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gettysburg_currier_ives150Les causes de la guerre de Sécession qui a plongé les États-Unis d’Amérique dans la pire guerre qu'ils aient connue sont multiples. C'est le résultat de quatre décennies de conflits d'intérêts entre le Nord et le Sud sur les plans économique, social et politique. Et ce fut essentiellement pour défendre le droit de conserver le système esclavagiste que le Sud fit « sécession » et partit finalement en guerre...

 

Une guerre aux conséquences durables

L’impact de ces quatre années sanglantes dépasse d’ailleurs largement les seuls États-Unis. De toutes les guerres civiles de la période contemporaine, la guerre de sécession ne fut certes pas la plus meurtrière, ce triste privilège revenant à la révolte des Taiping en Chine, qui se déroula par ailleurs à la même époque (1850-1864). Toutefois, alors que la majorité des victimes de cette dernière furent civiles, la plupart des morts de la guerre de Sécession furent des militaires. Ceci n’enlève rien à l’intensité des haines ayant opposé le Nord au Sud. Cette lutte à mort entre deux nations qui n’en faisaient jusque-là qu’une seule fut d’abord une guerre idéologique, et son nom anglais – American Civil War – lui rend une dimension fratricide que la traduction française édulcore largement.

On écrit souvent que la guerre de Sécession fut livrée pour ou contre l’esclavage. C’est vrai, mais c’est là une présentation extrêmement simplifiée de ses causes réelles. Ces dernières constituent un enchevêtrement particulièrement complexe, mais fascinant, de facteurs politiques, économiques, sociaux, religieux, philosophiques, dominés par une question centrale : celle de la place et des pouvoirs respectifs de l’État fédéral et des États fédérés, dans le fonctionnement politique interne du pays. Une querelle aussi vieille que les États-Unis eux-mêmes, à laquelle la question de l’esclavage aurait finalement servi de catalyseur. L’historien James McPherson figure parmi les principaux vulgarisateurs de cette idée, la développant en filigrane de son fondamental ouvrage Battlecry of Freedom, publié en 1988.

CameraWagonPour l’amateur d’histoire en général, et d’histoire militaire en particulier, la guerre civile états-unienne présente de nombreux points dignes d’intérêt : guerre totale, guerre médiatique, guerre industrielle, guerre technologique, elle annonce l’ampleur des conflits du siècle suivant. Fût-ce sous une forme embryonnaire et limitée, on y observe les premières mitrailleuses, et la tranchée quitte le registre limité de la guerre de siège pour voir son usage, peu à peu, se généraliser. Un demi-siècle plus tard, l’infernal binôme sera au point, infligeant à l’Europe les horreurs de la Grande Guerre. Pour la première fois, aussi, l’on verra les deux belligérants mobiliser toutes les ressources de leurs nations pour tendre vers un seul but : la victoire finale. En ce sens, elle constitue en quelque sorte le prototype des guerres totales du XXème siècle.

Une autre relative nouveauté de la guerre de Sécession relève de sa nature « médiatique » – même si le mot est quelque peu anachronique. Suivie par ce que l’on n’appelait pas encore des correspondants de guerre, dont des photographes, elle n’est certes pas la première guerre « médiatisée » – celle de Crimée, entre 1853 et 1856, l’avait précédée. Mais cette caractéristique relativement nouvelle changea non seulement la perception de la guerre par ses contemporains, mais également par les générations ultérieures d’historiens. Ces dernières bénéficièrent de surcroît d’un foisonnement d’archives aisément accessibles. La publication entre 1881 et 1901 des Official Records of the War of the Rebellion, en ôtant à toute forme de restriction les documents officiels des deux camps qui avaient survécu au conflit, ouvrait la voie à une historiographie des plus fournies.

James-M-McPherson-c-David-K-CrowPubliée en soixante-dix volumes, auxquels s’en ajoutèrent une vingtaine d’autres sur les opérations navales, cette collection sera complétée par pas moins de cent volumes d’inédits entre 1995 et 1999. Ces Official Records – ou tout simplement OR – alimentèrent une littérature dont le flot ne s’est guère tari jusqu’ici. Il n’y a là rien de vraiment étonnant pour une nation comme les États-Unis, excessivement jeune en comparaison de celles du Vieux Monde, et qui préserve jalousement une mémoire forcément courte – s’entend ici au sens chronologique du terme. L’intérêt nécessairement moindre que ce lointain conflit a engendré en France se traduit par le fait que seule une fraction de cette littérature, pourtant remarquable à bien des égards, est parvenue à franchir l’Atlantique. De manière assez compréhensible, l’écrasante majorité de l’histoire militaire écrite en France de nos jours concerne les deux guerres mondiales et celles liées à la décolonisation – particulièrement l’Algérie. Les quelques ouvrages diffusés sur la guerre de Sécession sont le plus souvent généralistes, peu nombreux (Catton, McPherson, Keegan) et complétés par les rares historiens français à s’intéresser au sujet (Kaspi, Ameur).

Il y a pourtant beaucoup à apprendre de la guerre de Sécession, y compris sur le monde qui nous entoure aujourd’hui – sauf à nier la place qu’y occupent les États-Unis, ou l’influence (voire, sous certains aspects, la contamination) que la culture états-unienne exerce sur la nôtre. En effet, l’affrontement fratricide du Nord contre le Sud a semé les germes de l’Amérique du XXIème siècle. Elle eut un tel impact sur l’histoire ultérieure des Etats-Unis que ce pays en ressent encore aujourd’hui les effets, à tel point que l’auteur Tony Horwitz a développé en 1998, dans un ouvrage intitulé Confederates in the Attic et qui allait connaître un large succès, l’idée que d’une certaine manière, la guerre de Sécession était toujours livrée – un parallèle que l’on pourrait dresser, en France, avec la guerre d’Algérie. Mais au-delà de ses conséquences, la guerre de Sécession est aussi fascinante par ses causes, profondément enracinées dans le fonctionnement politique des USA, ce qui explique à quel point la guerre et son issue ont conditionné le développement ultérieur de ce pays.

 

L’Amérique des « Pères Fondateurs » : les graines de la discorde

Us_declaration_independenceAboutissement d’une crise de plusieurs années entre les colons anglais d’Amérique et la Couronne britannique, la guerre d’Indépendance – ou tout simplement, pour les Américains, la Révolution – qui débute en 1775 va déboucher sur la naissance d’une nouvelle nation. Les treize colonies révoltées – Massachusetts, New Hampshire, Rhode Island, Connecticut, New York, New Jersey, Pennsylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud et Géorgie – envoient des délégués siéger au sein d’un « Congrès continental », qui signera, le 4 juillet 1776, une déclaration d’indépendance. Ce texte juridique fondateur pose notamment un principe inédit, qui ne sera pas sans influence sur ce qui allait se passer quatre-vingts cinq ans plus tard : le droit de révolution.

Confronté à la contre-offensive britannique visant à soumettre les colonies rebelles, le Congrès continental votera l’année suivante une sorte de constitution provisoire. Ces « Articles de confédération », loin d’établir un État fédéral, réaffirment au contraire la souveraineté individuelle des colonies, qui conservent la majeure partie de leurs droits régaliens, notamment en matière de fiscalité. La confédération que forment alors les États-Unis se résume essentiellement à une sorte d’alliance perpétuelle, qui n’est pas sans rappeler celle des cantons suisses au Moyen Âge. Les pouvoirs du Congrès se limitent à gérer les affaires étrangères, déclarer la guerre et lever une armée, battre monnaie, et servir de cour d’arbitrage en cas de litige entre les États. Ces derniers n’en conservent pas moins d’importantes prérogatives dans les domaines concernés.

En raison de la guerre et de disputes liées aux revendications territoriales parfois contradictoires des différents États, les Articles de confédération ne sont ratifiés qu’en 1781. Cette même année, bénéficiant du soutien intéressé de la France de Louis XVI, les insurgés remportent une victoire décisive sur les Britanniques à Yorktown, en Virginie. La guerre durera encore deux ans, mais débouchera finalement sur la signature du traité de Paris, le 3 septembre 1783. L’Angleterre y reconnaît l’indépendance des États-Unis, ainsi que leur souveraineté sur les territoires s’étendant jusqu’au fleuve Mississippi. La victoire, toutefois, ne met pas un terme aux querelles internes de la nouvelle nation, bien au contraire. Plusieurs années d’âpres débats vont s’ensuivre.

