers – en faveur de la ratification. Ces travaux portèrent leurs fruits et le 21 juin 1788, le New Hampshire devint le neuvième État à ratifier la constitution, atteignant ainsi la majorité requise des trois quarts.

 

Gilbert_Stuart_Williamstown_Portrait_of_George_WashingtonAinsi ratifiée, la constitution des États-Unis d’Amérique fut promulguée en septembre 1788. Durant l’automne et l’hiver suivants, les États élurent le nouveau Congrès, ainsi que le collège de grands électeurs chargé de désigner le futur chef de l’État. Le 4 mars 1789, le Congrès tint à Philadelphie sa session inaugurale. La personnalité de George Washington, qui n’appartenait officiellement à aucun parti (tout en inclinant personnellement vers le fédéralisme), transcenda les divergences entre fédéralistes et anti-fédéralistes, au moins en ce qui concernait le choix du président. Élu à l’unanimité des grands électeurs le 6 avril, Washington prêta serment et devint le premier président des États-Unis le 30 avril 1789.

L’ère fédéraliste

Le cabinet qu’il constitue donne la part belle aux fédéralistes, avec notamment John Adams à la vice-présidence et Hamilton secrétaire au Trésor. Néanmoins, une concession est faite à leurs opposants avec la nomination de Thomas Jefferson comme secrétaire d’État, autrement dit ministre des Affaires étrangères. Jusque-là ambassadeur en France, dont il venait de rentrer, ce propriétaire d’esclaves issu d’une des familles les plus en vue de Virginie avait été le principal rédacteur de la déclaration d’indépendance en 1776. Il devint rapidement pour les anti-fédéralistes un chef de file emblématique.

Sous l’impulsion de Hamilton, défenseur d’un programme radical, le jeune gouvernement soumit au Congrès une série de lois accordant à l’État fédéral des pouvoirs étendus. Cette radicalisation inattendue suscita l’inquiétude non seulement des opposants du gouvernement, mais aussi des fédéralistes les plus modérés – parmi lesquels James Madison en personne. Ce dernier, craignant l’établissement d’un régime confinant à la monarchie, se retourna contre son ancien allié Hamilton. Il proposa aussitôt une série d’amendements à la toute jeune constitution, limitant les pouvoirs – notamment judiciaires – du gouvernement fédéral et garantissant les libertés individuelles. Hamilton s’y opposa en vain, et la « Déclaration des droits » (Bill of Rights), constituée de dix amendements, fut ratifiée le 15 décembre 1791.

Alexander_Hamilton_portrait_by_John_Trumbull_1806Alexander Hamilton n’en continua pas moins à tenter de faire appliquer son programme, en butte à l’opposition de Jefferson. Les deux hommes défendaient en fait deux visions très différentes de la forme que devait revêtir le développement de leur pays. Hamilton se faisait le champion d’un système « à l’anglaise ». Pour lui, les États-Unis, dont l’économie repose essentiellement sur l’exportation de sa production agricole, doivent favoriser l’émergence d’une industrie nationale forte. Cette dernière produira localement les biens manufacturés qui devaient jusque-là être importés d’Europe, libérant ainsi l’Amérique de la sujétion économique dans laquelle elle se trouve. Économiquement autonome, elle sera alors libre de mener sa politique étrangère à sa guise.

Pour cela, il faut des capitaux que les États de l’Union, toujours endettés à des degrés divers par les dépenses de la guerre d’Indépendance, n’ont pas. Hamilton propose pour y remédier un système financier élaboré, doté d’une banque centrale, et dans lequel le gouvernement fédéral « consolide » – c’est-à-dire regroupe – les dettes des États et en assume la charge. Naturellement, le remboursement de la dette, désormais nationale, implique la perception de revenus réguliers de la part du gouvernement fédéral, principalement sous la forme de droits de douanes perçus sur les marchandises importées d’Europe. Le corollaire de cette politique est évidemment un État fédéral fort, puisque seul un gouvernement aux pouvoirs étendus aurait la capacité de faire appliquer une telle politique.

L’opposition au fédéralisme

Thomas_Jefferson_by_Rembrandt_Peale_1800Pour Madison, et plus encore pour Jefferson, de telles mesures s’avèrent inutiles. L’exportation des produits agricoles, et en particulier de ceux à forte valeur ajoutée, aux premiers rangs desquels viennent le coton et le tabac produits dans le Sud, est suffisante pour assurer le développement économique du pays. Les revenus ainsi engendrés permettront une industrialisation modérée, faite de petites manufactures, qui suffiront à couvrir les besoins immédiats. Dans le pire des cas, les États-Unis pourront se passer du reste – les produits de luxe importés à grands frais. Les exportations pourront même servir d’arme géopolitique, car Jefferson estime qu’elles tiennent également l’Angleterre, qui en a besoin pour alimenter son industrie en pleine expansion, dans une situation de dépendance vis-à-vis des États-Unis.