Congress_voting_independenceOn constate ainsi que le problème de l’équilibre des pouvoirs entre les États membres de « l’Union » (terme largement utilisé par les Américains pour désigner leur système fédéral) et le gouvernement central est aussi vieux que les Etats-Unis eux-mêmes. La vie politique états-unienne va, en fait, se bi-polariser assez rapidement. Une partie des « Pères fondateurs » aspirait surtout à profiter de la paix retrouvée, suivant un idéal démocratique basé sur le concept d’autodétermination et le « droit des États » (States’ rights en anglais). La guerre étant gagnée, il n’y a ainsi plus lieu d’entretenir une armée permanente, perçue comme une menace pour la liberté et la démocratie. Le Congrès continental, financé par une contribution levée – mais en réalité versée très irrégulièrement – par les États et proportionnelle à leur richesse, peut se contenter d’un rôle de représentation à l’étranger, sans interférer avec la gouvernance des États de l’Union.

D’autres, en revanche, militent pour un État fédéral fort, capable d’imposer, si nécessaire, ses décisions aux États fédérés. Leur raisonnement repose sur le fait qu’accorder une trop grande souveraineté aux États membres fait courir le risque d’une dissolution de l’Union. Le plus sérieux problème est posé par les dettes que les différents États ont contractées pour financer la guerre d’Indépendance. Entièrement souverains dans la gestion de leurs finances, les États sont loin d’adopter une attitude commune face au problème, et leurs relations en pâtissent. Les mêmes difficultés se posent à propos des territoires acquis entre le Mississippi et les Appalaches au traité de Paris, sur lesquels plusieurs États ont formulé des revendications territoriales – lesquelles, parfois, se chevauchent. Les « fédéralistes », comme on les appellera, estiment qu’un gouvernement fédéral fort, en s’imposant face aux velléités discordantes des États, est le seul moyen d’assurer la stabilité intérieure de la nation et d’éviter son éclatement.

 

constitutionBataille pour une constitution

Par opposition, on baptisera « anti-fédéralistes » leurs adversaires, partisans du droit des États. Ainsi naît le « premier système bipartite » états-unien. Quatre années d’âpres discussions vont s’ensuivre, et il faudra de patientes négociations pour que le Congrès continental ne convoque enfin une assemblée constituante, en mai 1787 – un délai qui en dit long sur les difficultés ayant émaillé la recherche d’un compromis acceptable entre les partisans d’un État fédéral fort et ceux d’une large autonomie concédée aux membres de l’Union. Le problème, toutefois, était loin d’être réglé, et l’antagonisme entre les deux factions continua à se manifester. Il fallut encore de longs mois pour que le projet de constitution, présenté en septembre 1787, ne soit ratifié.

Du reste, le problème des pouvoirs respectifs de l’État fédéral et des États fédérés n’était pas le seul point de friction entre les délégués. La question de la représentation des États dans le futur gouvernement était également prioritaire. Les Articles de confédération attribuaient aux États membres une délégation proportionnelle à leur population (estimée, car le premier recensement n’aurait lieu qu’en 1790), mais celle-ci devait en retour voter comme un seul homme, de sorte que chaque État n’avait qu’une seule voix au Congrès continental, quelle que soit sa taille. Cette égalité était battue en brèche par les États les plus peuplés, qui réclamaient un rôle proportionnel à leur importance réelle.

us_terr_1790Le territoire des États-Unis en 1790. Orange vif : États de l'Union. Bleu : territoires. Vert : régions contestées. Jaune : le Vermont, partie de l'État de New York mais qui revendique l'indépendance. Orange clair : la Floride et la Louisiane, alors possessions espagnoles (cartothèque Perry-Castaneda de l'Université du Texas).

 

John_Jay_Gilbert_Stuart_portraitPlusieurs projets successifs furent présentés à la constituante, avant qu’un compromis jugé acceptable ne soit adopté. On opta finalement pour un système bicaméral : une chambre basse (la Chambre des représentants), où la représentation de chaque État serait proportionnelle à sa population ; et une chambre haute (le Sénat) dans laquelle chaque État aurait le même poids, à raison de deux sénateurs par État. Pour emporter l’adhésion des États du Sud, une pondération avait été intégrée dans le calcul du nombre de représentants par États. Le sud des États-Unis, en effet, comptait une proportion d’esclaves bien supérieure à celle qu’on rencontrait dans le nord du pays, mais la population blanche y était faible en comparaison. Après moult tractations, il fut donc décidé que les esclaves compteraient pour trois cinquièmes de leur nombre dans le calcul de la représentation des États – autrement dit, chaque esclave équivaudrait à trois cinquièmes d’une personne libre.

À ce stade, les fédéralistes étaient devenus dominants dans le débat sur la constitution, et le projet soumis à ratification établissait un gouvernement fédéral fort. L’ancien commandant en chef de l’armée durant la guerre d’Indépendance, George Washington, joua un rôle déterminant. Élu président de la convention constituante, il apporta son soutien autant que son prestige personnel aux fédéralistes, emmenés par Alexander Hamilton et James Madison. Ces derniers menèrent une campagne de presse soutenue pendant que les législatures des États ratifiaient la constitution. Avec l’aide de John Jay, ils publièrent sous un pseudonyme plusieurs dizaines d’articles – les Federalist Papers – en faveur de la ratification. Ces travaux portèrent leurs fruits et le 21 juin 1788, le New Hampshire devint le neuvième État à ratifier la constitution, atteignant ainsi la majorité requise des trois quarts.

 

Gilbert_Stuart_Williamstown_Portrait_of_George_WashingtonAinsi ratifiée, la constitution des États-Unis d’Amérique fut promulguée en septembre 1788. Durant l’automne et l’hiver suivants, les États élurent le nouveau Congrès, ainsi que le collège de grands électeurs chargé de désigner le futur chef de l’État. Le 4 mars 1789, le Congrès tint à Philadelphie sa session inaugurale. La personnalité de George Washington, qui n’appartenait officiellement à aucun parti (tout en inclinant personnellement vers le fédéralisme), transcenda les divergences entre fédéralistes et anti-fédéralistes, au moins en ce qui concernait le choix du président. Élu à l’unanimité des grands électeurs le 6 avril, Washington prêta serment et devint le premier président des États-Unis le 30 avril 1789.

L’ère fédéraliste

Le cabinet qu’il constitue donne la part belle aux fédéralistes, avec notamment John Adams à la vice-présidence et Hamilton secrétaire au Trésor. Néanmoins, une concession est faite à leurs opposants avec la nomination de Thomas Jefferson comme secrétaire d’État, autrement dit ministre des Affaires étrangères. Jusque-là ambassadeur en France, dont il venait de rentrer, ce propriétaire d’esclaves issu d’une des familles les plus en vue de Virginie avait été le principal rédacteur de la déclaration d’indépendance en 1776. Il devint rapidement pour les anti-fédéralistes un chef de file emblématique.

Sous l’impulsion de Hamilton, défenseur d’un programme radical, le jeune gouvernement soumit au Congrès une série de lois accordant à l’État fédéral des pouvoirs étendus. Cette radicalisation inattendue suscita l’inquiétude non seulement des opposants du gouvernement, mais aussi des fédéralistes les plus modérés – parmi lesquels James Madison en personne. Ce dernier, craignant l’établissement d’un régime confinant à la monarchie, se retourna contre son ancien allié Hamilton. Il proposa aussitôt une série d’amendements à la toute jeune constitution, limitant les pouvoirs – notamment judiciaires – du gouvernement fédéral et garantissant les libertés individuelles. Hamilton s’y opposa en vain, et la « Déclaration des droits » (Bill of Rights), constituée de dix amendements, fut ratifiée le 15 décembre 1791.

Alexander_Hamilton_portrait_by_John_Trumbull_1806Alexander Hamilton n’en continua pas moins à tenter de faire appliquer son programme, en butte à l’opposition de Jefferson. Les deux hommes défendaient en fait deux visions très différentes de la forme que devait revêtir le développement de leur pays. Hamilton se faisait le champion d’un système « à l’anglaise ». Pour lui, les États-Unis, dont l’économie repose essentiellement sur l’exportation de sa production agricole, doivent favoriser l’émergence d’une industrie nationale forte. Cette dernière produira localement les biens manufacturés qui devaient jusque-là être importés d’Europe, libérant ainsi l’Amérique de la sujétion économique dans laquelle elle se trouve. Économiquement autonome, elle sera alors libre de mener sa politique étrangère à sa guise.

Pour cela, il faut des capitaux que les États de l’Union, toujours endettés à des degrés divers par les dépenses de la guerre d’Indépendance, n’ont pas. Hamilton propose pour y remédier un système financier élaboré, doté d’une banque centrale, et dans lequel le gouvernement fédéral « consolide » – c’est-à-dire regroupe – les dettes des États et en assume la charge. Naturellement, le remboursement de la dette, désormais nationale, implique la perception de revenus réguliers de la part du gouvernement fédéral, principalement sous la forme de droits de douanes perçus sur les marchandises importées d’Europe. Le corollaire de cette politique est évidemment un État fédéral fort, puisque seul un gouvernement aux pouvoirs étendus aurait la capacité de faire appliquer une telle politique.

L’opposition au fédéralisme

Thomas_Jefferson_by_Rembrandt_Peale_1800Pour Madison, et plus encore pour Jefferson, de telles mesures s’avèrent inutiles. L’exportation des produits agricoles, et en particulier de ceux à forte valeur ajoutée, aux premiers rangs desquels viennent le coton et le tabac produits dans le Sud, est suffisante pour assurer le développement économique du pays. Les revenus ainsi engendrés permettront une industrialisation modérée, faite de petites manufactures, qui suffiront à couvrir les besoins immédiats. Dans le pire des cas, les États-Unis pourront se passer du reste – les produits de luxe importés à grands frais. Les exportations pourront même servir d’arme géopolitique, car Jefferson estime qu’elles tiennent également l’Angleterre, qui en a besoin pour alimenter son industrie en pleine expansion, dans une situation de dépendance vis-à-vis des États-Unis.

Jefferson estime par ailleurs que le modèle de développement défendu par Hamilton est non seulement inutile, mais également dangereux. Il en veut pour preuve la situation en Grande-Bretagne, où un pouvoir central fort a favorisé la concentration des terres au détriment de la paysannerie, et où l’industrialisation a entraîné l’émergence d’un prolétariat ouvrier miséreux. Cette situation est pour Jefferson une menace pour la démocratie. Le secrétaire d’État défend en effet une république basée sur l’égalité entre les citoyens : idéalement, tout Américain devrait avoir son lopin de terre, assurant ainsi sa subsistance et partant de là, son indépendance. En privilégiant les industriels, les négociants et les spéculateurs par rapport aux couches populaires, les fédéralistes remettraient en cause ce modèle, ce qui ouvrirait la voie au despotisme. Puisqu’ils se revendiquaient de la démocratie et de la république, les partisans de Jefferson finirent d’ailleurs par se rebaptiser « démocrates-républicains » en 1792.

James_Madison_by_john_vanderlynIl est assez amusant de constater qu’en fait, Jefferson et Hamilton défendaient deux visions opposées de la république, qui n’étaient pas sans rappeler des antagonismes remontant à aussi loin que la République romaine : celle de Hamilton était élitiste et « patricienne », tandis que celle de Jefferson était davantage agrarienne et « plébéienne ». Toutefois, l’opposition entre les deux hommes n’est pas uniquement d’ordre idéologique. Représentant de l’aristocratie terrienne virginienne, Jefferson a bien plus à perdre qu’à gagner dans les réformes voulues par Hamilton. D’une part parce que les États du Sud sont, de manière générale, moins endettés que ceux du Nord, et ne sont donc guère disposés à en partager les dettes. D’autre part, l’instauration d’une fiscalité douanière entraînerait, par mesure de rétorsion, le relèvement par les pays européens des taxes frappant les exportations américaines – dont on a vu que le coton et le tabac sudistes constituaient le fer de lance.

Plus généralement, cette opposition au sujet de la politique de développement économique met déjà en exergue la différence profonde qui existe entre le Nord et le Sud. Cette dichotomie semble puiser ses racines dans une différence de peuplement. Les colons qui se sont installés dans le Sud y ont, en grande partie, reproduit le modèle rural anglais : une paysannerie pauvre qui dépend pour sa survie d’une aristocratie terrienne dont elle forme également la clientèle politique – la différence étant qu’en Amérique, la noblesse anglaise est remplacée par les planteurs. À l’inverse, les premiers colons du Nord furent souvent issus de groupes religieux puritains désireux d’échapper à l’influence de l’église anglicane. La culture qui en naquit, bien différente de celle du Sud, valorisait l’ascension sociale par le travail et l’enrichissement personnel, favorisant ainsi l’esprit d’entreprise et les comportements capitalistes – comme n’allait pas manquer de le remarquer bien plus tard le sociologue allemand Max Weber, dans son célèbre ouvrage de 1905 L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

Antagonismes et compromis

LEnfant_planAussitôt que Hamilton proposa la consolidation de la dette, Madison s’y opposa fermement, regroupant notamment derrière lui les États du Sud. Ceux-ci cédèrent finalement à un compromis, laissant à Hamilton les mains libres en échange d’une concession essentiellement symbolique : le transfert, dans les dix ans, de la capitale fédérale de Philadelphie vers un État du Sud. À cette fin, le site choisi, sur les rives du Potomac et à cheval sur le Maryland et la Virginie, fut érigé en un « district de Columbia » administré directement par le gouvernement fédéral. La ville qui y sera érigée, sur les plans de l’architecte franco-américain Pierre L’Enfant, deviendra effectivement capitale fédérale en 1800. On lui donnera le nom du premier président, mort un an auparavant : Washington.

Se cantonnant à un rôle d’arbitre, George Washington laissa les coudées franches à Hamilton, devenu de facto l’homme fort du gouvernement. En 1791, malgré l’opposition véhémente de Jefferson, qui finit par quitter le secrétariat d’État fin 1793, Hamilton parvint à faire mettre en place une banque centrale. Cette « Banque des États-Unis », que les démocrates-républicains tenaient pour une machine à générer de la corruption, fut organisée selon une charte promulguée pour vingt ans. Le secrétaire au Trésor instaura également, outre des tarifs douaniers, des impôts indirects, notamment une taxe sur les spiritueux. Cette dernière finit par susciter des troubles dans les confins occidentaux du pays, car la distillation des céréales y était le seul moyen de ne pas perdre les excédents de récolte dans cette région sous-peuplée. Une révolte, surnommée « rébellion du Whisky », finit par éclater dans l’ouest de la Pennsylvanie en 1794. Hamilton y mena personnellement une répression peu sanglante, mais dont le caractère disproportionné nuisit beaucoup à sa réputation.

Le gouvernement Washington régla aussi les problèmes soulevés par les revendications territoriales des différents États. Le Congrès continental lui avait ouvert la voie en 1787, en promulguant l’ordonnance du Nord-Ouest. Celle-ci établissait que les régions situées au nord de la rivière Ohio seraient administrées directement par l’État fédéral au sein d’un « territoire du Nord-Ouest » créé pour l’occasion. Les régions au sud de l’Ohio furent quant à elles réparties entre la Virginie, la Caroline du Nord et la Géorgie. Au prix de quelques rectifications de frontières, la plupart des disputes furent réglées. Enfin, le Vermont, qui revendiquait depuis quinze ans son indépendance vis-à-vis de l’État de New York, la vit finalement reconnue en 1791 et fut admis dans l’Union cette même année, portant le nombre d’États membres à quatorze.

ArthurStClair_by_Charles_PealeLe territoire du Nord-ouest ne comptait que très peu de colons blancs, mais il était occupé par de nombreuses tribus amérindiennes, liées entre elles par des alliances, et parfois aidées discrètement par des agents britanniques venus du Canada voisin. Les fréquents accrochages avec les colons américains finirent par déboucher sur une guerre ouverte en 1790. Celle-ci montra rapidement les limites du système militaire états-unien. Le 4 novembre 1791, l’armée du général Arthur St.Clair fut écrasée au cours de la bataille de la Wabash. Au cours de la pire défaite que les Amérindiens lui infligèrent, l’armée des États-Unis eut 632 tués sur 920 hommes engagés, et la plupart des survivants étaient blessés – sans parler des quelques 200 civils accompagnant l’armée, presque tous tués eux aussi.

Ce désastre prouva que la minuscule armée de métier créée en 1784 (un unique régiment mixte) était insuffisante pour encadrer la milice des États, qui s’était avérée peu fiable au combat. Cette concession faite aux anti-fédéralistes, qui redoutaient qu’une armée permanente ne se transforme en garde prétorienne et favorise le césarisme, fut battue en brèche par les fédéralistes, qui purent ainsi imposer leur vision d’une armée plus forte. Le secrétaire à la Guerre Henry Knox réorganisa donc l’armée en 1792, remplaçant le régiment unique par une « légion des États-Unis » comprenant en fait quatre « sous-légions » de taille régimentaire et combinant infanterie, artillerie et cavalerie. Cette réorganisation porta ses fruits en 1794 avec la victoire de Fallen Timbers, forçant les Indiens à conclure la paix l’année suivante.

Henry_Knox_by_PealeLe parti fédéraliste était alors parvenu à son apogée. Son image de chef d’État au-dessus des luttes de partis avait permis à Washington d’être réélu facilement en 1792. Toutefois, la rébellion du Whisky avait écorné l’image des fédéralistes, et leur emprise sur le gouvernement commença à se fissurer. Henry Knox démissionna du secrétariat à la Guerre le 31 décembre 1794, et Hamilton lui emboîta le pas le 31 janvier 1795. Même s’il n’allait plus occuper par la suite de fonction ministérielle ou parlementaire, Hamilton allait cependant continuer à jouir d’une influence considérable, dont il n’hésiterait jamais à user et abuser – même si cela devait lui coûter sa carrière et, in fine, sa vie.