Jefferson estime par ailleurs que le modèle de développement défendu par Hamilton est non seulement inutile, mais également dangereux. Il en veut pour preuve la situation en Grande-Bretagne, où un pouvoir central fort a favorisé la concentration des terres au détriment de la paysannerie, et où l’industrialisation a entraîné l’émergence d’un prolétariat ouvrier miséreux. Cette situation est pour Jefferson une menace pour la démocratie. Le secrétaire d’État défend en effet une république basée sur l’égalité entre les citoyens : idéalement, tout Américain devrait avoir son lopin de terre, assurant ainsi sa subsistance et partant de là, son indépendance. En privilégiant les industriels, les négociants et les spéculateurs par rapport aux couches populaires, les fédéralistes remettraient en cause ce modèle, ce qui ouvrirait la voie au despotisme. Puisqu’ils se revendiquaient de la démocratie et de la république, les partisans de Jefferson finirent d’ailleurs par se rebaptiser « démocrates-républicains » en 1792.

James_Madison_by_john_vanderlynIl est assez amusant de constater qu’en fait, Jefferson et Hamilton défendaient deux visions opposées de la république, qui n’étaient pas sans rappeler des antagonismes remontant à aussi loin que la République romaine : celle de Hamilton était élitiste et « patricienne », tandis que celle de Jefferson était davantage agrarienne et « plébéienne ». Toutefois, l’opposition entre les deux hommes n’est pas uniquement d’ordre idéologique. Représentant de l’aristocratie terrienne virginienne, Jefferson a bien plus à perdre qu’à gagner dans les réformes voulues par Hamilton. D’une part parce que les États du Sud sont, de manière générale, moins endettés que ceux du Nord, et ne sont donc guère disposés à en partager les dettes. D’autre part, l’instauration d’une fiscalité douanière entraînerait, par mesure de rétorsion, le relèvement par les pays européens des taxes frappant les exportations américaines – dont on a vu que le coton et le tabac sudistes constituaient le fer de lance.

Plus généralement, cette opposition au sujet de la politique de développement économique met déjà en exergue la différence profonde qui existe entre le Nord et le Sud. Cette dichotomie semble puiser ses racines dans une différence de peuplement. Les colons qui se sont installés dans le Sud y ont, en grande partie, reproduit le modèle rural anglais : une paysannerie pauvre qui dépend pour sa survie d’une aristocratie terrienne dont elle forme également la clientèle politique – la différence étant qu’en Amérique, la noblesse anglaise est remplacée par les planteurs. À l’inverse, les premiers colons du Nord furent souvent issus de groupes religieux puritains désireux d’échapper à l’influence de l’église anglicane. La culture qui en naquit, bien différente de celle du Sud, valorisait l’ascension sociale par le travail et l’enrichissement personnel, favorisant ainsi l’esprit d’entreprise et les comportements capitalistes – comme n’allait pas manquer de le remarquer bien plus tard le sociologue allemand Max Weber, dans son célèbre ouvrage de 1905 L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

Antagonismes et compromis

LEnfant_planAussitôt que Hamilton proposa la consolidation de la dette, Madison s’y opposa fermement, regroupant notamment derrière lui les États du Sud. Ceux-ci cédèrent finalement à un compromis, laissant à Hamilton les mains libres en échange d’une concession essentiellement symbolique : le transfert, dans les dix ans, de la capitale fédérale de Philadelphie vers un État du Sud. À cette fin, le site choisi, sur les rives du Potomac et à cheval sur le Maryland et la Virginie, fut érigé en un « district de Columbia » administré directement par le gouvernement fédéral. La ville qui y sera érigée, sur les plans de l’architecte franco-américain Pierre L’Enfant, deviendra effectivement capitale fédérale en 1800. On lui donnera le nom du premier président, mort un an auparavant : Washington.

Se cantonnant à un rôle d’arbitre, George Washington laissa les coudées franches à Hamilton, devenu de facto l’homme fort du gouvernement. En 1791, malgré l’opposition véhémente de Jefferson, qui finit par quitter le secrétariat d’État fin 1793, Hamilton parvint à faire mettre en place une banque centrale. Cette « Banque des États-Unis », que les démocrates-républicains tenaient pour une machine à générer de la corruption, fut organisée selon une charte promulguée pour vingt ans. Le secrétaire au Trésor instaura également, outre des tarifs douaniers, des impôts indirects, notamment une taxe sur les spiritueux. Cette dernière finit par susciter des troubles dans les confins occidentaux du pays, car la distillation des céréales y était le seul moyen de ne pas perdre les excédents de récolte dans cette région sous-peuplée. Une révolte, surnommée « rébellion du Whisky », finit par éclater dans l’ouest de la Pennsylvanie en 1794. Hamilton y mena personnellement une répression peu sanglante, mais dont le caractère disproportionné nuisit beaucoup à sa réputation.

Le gouvernement Washington régla aussi les problèmes soulevés par les revendications territoriales des différents États. Le Congrès continental lui avait ouvert la voie en 1787, en promulguant l’ordonnance du Nord-Ouest. Celle-ci établissait que les régions situées au nord de la rivière Ohio seraient administrées directement par l’État fédéral au sein d’un « territoire du Nord-Ouest » créé pour l’occasion. Les régions au sud de l’Ohio furent quant à elles réparties entre la Virginie, la Caroline du Nord et la Géorgie. Au prix de quelques rectifications de frontières, la plupart des disputes furent réglées. Enfin, le Vermont, qui revendiquait depuis quinze ans son indépendance vis-à-vis de l’État de New York, la vit finalement reconnue en 1791 et fut admis dans l’Union cette même année, portant le nombre d’États membres à quatorze.