Le déclin du système fédéraliste

L’un des objectifs majeurs des fédéralistes était d’assurer des échanges commerciaux stables avec la Grande-Bretagne, car l’importation de marchandises anglaises impliquait la perception de lucratifs droits de douanes. Or, les relations américano-britanniques, depuis la fin de la guerre d’Indépendance, étaient demeurées exécrables. Les vaisseaux de guerre britanniques arraisonnaient les navires marchands américains de façon routinière à la recherche de marchandises à destination de la France – alors en pleine Révolution et en guerre contre l’Angleterre depuis 1793 – ou de déserteurs, réels ou supposés, à même d’être enrôlés de force dans la Royal Navy. Qui plus est, l’armée britannique n’avait pas complètement évacué ce qui était à présent le territoire du Nord-ouest, y maintenant quelques avant-postes à partir desquelles elle soutenait les Indiens dans leur guerre contre les États-Unis.

Pour remédier à cette situation, Hamilton s’associa à John Jay pour rédiger un projet de traité d’amitié anglo-américain. Les négociations aboutirent à un accord satisfaisant dès novembre 1794 : les Anglais acceptèrent de retirer leurs garnisons et de stopper les arraisonnements, en échange de quoi les Américains leur offrirent un traité commercial et se soumirent au blocus que l’Angleterre imposait à la France. Jefferson et les démocrates-républicains s’opposèrent avec véhémence au « traité Jay ». Pour eux, la France révolutionnaire se battait pour la démocratie, contre le despotisme de la monarchie anglaise ; à ce titre, elle devait être soutenue, même si cela impliquait de rester aveugle aux exactions qui l’accompagnaient. Leur opposition fit traîner en longueur le processus de ratification, et il fallut que Washington jette son prestige dans la balance pour que le traité Jay soit entériné, le 29 février 1796.

John_Adams_by_Asher_B._DurandCette intervention partisane de la part du président ternit néanmoins son image, à l’approche des élections présidentielles. Accusé par les démocrates-républicains de partialité, ainsi que de vouloir rester indéfiniment au pouvoir, Washington renonça à se présenter, inaugurant une tradition Tacite qui perdura jusqu’en 1940 – celle qui voulait qu’un président n’accomplisse pas plus de deux mandats. L’élection de 1796 opposa le vice-président sortant John Adams à Thomas Jefferson. Le scrutin fut serré, et mit en exergue les faiblesses du système électoral états-unien. Le vote des grands électeurs, alors désignés majoritairement par la législature de chaque État plutôt que par vote populaire, désignait simultanément le président et le vice-président, chaque électeur inscrivant les deux noms de ses candidats sur son bulletin. Le candidat ayant reçu le plus de voix était alors élu président et son second vice-président.

Pour éviter une égalité qui aurait obligé la Chambre des représentants à départager les deux ex-æquo, il était convenu tacitement qu’un ou deux électeurs remplaceraient le nom du candidat à la vice-présidence par un autre nom, permettant ainsi l’obtention d’un résultat clair. Toutefois, cette complexe machine électorale se grippa lors de l’élection de 1796. Celle-ci était très serrée, et Adams obtint 71 voix contre 68 à Jefferson. Mais faute de s’être coordonnés suffisamment, les grands électeurs fédéralistes reportèrent un trop grand nombre de votes, et leur candidat à la vice-présidence, Thomas Pinckney, n’obtint que 59 voix. On aboutit ainsi à un résultat surréaliste : Adams fut élu président et son adversaire, Jefferson, devint vice-président. En dépit de cela, la leçon ne fut pas retenue, et le système électoral demeura inchangé.

uss_constitutionLa chute d’Alexander Hamilton

Aussitôt après la ratification du traité Jay, la France riposta en ordonnant à sa marine de guerre d’arraisonner les navires marchands états-uniens à destination de l’Angleterre. L’impact sur le commerce maritime américain devint rapidement tel que le gouvernement décida, en 1797, de reconstituer une marine de guerre, la précédente ayant été dissoute en 1785. Ainsi naquit l’U.S. Navy. Six puissantes frégates furent mises en chantier, et par la suite, d’autres navires s’y ajoutèrent. Cette flotte affronta les vaisseaux français dans une série d’escarmouches navales à partir de 1798. Baptisé « Quasi-guerre », ce conflit non déclaré fut soldé en septembre 1800 par une convention entérinant le traité Jay et la rupture de l’alliance signée en 1778 entre la France et les États-Unis. La Quasi-guerre avait au moins eu le mérite de permettre aux fédéralistes de doter le pays d’une flotte militaire permanente pour protéger son commerce, un autre point important de leur programme politique.

Néanmoins, ce serait là le dernier succès d’importance pour les fédéralistes. Deux mois après la fin des hostilités contre la France, l’élection présidentielle de 1800 rejoua celle de 1796, mais cette fois, c’est Jefferson qui l’emporta sur Adams – devenant le premier démocrate-républicain à accéder à la magistrature suprême. Sa victoire mettait un terme à douze ans de gouvernement fédéraliste, mais elle fut entachée d’un nouveau quiproquo. Lors du vote des grands électeurs, les deux partis s’étaient organisés pour éviter une réédition de l’imbroglio de 1796. Un seul électeur de chaque parti devait donner sa voix à un autre candidat vice-présidentiel, mais celui des démocrates-républicains vota distraitement pour Aaron Burr. Par conséquent, Jefferson et son colistier Burr se retrouvèrent avec le même nombre de voix.

Vanderlyn_BurrConformément à la constitution, il appartenait donc à la Chambre des représentants de désigner lequel des deux hommes serait élu président. Le déroulement du vote était lui-même assez alambiqué. Les représentants de chaque État devaient voter entre eux et, en fonction du résultat, indiquer pour quel candidat leur État votait – chaque État n’ayant donc qu’une voix. Par calcul politique, les représentants fédéralistes votèrent pour Burr, qu’ils tenaient pour moins « dangereux » que Jefferson. Ce dernier n’obtint que huit votes, alors qu’il lui en aurait fallu neuf – l’Union s’était entre temps agrandie du Tennessee et du Kentucky – pour être élu, tandis que Burr avait six voix, et que les représentants de deux autres États, Maryland et Vermont, étaient à égalité. Trente-quatre autres tours de scrutin étalés sur sept jours n’y changèrent strictement rien.

Ce fut Hamilton qui débloqua la situation, mais ses motifs étaient loin d’être désintéressés. S’il détestait Jefferson, il haïssait bien plus encore Burr, qui était son principal rival politique dans son État, celui de New York. Hamilton joua une nouvelle fois de son influence pour convaincre ses amis de voter pour Jefferson. Au trente-sixième tour, sa manœuvre aboutit : les représentants du Maryland et du Vermont qui avaient jusque-là voté Burr s’abstinrent, permettant à leurs États de donner leurs voix à Jefferson, qui fut élu. Hamilton avait satisfait sa vindicte personnelle, mais au prix de ce qui lui restait de prestige. Ses manœuvres étant allées à l’encontre de celles de son propre parti, il se retrouva rapidement isolé. Par ailleurs, l’incident servit cette fois de leçon. Le douzième amendement à la constitution, ratifié en 1804, séparera clairement, lors du vote des grands électeurs, l’élection du président de celle du vice-président.

Hamilton-burr-duelPour Hamilton, le dernier acte se joua en cette même année 1804. Burr, dont Jefferson ne voulait plus comme vice-président, se présenta à l’élection du gouverneur de l’État de New York, qu’il perdit. Burr attribua publiquement sa défaite aux machinations de Hamilton, et les deux hommes s’échangèrent des lettres incendiaires. Cette escalade finit par pousser Burr à provoquer Hamilton en duel. Le 11 juillet, les deux politiciens s’affrontèrent au pistolet au plus fort de la controverse. Hamilton manqua – volontairement ou non – sa cible, tandis que Burr lui logea une balle dans l’abdomen, dont il mourut le lendemain. Avec lui disparaissait l’incarnation de ce fédéralisme qui avait dominé la vie politique états-unienne dans les années 1790. Déjà moribond, le parti fédéraliste vit son déclin s’accélérer encore.

Triomphe des démocrates-républicains

Lorsqu’il se présenta à sa propre succession en 1804, Jefferson écrasa le candidat fédéraliste Charles Pinckney, ne lui laissant que deux États sur dix-sept. Sans adversaire de la trempe d’un Hamilton pour lui donner la réplique, Jefferson put appliquer une politique plus conforme à sa vision. Il réduisit les dépenses militaires, ainsi que les droits de douane, et porta au minimum les autres contributions indirectes. Parallèlement, son administration bénéficia d’un accroissement du commerce extérieur qui lui assura une excellente santé financière. Plus généralement, la politique poursuivie fut celle d’une plus grande prépondérance du droit des États par rapport au gouvernement fédéral. Jefferson ne remit certes pas en cause la banque centrale établie en 1791, mais lorsque la charte octroyée à celle-ci arriva à expiration en 1811, son successeur refusa de la renouveler.

TecumsehToutefois, les choses ne tardèrent pas à se compliquer. Les dépenses militaires réduites impliquaient que la marine ne serait plus en mesure d’assurer correctement la protection du commerce maritime américain, qui pâtit bientôt des guerres incessantes opposant l’Angleterre à la France. Les deux belligérants se remirent à s’en prendre aux navires marchands américains, et la Royal Navy à enrôler de force des membres de leurs équipages, même s’ils étaient des citoyens américains. La seule mesure que l’administration Jefferson put prendre fut de décréter un embargo en décembre 1807 : un acte qui revenait purement et simplement à interdire toute exportation, quel que soit le pays destinataire.

Cette loi, bien que très difficilement applicable compte tenu de la faiblesse de l’U.S. Navy, pénalisait surtout les armateurs et les négociants du Nord, et plus particulièrement ceux de la Nouvelle-Angleterre – New Hampshire, Vermont, Massaschusetts, Rhode Island et Connecticut. Lors de l’élection présidentielle de 1808, James Madison fut élu sous l’étiquette démocrate-républicaine, mais sa victoire, bien que large, fut moins éclatante que celle de Jefferson quatre ans plus tôt. Notamment, l’embargo de 1807 avait octroyé au candidat fédéraliste – toujours Charles Pinckney – un regain d’affection de la part des électeurs de la Nouvelle-Angleterre. Dès sa prise de fonction, Madison allégea l’embargo en le restreignant à l’Angleterre et à la France. Non seulement cela ne régla pas le problème, mais cela donnait aux Anglais comme aux Français davantage de navires américains à arraisonner.

Henry_Clay_by_Matthew_JouettPlusieurs incidents entre navires de guerre anglais et américains firent monter la tension d’un cran. Les Britanniques ripostèrent en accordant de nouveau leur soutien aux tribus indiennes du Nord-ouest, et celles-ci, réunies sous l’égide du chef Tecumseh, reprirent le sentier de la guerre en 1810. Leurs attaques poussèrent une coterie de politiciens, conduite par le jeune représentant du Kentucky Henry Clay, à réclamer une guerre contre la Grande-Bretagne. L’influence de ces hommes, surnommés les « Faucons », alla grandissante. A contrario, les fédéralistes, et particulièrement ceux de la Nouvelle-Angleterre, s’opposèrent à une guerre qui ne ferait que soumettre les côtes américaines à un blocus que, compte tenu de l’écrasante supériorité de la Royal Navy, la marine des États-Unis n’aurait aucune chance de faire lever.

Le gouvernement comme la majorité de l’opinion publique, cependant, finirent par céder aux pressions des « Faucons » et en juin 1812, le Congrès accéda à la demande de Madison de déclarer la guerre à l’Angleterre. En novembre, Madison fut réélu avec une marge relativement restreinte face au fédéraliste DeWitt Clinton, dont les voix provenaient essentiellement du nord-est et de la Nouvelle-Angleterre. Les forces armées américaines, mal préparées, connurent une entrée en matière médiocre sur la frontière avec le Canada britannique. Leur seule satisfaction sera la mort de Tecumseh, tué au combat en 1813, et qui précipitera la fin de la résistance indienne. Toutefois, la défaite de la France et l’abdication de Napoléon, en 1814, permettront à l’Angleterre de redéployer vers l’Amérique d’importantes forces navales et terrestres. En août, elles infligèrent à Madison une cuisante humiliation en incendiant sa capitale Washington. La résistance de Baltimore empêchera les Britanniques de capitaliser sur ce succès, mais il était clair que les États-Unis se trouvaient dans une situation militaire très défavorable.

The_Presidents_House_by_George_Munger_1814-1815_-_CropL’intensification du blocus anglais en 1814 frappa durement la Nouvelle-Angleterre, poussant les fédéralistes locaux à radicaliser leur opposition au conflit. Ils rejetèrent les demandes du gouvernement fédéral de fournir des miliciens supplémentaires, puis appelèrent à la tenue d’une convention à Hartford, dans le Connecticut, en décembre. Les délégués des cinq États de la Nouvelle-Angleterre s’accordèrent pour soumettre plusieurs propositions d’amendements à la constitution destinés à augmenter leur poids politique au sein de l’Union. Les plus radicaux évoquèrent, en cas de refus, la possibilité d’expulser les autres États de l’Union, voire de faire sécession, c’est-à-dire de la quitter purement et simplement. Forte de ces conclusions, la convention de Hartford envoya des émissaires à Washington en février 1815.

Malheureusement pour eux, le cours de la guerre avait connu entre temps un brutal revirement. Après avoir vaincu les Indiens Creeks dans le Sud, l’armée du général Andrew Jackson s’était retournée juste à temps pour faire face à une attaque anglaise contre la Nouvelle-Orléans. La bataille qui s’ensuivit, le 8 janvier 1815, s’acheva par un triomphe pour les États-Unis. Peu après, on apprit que les diplomates des deux camps avaient signé, le 24 décembre 1814, le traité de Gand, qui concluait cette « guerre de 1812 » par un retour au statu quo ante. Dans ce contexte, la convention de Hartford fut totalement discréditée et n’aboutit à rien. L’implication du parti fédéraliste dans cette affaire, assimilée à une trahison et à des velléités séditieuses, réduisit à néant son influence. Ces événements sonnèrent la fin du premier système bipartite, et entraînèrent la disparition du fédéralisme en tant que force politique.

monroe_by_samuel_morseL’élection présidentielle de 1816, remportée avec une confortable majorité par James Monroe sur le fédéraliste Rufus King, entérina le triomphe des démocrates-républicains. Ceux-ci allaient diriger le pays pratiquement sans rivaux durant plus de dix ans, et continuer à appliquer la constitution d’une manière favorable aux droits des États, conformément à l’idéologie jeffersonienne. Cette domination atteignit son point culminant en 1820, quand personne ne se présenta face à Monroe à l’élection présidentielle. Cette apparente unanimité a fait surnommer cette période « l’ère des bons sentiments », mais la scène politique états-unienne, en réalité, n’était pas exempte de questions conflictuelles. L’année même où Monroe obtenait triomphalement sa réélection, un débat majeur avait eu lieu, et il avait eu pour thème l’esclavage.

Une pratique ancienne

La question de l’esclavage constituait dès cette époque une pierre d’achoppement dans la vie politique états-unienne, mais elle n’en était alors qu’une parmi d’autres. Si l’antagonisme politique entre État fédéral et États fédérés est aussi vieux que les USA, l’esclavage y était quant à lui aussi presque aussi ancien que la colonisation anglophone en Amérique du Nord. C’est en effet en 1619, soit douze ans après la fondation de Jamestown par les Anglais, que les premiers esclaves venus d’Afrique – une vingtaine de personnes, proprement dérobées à un navire négrier espagnol – furent débarqués et vendus par des marchands hollandais. Au siècle suivant, le développement de la culture du tabac et du coton dans les colonies les plus au sud allait nécessiter « l’importation » massive de centaines de milliers d’esclaves noirs africains. Les Amérindiens, pour leur part, n’étaient pas considérés comme suffisamment robustes pour le dur labeur des plantations – en plus d’être des voisins potentiellement belliqueux qu’il fallait ménager à l’occasion.

CottonPlantInitialement, l’esclavage était pratiqué dans tous le pays aussi « naturellement » que dans le reste du continent américain, où l’institution était généralisée. On trouvait des esclaves aussi bien à Boston et New York qu’à Charleston ou Baltimore. Mais la perception n’en était pas la même selon qu’on se trouvait dans le Sud ou le Nord du pays. Dans le premier, l’esclavage était perçu par ceux qui le pratiquaient comme la pierre angulaire de leur économie et, partant de là, de tout leur « mode de vie ». Le climat clément, voire par endroits subtropical du Sud y autorisait des cultures à forte valeur ajoutée, que l’Europe consommait abondamment mais n’avait pas sur son sol : coton, tabac, canne à sucre… Mais ces cultures nécessitaient beaucoup de main d’œuvre, pour un travail très pénible. L’esclavage était donc une aubaine pour les planteurs sudistes : un personnel corvéable à merci qui ne leur coûtait que le gîte et le couvert. Ceci assurait à leurs « propriétaires » de très confortables revenus qui faisaient la richesse des États du Sud.