ArthurStClair_by_Charles_PealeLe territoire du Nord-ouest ne comptait que très peu de colons blancs, mais il était occupé par de nombreuses tribus amérindiennes, liées entre elles par des alliances, et parfois aidées discrètement par des agents britanniques venus du Canada voisin. Les fréquents accrochages avec les colons américains finirent par déboucher sur une guerre ouverte en 1790. Celle-ci montra rapidement les limites du système militaire états-unien. Le 4 novembre 1791, l’armée du général Arthur St.Clair fut écrasée au cours de la bataille de la Wabash. Au cours de la pire défaite que les Amérindiens lui infligèrent, l’armée des États-Unis eut 632 tués sur 920 hommes engagés, et la plupart des survivants étaient blessés – sans parler des quelques 200 civils accompagnant l’armée, presque tous tués eux aussi.

Ce désastre prouva que la minuscule armée de métier créée en 1784 (un unique régiment mixte) était insuffisante pour encadrer la milice des États, qui s’était avérée peu fiable au combat. Cette concession faite aux anti-fédéralistes, qui redoutaient qu’une armée permanente ne se transforme en garde prétorienne et favorise le césarisme, fut battue en brèche par les fédéralistes, qui purent ainsi imposer leur vision d’une armée plus forte. Le secrétaire à la Guerre Henry Knox réorganisa donc l’armée en 1792, remplaçant le régiment unique par une « légion des États-Unis » comprenant en fait quatre « sous-légions » de taille régimentaire et combinant infanterie, artillerie et cavalerie. Cette réorganisation porta ses fruits en 1794 avec la victoire de Fallen Timbers, forçant les Indiens à conclure la paix l’année suivante.

Henry_Knox_by_PealeLe parti fédéraliste était alors parvenu à son apogée. Son image de chef d’État au-dessus des luttes de partis avait permis à Washington d’être réélu facilement en 1792. Toutefois, la rébellion du Whisky avait écorné l’image des fédéralistes, et leur emprise sur le gouvernement commença à se fissurer. Henry Knox démissionna du secrétariat à la Guerre le 31 décembre 1794, et Hamilton lui emboîta le pas le 31 janvier 1795. Même s’il n’allait plus occuper par la suite de fonction ministérielle ou parlementaire, Hamilton allait cependant continuer à jouir d’une influence considérable, dont il n’hésiterait jamais à user et abuser – même si cela devait lui coûter sa carrière et, in fine, sa vie.

Le déclin du système fédéraliste

L’un des objectifs majeurs des fédéralistes était d’assurer des échanges commerciaux stables avec la Grande-Bretagne, car l’importation de marchandises anglaises impliquait la perception de lucratifs droits de douanes. Or, les relations américano-britanniques, depuis la fin de la guerre d’Indépendance, étaient demeurées exécrables. Les vaisseaux de guerre britanniques arraisonnaient les navires marchands américains de façon routinière à la recherche de marchandises à destination de la France – alors en pleine Révolution et en guerre contre l’Angleterre depuis 1793 – ou de déserteurs, réels ou supposés, à même d’être enrôlés de force dans la Royal Navy. Qui plus est, l’armée britannique n’avait pas complètement évacué ce qui était à présent le territoire du Nord-ouest, y maintenant quelques avant-postes à partir desquelles elle soutenait les Indiens dans leur guerre contre les États-Unis.

Pour remédier à cette situation, Hamilton s’associa à John Jay pour rédiger un projet de traité d’amitié anglo-américain. Les négociations aboutirent à un accord satisfaisant dès novembre 1794 : les Anglais acceptèrent de retirer leurs garnisons et de stopper les arraisonnements, en échange de quoi les Américains leur offrirent un traité commercial et se soumirent au blocus que l’Angleterre imposait à la France. Jefferson et les démocrates-républicains s’opposèrent avec véhémence au « traité Jay ». Pour eux, la France révolutionnaire se battait pour la démocratie, contre le despotisme de la monarchie anglaise ; à ce titre, elle devait être soutenue, même si cela impliquait de rester aveugle aux exactions qui l’accompagnaient. Leur opposition fit traîner en longueur le processus de ratification, et il fallut que Washington jette son prestige dans la balance pour que le traité Jay soit entériné, le 29 février 1796.

John_Adams_by_Asher_B._DurandCette intervention partisane de la part du président ternit néanmoins son image, à l’approche des élections présidentielles. Accusé par les démocrates-républicains de partialité, ainsi que de vouloir rester indéfiniment au pouvoir, Washington renonça à se présenter, inaugurant une tradition Tacite qui perdura jusqu’en 1940 – celle qui voulait qu’un président n’accomplisse pas plus de deux mandats. L’élection de 1796 opposa le vice-président sortant John Adams à Thomas Jefferson. Le scrutin fut serré, et mit en exergue les faiblesses du système électoral états-unien. Le vote des grands électeurs, alors désignés majoritairement par la législature de chaque État plutôt que par vote populaire, désignait simultanément le président et le vice-président, chaque électeur inscrivant les deux noms de ses candidats sur son bulletin. Le candidat ayant reçu le plus de voix était alors élu président et son second vice-président.

Pour éviter une égalité qui aurait obligé la Chambre des représentants à départager les deux ex-æquo, il était convenu tacitement qu’un ou deux électeurs remplaceraient le nom du candidat à la vice-présidence par un autre nom, permettant ainsi l’obtention d’un résultat clair. Toutefois, cette complexe machine électorale se grippa lors de l’élection de 1796. Celle-ci était très serrée, et Adams obtint 71 voix contre 68 à Jefferson. Mais faute de s’être coordonnés suffisamment, les grands électeurs fédéralistes reportèrent un trop grand nombre de votes, et leur candidat à la vice-présidence, Thomas Pinckney, n’obtint que 59 voix. On aboutit ainsi à un résultat surréaliste : Adams fut élu président et son adversaire, Jefferson, devint vice-président. En dépit de cela, la leçon ne fut pas retenue, et le système électoral demeura inchangé.

uss_constitutionLa chute d’Alexander Hamilton

Aussitôt après la ratification du traité Jay, la France riposta en ordonnant à sa marine de guerre d’arraisonner les navires marchands états-uniens à destination de l’Angleterre. L’impact sur le commerce maritime américain devint rapidement tel que le gouvernement décida, en 1797, de reconstituer une marine de guerre, la précédente ayant été dissoute en 1785. Ainsi naquit l’U.S. Navy. Six puissantes frégates furent mises en chantier, et par la suite, d’autres navires s’y ajoutèrent. Cette flotte affronta les vaisseaux français dans une série d’escarmouches navales à partir de 1798. Baptisé « Quasi-guerre », ce conflit non déclaré fut soldé en septembre 1800 par une convention entérinant le traité Jay et la rupture de l’alliance signée en 1778 entre la France et les États-Unis. La Quasi-guerre avait au moins eu le mérite de permettre aux fédéralistes de doter le pays d’une flotte militaire permanente pour protéger son commerce, un autre point important de leur programme politique.

Néanmoins, ce serait là le dernier succès d’importance pour les fédéralistes. Deux mois après la fin des hostilités contre la France, l’élection présidentielle de 1800 rejoua celle de 1796, mais cette fois, c’est Jefferson qui l’emporta sur Adams – devenant le premier démocrate-républicain à accéder à la magistrature suprême. Sa victoire mettait un terme à douze ans de gouvernement fédéraliste, mais elle fut entachée d’un nouveau quiproquo. Lors du vote des grands électeurs, les deux partis s’étaient organisés pour éviter une réédition de l’imbroglio de 1796. Un seul électeur de chaque parti devait donner sa voix à un autre candidat vice-présidentiel, mais celui des démocrates-républicains vota distraitement pour Aaron Burr. Par conséquent, Jefferson et son colistier Burr se retrouvèrent avec le même nombre de voix.

Vanderlyn_BurrConformément à la constitution, il appartenait donc à la Chambre des représentants de désigner lequel des deux hommes serait élu président. Le déroulement du vote était lui-même assez alambiqué. Les représentants de chaque État devaient voter entre eux et, en fonction du résultat, indiquer pour quel candidat leur État votait – chaque État n’ayant donc qu’une voix. Par calcul politique, les représentants fédéralistes votèrent pour Burr, qu’ils tenaient pour moins « dangereux » que Jefferson. Ce dernier n’obtint que huit votes, alors qu’il lui en aurait fallu neuf – l’Union s’était entre temps agrandie du Tennessee et du Kentucky – pour être élu, tandis que Burr avait six voix, et que les représentants de deux autres États, Maryland et Vermont, étaient à égalité. Trente-quatre autres tours de scrutin étalés sur sept jours n’y changèrent strictement rien.

Ce fut Hamilton qui débloqua la situation, mais ses motifs étaient loin d’être désintéressés. S’il détestait Jefferson, il haïssait bien plus encore Burr, qui était son principal rival politique dans son État, celui de New York. Hamilton joua une nouvelle fois de son influence pour convaincre ses amis de voter pour Jefferson. Au trente-sixième tour, sa manœuvre aboutit : les représentants du Maryland et du Vermont qui avaient jusque-là voté Burr s’abstinrent, permettant à leurs États de donner leurs voix à Jefferson, qui fut élu. Hamilton avait satisfait sa vindicte personnelle, mais au prix de ce qui lui restait de prestige. Ses manœuvres étant allées à l’encontre de celles de son propre parti, il se retrouva rapidement isolé. Par ailleurs, l’incident servit cette fois de leçon. Le douzième amendement à la constitution, ratifié en 1804, séparera clairement, lors du vote des grands électeurs, l’élection du président de celle du vice-président.

Hamilton-burr-duelPour Hamilton, le dernier acte se joua en cette même année 1804. Burr, dont Jefferson ne voulait plus comme vice-président, se présenta à l’élection du gouverneur de l’État de New York, qu’il perdit. Burr attribua publiquement sa défaite aux machinations de Hamilton, et les deux hommes s’échangèrent des lettres incendiaires. Cette escalade finit par pousser Burr à provoquer Hamilton en duel. Le 11 juillet, les deux politiciens s’affrontèrent au pistolet au plus fort de la controverse. Hamilton manqua – volontairement ou non – sa cible, tandis que Burr lui logea une balle dans l’abdomen, dont il mourut le lendemain. Avec lui disparaissait l’incarnation de ce fédéralisme qui avait dominé la vie politique états-unienne dans les années 1790. Déjà moribond, le parti fédéraliste vit son déclin s’accélérer encore.