Par effet d’entraînement, cette manne profitait à toute l’économie locale, notamment dans les ports et le long des voies navigables. Planteurs et propriétaires d’esclaves étaient certes peu nombreux (moins de 5% de la population sudiste en 1860), mais leur richesse se répercutait sur l’ensemble de l’économie de la région: directement dans les ports et le long des voies navigables, principaux axes de transport des produits des plantations ; et indirectement, en permettant à toute une petite paysannerie souvent paupérisée et qui ne possédait que rarement des esclaves, de survivre grâce aux produits agricoles achetés par les plus riches. Même pour les Blancs les plus modestes, abolir l’esclavage était considéré comme le plus sûr moyen de ruiner l’économie de leur région : jamais des travailleurs libres salariés, pensaient-ils, ne pourraient être aussi rentables que des esclaves – sans parler de tous les conflits sociaux à redouter. Par extension, l’effondrement de l’économie sudiste entraînerait inévitablement la disparition du « mode de vie » et de la société sudistes : à la crainte des conséquences économiques d’une éventuelle abolition s’ajoutaient des peurs sociales et culturelles. Avec ce raisonnement poussé à l’extrême, on comprend mieux pourquoi la majorité des Sudistes, même les plus humbles, en vinrent en fin de compte à penser que l’idée même d’abolir l’esclavage était une atteinte à leur droit fondamental de vivre comme ils l’entendaient.

Slave-FamilyLa pratique nordiste de l’esclavage avait été bien différente. La canne à sucre a besoin d’un climat subtropical humide, le coton requiert chaleur et eau, et le tabac pousse mal au-delà d’une certaine latitude. Ces cultures réclamaient des conditions qui n’étaient pas présentes en Nouvelle-Angleterre ou dans l’État de New York, par exemple. Les choses qui y poussent le mieux sont encore les céréales, et leur culture demande beaucoup moins de travail que les plantations du Sud. Le Nord n’était donc guère propice à la pratique de l’esclavage en tant que tel. Ses colons ne l’étaient pas non plus. Comme on l’a vu, beaucoup étaient, à l’image des « pères pèlerins » du Mayflower, issus de diverses obédiences protestantes puritaines. Certaines, comme par exemple les Quakers, très influents en Pennsylvanie, étaient ouvertement abolitionnistes.

À ces prédispositions culturelles s’ajoutèrent les aspirations de liberté qui avaient accompagné la lutte pour l’indépendance. Nombreux furent ceux qui réalisèrent l’hypocrisie qu’il y avait à revendiquer vis-à-vis de l’Angleterre une liberté qu’on affirmait être un droit naturel, et qu’on refusait dans le même temps à toute une population d’esclaves. Graduellement, les États du Nord votèrent des mesures diverses, directes ou non, pour abolir l’esclavage. Une abolition très progressive : nulle part les esclaves ne furent affranchis massivement. Le plus souvent, ceux qui étaient nés esclaves le restaient, alors que leurs enfants naissaient désormais libres. De ce fait, il demeura des esclaves dans le Nord jusque dans les années 1840. Entre 1780 et 1785, six États (Pennsylvanie, Massachusetts, New Hampshire, Rhode Island, Connecticut et New York) renoncèrent à l’esclavage. Sept autres (New Jersey, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie) continuèrent à le pratiquer.

Vers l’Ouest

Outre l’indépendance, le traité de Paris de 1783 octroyait aux États-Unis pratiquement tous les territoires situés à l’est du Mississippi, à l’exception de la Floride qui demeurait espagnole. Il faudrait encore de longues années et beaucoup d’efforts pour que ces régions soient colonisées, mais les velléités d’expansion états-uniennes n’allaient pas s’arrêter là. Au contraire, l’arrivée de Jefferson au pouvoir, en 1801, l’accentua. Cet expansionnisme faisait partie intégrante de la doctrine jeffersonienne. Puisque la démocratie et la république reposaient sur l’égalité entre les citoyens, et que cette égalité était assurée par la propriété foncière étendue au plus grand nombre, il fallait donc des terres – et il y en avait justement, à perte de vue, vers l’ouest.

En 1800, le troisième traité de San Ildefonso rendit à la France la Louisiane, qu’elle avait perdue en 1763 au profit de l’Espagne, à l’issue de la Guerre de Sept Ans. La Nouvelle-Orléans était déjà un port commercial majeur sur le golfe du Mexique, et commandait en outre l’accès à la navigation sur le Mississippi et ses affluents. La ville était donc une clé à même de faciliter une colonisation future vers l’intérieur des terres. De son côté, le Premier Consul Napoléon Bonaparte était plus encombré qu’autre chose par ce territoire immense et difficilement défendable. Les Américains souhaitant l’acquérir et les Français s’en débarrasser, l’affaire finit par être conclue le 30 avril 1803. Les États-Unis achetèrent la Louisiane pour quinze millions de dollars.

louisiana_purchaseLes États-Unis en 1810, après l'achat de la Louisiane.

Le 10 mars 1804, le gouvernement fédéral entrait formellement en possession d’un territoire de plus de deux millions de kilomètres carrés, à ce point gigantesque que personne n’en connaissait précisément les limites. Sur le papier, la Louisiane correspondait à tout le bassin versant du fleuve Mississippi à l’ouest de celui-ci, mais personne n’avait encore cartographié cet espace. En dehors des Amérindiens, il n’était sillonné que par les habitants de quelques communautés sur le Mississippi et le Missouri, et par des trappeurs à la recherche de fourrures. La première chose à faire était donc d’organiser une expédition en vue d’explorer le nouveau territoire. Ce fut la fameuse expédition de Lewis et Clark, qui le traversa pour atteindre le Pacifique avant de revenir vers l’est, entre 1804 et 1806. Il est par ailleurs intéressant de noter que celle-ci comptait un esclave dans ses rangs.

Lewis_and_Clark_1954_Issue-3cL’achat de la Louisiane accentua l’expansionnisme américain et fit naître un idéal de « continentalisme », selon lequel il appartenait aux États-Unis de gouverner toute l’Amérique du Nord. La présence des Britanniques au Canada rendait ce dessein chimérique, surtout après l’issue de la guerre de 1812, mais le continentalisme accoucha bientôt de deux rejetons. L’expansion vers l’ouest continua à être souhaitée et poursuivie par une large part de la population et de la classe politique, qui estimaient que la « Destinée manifeste » des États-Unis était de s’étendre d’un océan à l’autre, entre l’Atlantique et la Pacifique. S’y ajouta en 1823 la « doctrine Monroe », une déclaration de politique étrangère dans laquelle le président affirmait pour les États-Unis la nécessité de contrer toute intervention européenne dans l’hémisphère occidental, selon le principe « l’Amérique aux Américains ». À terme, cette politique allait transformer le continent américain en zone d’influence états-unienne.

La « conquête de l’Ouest » allait dès lors devenir un élément majeur de la politique états-unienne pour le siècle à venir. Le gouvernement fédéral profita de l’achat de la Louisiane pour affirmer ses revendications sur le pays de l’Oregon, où elles chevauchaient celles de la Grande-Bretagne, de la Russie et de l’Espagne – puis du Mexique lorsque celui-ci devint indépendant en 1821. Parallèlement, des colons anglophones s’installèrent toujours plus à l’ouest, y compris dans des territoires n’appartenant pas (encore) aux États-Unis. Des régions comme la Californie, le Texas ou l’Oregon se peuplèrent ainsi, lentement mais sûrement, de citoyens américains. Les gouvernements fédéraux successifs les laissèrent faire avec bienveillance, ayant dans l’idée que ce mouvement migratoire faciliterait l’acquisition ultérieure – pacifique ou non – de ces terres par les États-Unis.

Étendre l’esclavage ou l’interdire ?

ussperryL’expansion des États-Unis vers l’Ouest vint se heurter à un problème de société dont l’importance allait croissante au sein de la jeune nation : l’esclavage. Théoriquement, le problème ne concernait pas le gouvernement fédéral. Le fait de maintenir ou d’abolir l’esclavage relevait de la souveraineté des seuls États, et le pouvoir fédéral n’avait pas les moyens légaux de les contraindre. C’était là une vision conforme à l’interprétation que les démocrates-républicains faisaient de la constitution, dans le respect scrupuleux du droit des États. Dans la pratique, toutefois, les choses étaient différentes. Le gouvernement fédéral était libre d’interdire l’esclavage dans les territoires qu’il administrait directement, en conditionnant ainsi le statut ultérieur lorsque que le territoire concerné deviendrait un État de l’Union.