Triomphe des démocrates-républicains

Lorsqu’il se présenta à sa propre succession en 1804, Jefferson écrasa le candidat fédéraliste Charles Pinckney, ne lui laissant que deux États sur dix-sept. Sans adversaire de la trempe d’un Hamilton pour lui donner la réplique, Jefferson put appliquer une politique plus conforme à sa vision. Il réduisit les dépenses militaires, ainsi que les droits de douane, et porta au minimum les autres contributions indirectes. Parallèlement, son administration bénéficia d’un accroissement du commerce extérieur qui lui assura une excellente santé financière. Plus généralement, la politique poursuivie fut celle d’une plus grande prépondérance du droit des États par rapport au gouvernement fédéral. Jefferson ne remit certes pas en cause la banque centrale établie en 1791, mais lorsque la charte octroyée à celle-ci arriva à expiration en 1811, son successeur refusa de la renouveler.

TecumsehToutefois, les choses ne tardèrent pas à se compliquer. Les dépenses militaires réduites impliquaient que la marine ne serait plus en mesure d’assurer correctement la protection du commerce maritime américain, qui pâtit bientôt des guerres incessantes opposant l’Angleterre à la France. Les deux belligérants se remirent à s’en prendre aux navires marchands américains, et la Royal Navy à enrôler de force des membres de leurs équipages, même s’ils étaient des citoyens américains. La seule mesure que l’administration Jefferson put prendre fut de décréter un embargo en décembre 1807 : un acte qui revenait purement et simplement à interdire toute exportation, quel que soit le pays destinataire.

Cette loi, bien que très difficilement applicable compte tenu de la faiblesse de l’U.S. Navy, pénalisait surtout les armateurs et les négociants du Nord, et plus particulièrement ceux de la Nouvelle-Angleterre – New Hampshire, Vermont, Massaschusetts, Rhode Island et Connecticut. Lors de l’élection présidentielle de 1808, James Madison fut élu sous l’étiquette démocrate-républicaine, mais sa victoire, bien que large, fut moins éclatante que celle de Jefferson quatre ans plus tôt. Notamment, l’embargo de 1807 avait octroyé au candidat fédéraliste – toujours Charles Pinckney – un regain d’affection de la part des électeurs de la Nouvelle-Angleterre. Dès sa prise de fonction, Madison allégea l’embargo en le restreignant à l’Angleterre et à la France. Non seulement cela ne régla pas le problème, mais cela donnait aux Anglais comme aux Français davantage de navires américains à arraisonner.

Henry_Clay_by_Matthew_JouettPlusieurs incidents entre navires de guerre anglais et américains firent monter la tension d’un cran. Les Britanniques ripostèrent en accordant de nouveau leur soutien aux tribus indiennes du Nord-ouest, et celles-ci, réunies sous l’égide du chef Tecumseh, reprirent le sentier de la guerre en 1810. Leurs attaques poussèrent une coterie de politiciens, conduite par le jeune représentant du Kentucky Henry Clay, à réclamer une guerre contre la Grande-Bretagne. L’influence de ces hommes, surnommés les « Faucons », alla grandissante. A contrario, les fédéralistes, et particulièrement ceux de la Nouvelle-Angleterre, s’opposèrent à une guerre qui ne ferait que soumettre les côtes américaines à un blocus que, compte tenu de l’écrasante supériorité de la Royal Navy, la marine des États-Unis n’aurait aucune chance de faire lever.

Le gouvernement comme la majorité de l’opinion publique, cependant, finirent par céder aux pressions des « Faucons » et en juin 1812, le Congrès accéda à la demande de Madison de déclarer la guerre à l’Angleterre. En novembre, Madison fut réélu avec une marge relativement restreinte face au fédéraliste DeWitt Clinton, dont les voix provenaient essentiellement du nord-est et de la Nouvelle-Angleterre. Les forces armées américaines, mal préparées, connurent une entrée en matière médiocre sur la frontière avec le Canada britannique. Leur seule satisfaction sera la mort de Tecumseh, tué au combat en 1813, et qui précipitera la fin de la résistance indienne. Toutefois, la défaite de la France et l’abdication de Napoléon, en 1814, permettront à l’Angleterre de redéployer vers l’Amérique d’importantes forces navales et terrestres. En août, elles infligèrent à Madison une cuisante humiliation en incendiant sa capitale Washington. La résistance de Baltimore empêchera les Britanniques de capitaliser sur ce succès, mais il était clair que les États-Unis se trouvaient dans une situation militaire très défavorable.

The_Presidents_House_by_George_Munger_1814-1815_-_CropL’intensification du blocus anglais en 1814 frappa durement la Nouvelle-Angleterre, poussant les fédéralistes locaux à radicaliser leur opposition au conflit. Ils rejetèrent les demandes du gouvernement fédéral de fournir des miliciens supplémentaires, puis appelèrent à la tenue d’une convention à Hartford, dans le Connecticut, en décembre. Les délégués des cinq États de la Nouvelle-Angleterre s’accordèrent pour soumettre plusieurs propositions d’amendements à la constitution destinés à augmenter leur poids politique au sein de l’Union. Les plus radicaux évoquèrent, en cas de refus, la possibilité d’expulser les autres États de l’Union, voire de faire sécession, c’est-à-dire de la quitter purement et simplement. Forte de ces conclusions, la convention de Hartford envoya des émissaires à Washington en février 1815.

Malheureusement pour eux, le cours de la guerre avait connu entre temps un brutal revirement. Après avoir vaincu les Indiens Creeks dans le Sud, l’armée du général Andrew Jackson s’était retournée juste à temps pour faire face à une attaque anglaise contre la Nouvelle-Orléans. La bataille qui s’ensuivit, le 8 janvier 1815, s’acheva par un triomphe pour les États-Unis. Peu après, on apprit que les diplomates des deux camps avaient signé, le 24 décembre 1814, le traité de Gand, qui concluait cette « guerre de 1812 » par un retour au statu quo ante. Dans ce contexte, la convention de Hartford fut totalement discréditée et n’aboutit à rien. L’implication du parti fédéraliste dans cette affaire, assimilée à une trahison et à des velléités séditieuses, réduisit à néant son influence. Ces événements sonnèrent la fin du premier système bipartite, et entraînèrent la disparition du fédéralisme en tant que force politique.

monroe_by_samuel_morseL’élection présidentielle de 1816, remportée avec une confortable majorité par James Monroe sur le fédéraliste Rufus King, entérina le triomphe des démocrates-républicains. Ceux-ci allaient diriger le pays pratiquement sans rivaux durant plus de dix ans, et continuer à appliquer la constitution d’une manière favorable aux droits des États, conformément à l’idéologie jeffersonienne. Cette domination atteignit son point culminant en 1820, quand personne ne se présenta face à Monroe à l’élection présidentielle. Cette apparente unanimité a fait surnommer cette période « l’ère des bons sentiments », mais la scène politique états-unienne, en réalité, n’était pas exempte de questions conflictuelles. L’année même où Monroe obtenait triomphalement sa réélection, un débat majeur avait eu lieu, et il avait eu pour thème l’esclavage.

Une pratique ancienne

La question de l’esclavage constituait dès cette époque une pierre d’achoppement dans la vie politique états-unienne, mais elle n’en était alors qu’une parmi d’autres. Si l’antagonisme politique entre État fédéral et États fédérés est aussi vieux que les USA, l’esclavage y était quant à lui aussi presque aussi ancien que la colonisation anglophone en Amérique du Nord. C’est en effet en 1619, soit douze ans après la fondation de Jamestown par les Anglais, que les premiers esclaves venus d’Afrique – une vingtaine de personnes, proprement dérobées à un navire négrier espagnol – furent débarqués et vendus par des marchands hollandais. Au siècle suivant, le développement de la culture du tabac et du coton dans les colonies les plus au sud allait nécessiter « l’importation » massive de centaines de milliers d’esclaves noirs africains. Les Amérindiens, pour leur part, n’étaient pas considérés comme suffisamment robustes pour le dur labeur des plantations – en plus d’être des voisins potentiellement belliqueux qu’il fallait ménager à l’occasion.

CottonPlantInitialement, l’esclavage était pratiqué dans tous le pays aussi « naturellement » que dans le reste du continent américain, où l’institution était généralisée. On trouvait des esclaves aussi bien à Boston et New York qu’à Charleston ou Baltimore. Mais la perception n’en était pas la même selon qu’on se trouvait dans le Sud ou le Nord du pays. Dans le premier, l’esclavage était perçu par ceux qui le pratiquaient comme la pierre angulaire de leur économie et, partant de là, de tout leur « mode de vie ». Le climat clément, voire par endroits subtropical du Sud y autorisait des cultures à forte valeur ajoutée, que l’Europe consommait abondamment mais n’avait pas sur son sol : coton, tabac, canne à sucre… Mais ces cultures nécessitaient beaucoup de main d’œuvre, pour un travail très pénible. L’esclavage était donc une aubaine pour les planteurs sudistes : un personnel corvéable à merci qui ne leur coûtait que le gîte et le couvert. Ceci assurait à leurs « propriétaires » de très confortables revenus qui faisaient la richesse des États du Sud.

Par effet d’entraînement, cette manne profitait à toute l’économie locale, notamment dans les ports et le long des voies navigables. Planteurs et propriétaires d’esclaves étaient certes peu nombreux (moins de 5% de la population sudiste en 1860), mais leur richesse se répercutait sur l’ensemble de l’économie de la région: directement dans les ports et le long des voies navigables, principaux axes de transport des produits des plantations ; et indirectement, en permettant à toute une petite paysannerie souvent paupérisée et qui ne possédait que rarement des esclaves, de survivre grâce aux produits agricoles achetés par les plus riches. Même pour les Blancs les plus modestes, abolir l’esclavage était considéré comme le plus sûr moyen de ruiner l’économie de leur région : jamais des travailleurs libres salariés, pensaient-ils, ne pourraient être aussi rentables que des esclaves – sans parler de tous les conflits sociaux à redouter. Par extension, l’effondrement de l’économie sudiste entraînerait inévitablement la disparition du « mode de vie » et de la société sudistes : à la crainte des conséquences économiques d’une éventuelle abolition s’ajoutaient des peurs sociales et culturelles. Avec ce raisonnement poussé à l’extrême, on comprend mieux pourquoi la majorité des Sudistes, même les plus humbles, en vinrent en fin de compte à penser que l’idée même d’abolir l’esclavage était une atteinte à leur droit fondamental de vivre comme ils l’entendaient.