C’est ce qui se produisit en 1787. Les années précédentes avaient vu une montée en puissance du sentiment abolitionniste, notamment dans le Nord, et plusieurs hommes politiques influents, comme par exemple John Jay, étaient des partisans de l’abolition. Ce contexte déboucha sur une vague d’abolitions, déjà mentionnée, dans les États du Nord. Lorsque le Congrès continental en vint à régler la question des territoires situés entre les Appalaches et le Mississippi, les abolitionnistes s’efforcèrent d’y faire interdire « l’institution particulière » – l’euphémisme par lequel les Sudistes désignaient généralement l’esclavage. Naturellement, les États où l’esclavage était encore pratiqué s’y opposèrent, car cela serait revenu à bloquer toute expansion ultérieure du travail servile. En ce sens, l’ordonnance du Nord-ouest, en créant le territoire du même nom, fut un compromis. Le gouvernement fédéral interdit l’esclavage dans le territoire situé au nord de l’Ohio, mais en distribuant la région située au sud de cette rivière à des États esclavagistes, il donnait à ceux-ci une large compensation.

Cotton_gin_EWM_2007Les partisans de l’abolition tentèrent de pousser leur avantage et en 1788, ils firent pression sur la convention constituante pour qu’elle inclue dans le projet de constitution un article interdisant la traite – autrement dit, l’importation d’esclaves. Celle-ci était de moins en moins populaire, et la population servile était devenue assez conséquente, au point que plusieurs États esclavagistes l’avaient déjà interdite de leur propre initiative. Néanmoins, les trois États qui la pratiquaient refusèrent qu’elle soit prohibée. La constitution, sous sa forme définitive, remit le problème à plus tard : une de ses clauses protégeait explicitement la traite pour une durée de vingt ans. Lorsqu’elle arriva à expiration, le Congrès vota sans difficulté l’interdiction de la traite, qui entra en vigueur le 1er janvier 1808. Une importation clandestine de ce qu’on appelait alors « l’ivoire noire » subsista néanmoins. Pour lutter contre celle-ci, une autre loi fut finalement votée en 1819, assimilant la traite à un acte de piraterie. Ceci impliquait que les personnes s’y livrant étaient passibles de la peine de mort, mais dans la pratique, les condamnations étaient légères. La marine constitua la même année une « escadre d’Afrique » destinée à traquer les navires négriers le long des côtes africaines. Cette unité opéra jusqu’en 1861, avec une efficacité globalement médiocre.

Entre temps, le Sud des États-Unis avait vu naître une invention qui allait révolutionner son économie. En 1794, Eli Whitney déposa le brevet d’un procédé mécanique permettant de séparer facilement la graine des fibres du coton : l’égraineuse. La nouvelle machine permettait d’accomplir en quelques tours de manivelle ce qui nécessitait auparavant un travail long et minutieux. L’égraineuse à coton fit sauter ce goulot d’étranglement, autorisant la mise en culture de plantations bien plus étendues. En un demi-siècle, la production de coton aux États-Unis quadrupla. Cette expansion poussa l’aristocratie terrienne sudiste à aller chercher vers l’ouest toujours plus de terres, d’autant que la culture du coton épuisait les sols sur le long terme. Qui plus est, plus de plantations signifiait davantage de coton à ramasser, et la demande en esclaves augmenta. Le commerce interne des esclaves – qui était distinct de la traite et demeurait donc autorisé – se mit à générer des fortunes aussi grandes que le coton.

 


Slave-PenL’économie sudiste atteignit des sommets, mais cette prospérité – au moins dans les vues de ceux qui en bénéficiaient le plus directement – reposait sur deux piliers : il fallait toujours plus d’esclaves, et toujours plus de terres. Que ce soit en voulant interdire le travail servile ou en empêchant de l’étendre dans les territoires nouvellement acquis dans l’Ouest, l’abolitionnisme menaçait l’un et l’autre. On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’extension de « l’institution particulière » revêtait pour les partisans de l’esclavage – et du système économique, politique et social qu’il sous-tendait – un caractère crucial. À cela s’ajoutait des considérations d’ordre politique et institutionnel.

Un fragile équilibre

Comme on l’a vu, la constitution de 1788 dotait les États-Unis d’un pouvoir législatif bicaméral, avec un Sénat où les États étaient égaux entre eux, et une Chambre où ils étaient représentés proportionnellement à leur population. Moins peuplés que le Nord, les États esclavagistes du Sud étaient désavantagés sur ce plan. La règle des trois-cinquièmes avait permis de compenser cela, assurant un équilibre à la Chambre entre États libres et esclavagistes. Confrontés à la montée de l’abolitionnisme avec la vague d’abolition dans le Nord et l’interdiction de la traite, les partisans de l’esclavage voyaient dans l’équilibre des différentes institutions fédérales autant de garanties contre l’arrivée au pouvoir d’un président abolitionniste, et une tentative de sa part pour imposer aux États du Sud la fin de leur « institution particulière ».

Toutefois, la structure démographique du pays ne tarda pas à changer. La population passa de quatre millions d’habitants en 1790 à près de dix entre 1790 et 1820. Surtout, le Nord se peuplait légèrement plus vite que le Sud, d’autant que la large proportion d’esclaves dans ce dernier signifiait que, malgré la règle des trois-cinquièmes, les États libres, où l’esclavage était interdit, étaient en train de devenir majoritaires à la Chambre des représentants. Il restait néanmoins le Sénat, où c’était cette fois le nombre d’États qui prévalait, indépendamment de leur population. À mesure que les territoires de l’Ouest se peuplaient et accédaient au statut d’État, l’équilibre numérique entre ceux qui autorisaient l’esclavage et ceux qui l’interdisaient devint donc un enjeu politique majeur.

Outre le Vermont, détaché de l’État de New York en 1791, l’ancien territoire du Nord-ouest avait donné naissance à trois États libres, puisque le gouvernement fédéral y avait interdit l’esclavage en 1787 : l’Ohio en 1803, l’Indiana en 1816, et l’Illinois en 1818. Comparativement, les territoires situés au sud de la rivière Ohio ayant été rattachés à des États esclavagistes, ils pratiquèrent l’esclavage à leur tour. Ainsi naquirent le Kentucky, détaché de la Virginie en 1792, et le Tennessee, séparé du reste de la Caroline du Nord en 1796. Les terres annexées à la Géorgie, quant à elles, donnèrent lieu à la création de deux États esclavagistes : le Mississippi en 1817 et l’Alabama en 1819. Après l’intégration de ce dernier à l’Union, celle-ci comptait vingt-deux États, celui de la Louisiane – beaucoup plus petit que le territoire acheté en 1803 – l’ayant rejointe en 1812. Cette dernière pratiquait aussi l’esclavage, déjà en usage sous les Français et les Espagnols.

usa1820Carte de l'évolution territoriale des États-Unis entre 1810 et 1820 (cartothèque Perry-Castaneda).

Toutefois, Nord et Sud étaient à égalité, car le New Jersey avait en quelque sorte « changé de camp ». L’esclavage y avait été aboli en 1804, selon une formule progressive inspirée de celles appliquées dans les années 1780 par les autres États abolitionnistes. Tous les enfants d’esclaves ayant vu le jour à l’intérieur de l’État après 1804 seraient considérés comme libres, mais astreints à servir comme « apprentis » chez le « propriétaire » de leurs parents jusqu’à 21 ans pour les filles et 25 ans pour les garçons ; ce système allait lui-même être supprimé en 1846. Ceux nés avant cette date demeuraient quant à eux esclaves en pratique, même s’ils étaient désormais désignés comme « apprentis à vie ». Au recensement de 1860, il restait dans le New Jersey dix-huit « apprentis à vie ».

Le compromis du Missouri

James_Tallmadge_by_Freeman_HuntEn 1819, le Congrès autorisa le territoire du Missouri à se doter d’une constitution, en vue de son intégration prochaine à l’Union. Cette ancienne partie de la Louisiane française pratiquait donc l’esclavage, n’étant pas concernée par l’ordonnance du Nord-ouest. Les bords de la rivière Missouri, en aval de la ville de Saint-Louis, y étaient propices à l’établissement de plantations. Toutefois, le représentant James Tallmadge, de l’État de New York, ajouta au projet de loi un amendement interdisant l’importation de nouveaux esclaves dans le Missouri, et l’obligeant à adopter un processus d’abolition progressive de l’esclavage – condition sine qua none à son admission au sein de l’Union. Les représentants du Nord votèrent cette résolution en masse à la Chambre, mais devant le tollé suscité parmi les esclavagistes, le Sénat bloqua le projet.

D’âpres débats s’engagèrent alors, qui durèrent près d’un an, vacances parlementaires exceptées. D’une part, le succès de l’amendement Tallmadge au sein de la Chambre montrait clairement que les abolitionnistes, s’ils le voulaient, pouvaient y faire voter des lois les avantageant – les États du Nord y étant désormais majoritaires. D’autre part, leur volonté de faire du Missouri un État libre menaçait l’équilibre du Sénat, risquant de priver le Sud du principal contre-pouvoir à même de défendre ses intérêts. La situation était encore aggravée par la question du Maine. Il s’agissait de la partie septentrionale du Massachusetts, dont elle était séparée par le New Hampshire. La majorité de ses habitants étaient favorables à la création d’un État qui leur serait propre, et au début de 1820 un projet de loi fut déposé en ce sens.