Slave-FamilyLa pratique nordiste de l’esclavage avait été bien différente. La canne à sucre a besoin d’un climat subtropical humide, le coton requiert chaleur et eau, et le tabac pousse mal au-delà d’une certaine latitude. Ces cultures réclamaient des conditions qui n’étaient pas présentes en Nouvelle-Angleterre ou dans l’État de New York, par exemple. Les choses qui y poussent le mieux sont encore les céréales, et leur culture demande beaucoup moins de travail que les plantations du Sud. Le Nord n’était donc guère propice à la pratique de l’esclavage en tant que tel. Ses colons ne l’étaient pas non plus. Comme on l’a vu, beaucoup étaient, à l’image des « pères pèlerins » du Mayflower, issus de diverses obédiences protestantes puritaines. Certaines, comme par exemple les Quakers, très influents en Pennsylvanie, étaient ouvertement abolitionnistes.

À ces prédispositions culturelles s’ajoutèrent les aspirations de liberté qui avaient accompagné la lutte pour l’indépendance. Nombreux furent ceux qui réalisèrent l’hypocrisie qu’il y avait à revendiquer vis-à-vis de l’Angleterre une liberté qu’on affirmait être un droit naturel, et qu’on refusait dans le même temps à toute une population d’esclaves. Graduellement, les États du Nord votèrent des mesures diverses, directes ou non, pour abolir l’esclavage. Une abolition très progressive : nulle part les esclaves ne furent affranchis massivement. Le plus souvent, ceux qui étaient nés esclaves le restaient, alors que leurs enfants naissaient désormais libres. De ce fait, il demeura des esclaves dans le Nord jusque dans les années 1840. Entre 1780 et 1785, six États (Pennsylvanie, Massachusetts, New Hampshire, Rhode Island, Connecticut et New York) renoncèrent à l’esclavage. Sept autres (New Jersey, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie) continuèrent à le pratiquer.

Vers l’Ouest

Outre l’indépendance, le traité de Paris de 1783 octroyait aux États-Unis pratiquement tous les territoires situés à l’est du Mississippi, à l’exception de la Floride qui demeurait espagnole. Il faudrait encore de longues années et beaucoup d’efforts pour que ces régions soient colonisées, mais les velléités d’expansion états-uniennes n’allaient pas s’arrêter là. Au contraire, l’arrivée de Jefferson au pouvoir, en 1801, l’accentua. Cet expansionnisme faisait partie intégrante de la doctrine jeffersonienne. Puisque la démocratie et la république reposaient sur l’égalité entre les citoyens, et que cette égalité était assurée par la propriété foncière étendue au plus grand nombre, il fallait donc des terres – et il y en avait justement, à perte de vue, vers l’ouest.

En 1800, le troisième traité de San Ildefonso rendit à la France la Louisiane, qu’elle avait perdue en 1763 au profit de l’Espagne, à l’issue de la Guerre de Sept Ans. La Nouvelle-Orléans était déjà un port commercial majeur sur le golfe du Mexique, et commandait en outre l’accès à la navigation sur le Mississippi et ses affluents. La ville était donc une clé à même de faciliter une colonisation future vers l’intérieur des terres. De son côté, le Premier Consul Napoléon Bonaparte était plus encombré qu’autre chose par ce territoire immense et difficilement défendable. Les Américains souhaitant l’acquérir et les Français s’en débarrasser, l’affaire finit par être conclue le 30 avril 1803. Les États-Unis achetèrent la Louisiane pour quinze millions de dollars.

louisiana_purchaseLes États-Unis en 1810, après l'achat de la Louisiane.

Le 10 mars 1804, le gouvernement fédéral entrait formellement en possession d’un territoire de plus de deux millions de kilomètres carrés, à ce point gigantesque que personne n’en connaissait précisément les limites. Sur le papier, la Louisiane correspondait à tout le bassin versant du fleuve Mississippi à l’ouest de celui-ci, mais personne n’avait encore cartographié cet espace. En dehors des Amérindiens, il n’était sillonné que par les habitants de quelques communautés sur le Mississippi et le Missouri, et par des trappeurs à la recherche de fourrures. La première chose à faire était donc d’organiser une expédition en vue d’explorer le nouveau territoire. Ce fut la fameuse expédition de Lewis et Clark, qui le traversa pour atteindre le Pacifique avant de revenir vers l’est, entre 1804 et 1806. Il est par ailleurs intéressant de noter que celle-ci comptait un esclave dans ses rangs.

Lewis_and_Clark_1954_Issue-3cL’achat de la Louisiane accentua l’expansionnisme américain et fit naître un idéal de « continentalisme », selon lequel il appartenait aux États-Unis de gouverner toute l’Amérique du Nord. La présence des Britanniques au Canada rendait ce dessein chimérique, surtout après l’issue de la guerre de 1812, mais le continentalisme accoucha bientôt de deux rejetons. L’expansion vers l’ouest continua à être souhaitée et poursuivie par une large part de la population et de la classe politique, qui estimaient que la « Destinée manifeste » des États-Unis était de s’étendre d’un océan à l’autre, entre l’Atlantique et la Pacifique. S’y ajouta en 1823 la « doctrine Monroe », une déclaration de politique étrangère dans laquelle le président affirmait pour les États-Unis la nécessité de contrer toute intervention européenne dans l’hémisphère occidental, selon le principe « l’Amérique aux Américains ». À terme, cette politique allait transformer le continent américain en zone d’influence états-unienne.

La « conquête de l’Ouest » allait dès lors devenir un élément majeur de la politique états-unienne pour le siècle à venir. Le gouvernement fédéral profita de l’achat de la Louisiane pour affirmer ses revendications sur le pays de l’Oregon, où elles chevauchaient celles de la Grande-Bretagne, de la Russie et de l’Espagne – puis du Mexique lorsque celui-ci devint indépendant en 1821. Parallèlement, des colons anglophones s’installèrent toujours plus à l’ouest, y compris dans des territoires n’appartenant pas (encore) aux États-Unis. Des régions comme la Californie, le Texas ou l’Oregon se peuplèrent ainsi, lentement mais sûrement, de citoyens américains. Les gouvernements fédéraux successifs les laissèrent faire avec bienveillance, ayant dans l’idée que ce mouvement migratoire faciliterait l’acquisition ultérieure – pacifique ou non – de ces terres par les États-Unis.

Étendre l’esclavage ou l’interdire ?

ussperryL’expansion des États-Unis vers l’Ouest vint se heurter à un problème de société dont l’importance allait croissante au sein de la jeune nation : l’esclavage. Théoriquement, le problème ne concernait pas le gouvernement fédéral. Le fait de maintenir ou d’abolir l’esclavage relevait de la souveraineté des seuls États, et le pouvoir fédéral n’avait pas les moyens légaux de les contraindre. C’était là une vision conforme à l’interprétation que les démocrates-républicains faisaient de la constitution, dans le respect scrupuleux du droit des États. Dans la pratique, toutefois, les choses étaient différentes. Le gouvernement fédéral était libre d’interdire l’esclavage dans les territoires qu’il administrait directement, en conditionnant ainsi le statut ultérieur lorsque que le territoire concerné deviendrait un État de l’Union.

C’est ce qui se produisit en 1787. Les années précédentes avaient vu une montée en puissance du sentiment abolitionniste, notamment dans le Nord, et plusieurs hommes politiques influents, comme par exemple John Jay, étaient des partisans de l’abolition. Ce contexte déboucha sur une vague d’abolitions, déjà mentionnée, dans les États du Nord. Lorsque le Congrès continental en vint à régler la question des territoires situés entre les Appalaches et le Mississippi, les abolitionnistes s’efforcèrent d’y faire interdire « l’institution particulière » – l’euphémisme par lequel les Sudistes désignaient généralement l’esclavage. Naturellement, les États où l’esclavage était encore pratiqué s’y opposèrent, car cela serait revenu à bloquer toute expansion ultérieure du travail servile. En ce sens, l’ordonnance du Nord-ouest, en créant le territoire du même nom, fut un compromis. Le gouvernement fédéral interdit l’esclavage dans le territoire situé au nord de l’Ohio, mais en distribuant la région située au sud de cette rivière à des États esclavagistes, il donnait à ceux-ci une large compensation.

Cotton_gin_EWM_2007Les partisans de l’abolition tentèrent de pousser leur avantage et en 1788, ils firent pression sur la convention constituante pour qu’elle inclue dans le projet de constitution un article interdisant la traite – autrement dit, l’importation d’esclaves. Celle-ci était de moins en moins populaire, et la population servile était devenue assez conséquente, au point que plusieurs États esclavagistes l’avaient déjà interdite de leur propre initiative. Néanmoins, les trois États qui la pratiquaient refusèrent qu’elle soit prohibée. La constitution, sous sa forme définitive, remit le problème à plus tard : une de ses clauses protégeait explicitement la traite pour une durée de vingt ans. Lorsqu’elle arriva à expiration, le Congrès vota sans difficulté l’interdiction de la traite, qui entra en vigueur le 1er janvier 1808. Une importation clandestine de ce qu’on appelait alors « l’ivoire noire » subsista néanmoins. Pour lutter contre celle-ci, une autre loi fut finalement votée en 1819, assimilant la traite à un acte de piraterie. Ceci impliquait que les personnes s’y livrant étaient passibles de la peine de mort, mais dans la pratique, les condamnations étaient légères. La marine constitua la même année une « escadre d’Afrique » destinée à traquer les navires négriers le long des côtes africaines. Cette unité opéra jusqu’en 1861, avec une efficacité globalement médiocre.

Entre temps, le Sud des États-Unis avait vu naître une invention qui allait révolutionner son économie. En 1794, Eli Whitney déposa le brevet d’un procédé mécanique permettant de séparer facilement la graine des fibres du coton : l’égraineuse. La nouvelle machine permettait d’accomplir en quelques tours de manivelle ce qui nécessitait auparavant un travail long et minutieux. L’égraineuse à coton fit sauter ce goulot d’étranglement, autorisant la mise en culture de plantations bien plus étendues. En un demi-siècle, la production de coton aux États-Unis quadrupla. Cette expansion poussa l’aristocratie terrienne sudiste à aller chercher vers l’ouest toujours plus de terres, d’autant que la culture du coton épuisait les sols sur le long terme. Qui plus est, plus de plantations signifiait davantage de coton à ramasser, et la demande en esclaves augmenta. Le commerce interne des esclaves – qui était distinct de la traite et demeurait donc autorisé – se mit à générer des fortunes aussi grandes que le coton.