Les semaines suivantes amenèrent finalement à la création d’un compromis. Les abolitionnistes obtinrent une avancée majeure : le gouvernement fédéral interdirait totalement l’esclavage au nord du parallèle 36°30’ de latitude nord. Le Missouri se trouvait au-delà de cette ligne, ce qui impliquait qu’il devait abolir l’esclavage lui aussi. Néanmoins, pour satisfaire les partisans de l’esclavage, il y fut fait exception. Le Missouri intègrerait l’Union en tant qu’État esclavagiste, ce qui permettrait de préserver l’équilibre entre Nord et Sud, sachant que le Maine serait lui aussi intégré, mais comme État libre. L’influence de l’ancien « faucon » de la guerre de 1812, Henry Clay, s’avéra déterminante. Le 6 mars 1820, le « compromis du Missouri » – également appelé « compromis de 1820 » – fut officiellement mis en vigueur par le président Monroe. Le Maine intégra l’Union cette même année, le Missouri en 1821.

Missouri_Compromise_LineLes États-Unis après le compromis de 1820. En bleu, les États libres. En rouge, les États esclavagistes. En vert, la ligne du parallèle 36° 30' de latitude nord et sa position par rapport au territoire mexicain (en orange).

Sur le papier, le compromis du Missouri paraissait donner l’avantage aux abolitionnistes. En effet, les territoires au sud du parallèle 36°30’ étaient limités par la frontière mexicaine, alors que les autres s’étendaient jusqu’à l’océan Pacifique. La frontière avec le Mexique venait de faire l’objet d’un traité avec l’Espagne, l’indépendance du pays n’étant toujours pas acquise malgré une lutte entamée en 1810. Tout au plus le territoire restant – l’Arkansaw, bientôt rebaptisé Arkansas – permettrait-il de former un ou deux États, ce qui n’était rien en comparaison des possibilités offertes par les vastes étendues situées au nord de la ligne du compromis. Seule consolation pour les esclavagistes : le même traité, dit « Adams-Onis », avait officialisé l’achat de la Floride à l’Espagne, au prix de cinq millions de dollars. Avant d’en faire un État esclavagiste, il faudrait toutefois y soumettre les Indiens Séminoles qui l’habitaient.

Par-delà les frontières

Stephen_f_austinDans les années qui suivirent, le principe de l’équilibre entre États libres et États esclavagistes fut respecté. L’intégration de l’Arkansas, en 1836, fut compensée par l’admission, l’année suivante, du Michigan. Mais les habitants du Sud, y compris les plus farouches partisans de l’esclavage, étaient bien décidés à ne pas se limiter aux frontières officielles des États-Unis. Appliquant leur vision de la « destinée manifeste », leurs entreprises expansionnistes visaient aussi à la constitution de ce que McPherson appellera plus tard « un empire pour l’esclavage ». L’idée n’était pas nouvelle. En 1806, Aaron Burr, le vice-président sortant, avait été suspecté de vouloir prendre le contrôle d’une partie du Texas, alors espagnol. Bien que cette incertaine et trouble affaire se doublait d’ambitions personnelles et de considérations purement états-uniennes, l’idée de s’installer dans un territoire étranger pour en faciliter le rattachement ultérieur aux États-Unis ne fut pas oubliée.

En 1821, l’Espagne reconnut finalement l’indépendance du Mexique. Le généralissime des armées indépendantistes, Agustin de Iturbide, fut proclamé empereur ; renversé deux ans plus tard, il fut finalement exécuté en 1824. La même année, le nouveau gouvernement se dota d’une constitution adoptant un système fédéral, les « États Unis du Mexique » – une appellation qui est encore aujourd’hui le nom officiel du pays. Cette constitution laissait une assez large autonomie aux États fédérés. Le Texas, pratiquement vide de colons, y fut amalgamé dans l’État de « Coahuila y Tejas ». La situation de la population hispanophone y était précaire, car les colons s’y trouvaient en butte à l’hostilité des tribus indiennes de la région, principalement les Comanches et les Apaches. Dès 1822, le gouvernement mexicain encouragea l’immigration vers le Texas afin de faire pencher la balance en faveur des colons. À l’instigation de Stephen Austin, l’immense majorité de ceux qui s’installèrent au cours des années suivantes vinrent des États-Unis voisins. Nombre d’entre eux y amenèrent aussi leurs esclaves.

Durant la même période, le Mexique resta confronté à une instabilité politique considérable. La présidence du pays changea de mains à quinze reprises entre 1824 et 1836. La politique du gouvernement s’orienta graduellement vers une plus grande centralisation et en 1834, la constitution de 1824 fut abandonnée, et l'esclavage aboli. À cette date, et en dépit de mesures restrictives, l’immigration états-unienne vers le Texas avait connu un tel succès que les anglophones y étaient à présent quatre fois plus nombreux que les hispanophones. Sous l’égide d’Austin, les anglophones réclamaient leur propre État et le retour à la constitution de 1824. En réaction, le nouvel homme fort du gouvernement fédéral mexicain, Antonio Lopez de Santa Anna, entreprit de désarmer les milices que les Texans avaient formées. Le 2 octobre 1835, les colons anglophones du village de Gonzales accueillirent un détachement de l’armée mexicaine à coups de canons, déclenchant ainsi la Révolution texane.

SHouston_2Plus nombreux, les Texans furent initialement victorieux et prirent le contrôle de l’essentiel de la région avant la fin de l’année. Parallèlement, leur insurrection avait suscité l’enthousiasme aux États-Unis, et de nombreux volontaires, en particulier sudistes, se dirigèrent vers le Texas pour leur prêter main forte. Toutefois, les Mexicains ne restèrent pas sans réagir et dès janvier 1836, Santa Anna lança une contre-offensive qu’il mena personnellement. Fin février, ses armées victorieuses s’emparèrent de la capitale texane, San Antonio de Bexar. La garnison de la ville, réfugiée dans la mission catholique d’Alamo, tint jusqu’au 6 mars, date à laquelle elle fut anéantie. L’épisode a depuis fait l’objet d’une abondante mythologie, qui occulte souvent le fait que bien des Texans se battaient non seulement pour leur indépendance, mais aussi pour l’expansion d’un système esclavagiste.

Poursuivant sur sa lancée, Santa Anna se lança dans une répression brutale qui suscita même la réprobation de certains de ses subordonnées. Le 27 mars, plusieurs centaines de prisonniers texans furent ainsi exécutés sommairement à Goliad. Toutefois, le sacrifice de ces forces avait permis aux Texans de concentrer ce qu’il leur restait de troupes sous le commandement de Samuel Houston. Alors que Santa Anna avait repris sa marche vers le nord, Houston l’attaqua par surprise à San Jacinto, le 21 avril 1836. L’affrontement à sens unique qui en résultat tourna rapidement au massacre : près de la moitié de l’armée mexicaine fut tuée en quelques minutes et l’autre moitié capturée, Santa Anna inclus. À la merci de ses adversaires, ce dernier dut reconnaître l’indépendance du Texas. Ainsi naquit la République du Texas, anglophone et esclavagiste. Toutefois, le parlement mexicain refusa d’entériner l’accord conclu par Santa Anna, posant les jalons d’une nouvelle guerre aux conséquences autrement plus importantes.

En même temps que prenait fin le second mandat présidentiel de Monroe, s’achevait aussi « l’ère des bons sentiments » et la belle unanimité qui avait caractérisé la vie politique états-unienne au cours des années précédentes. La guerre de 1812 avait coûté très cher au gouvernement fédéral, et le pays était à ce point endetté que le président Madison avait dû, en 1816, faire exception à sa politique jeffersonienne en autorisant la réouverture de la Banque des États-Unis – une nouvelle fois en vertu d’une concession de vingt ans. Cette action avait rallié aux démocrates-républicains beaucoup d’anciens fédéralistes, mais ceux-ci n’avaient pas pour autant reniées leurs opinions sur la prééminence de l’État fédéral sur les États fédérés. À terme, les vieilles luttes revinrent sur le devant de la scène.

Mutations politiques

Lorsque se posa le problème de la succession de Monroe en 1824, la position de parti unique qu’était de facto celle du parti démocrate-républicain ne pouvait qu’attiser les rivalités entre ses membres, surtout si l’on songe à leurs opinions forcément très diverses. Au sein du parti, une nouvelle génération de politiciens s’efforçait de concilier les idéaux jeffersoniens avec une forme de pragmatisme inspirée directement du programme appliqué par Hamilton pendant l’ère fédéraliste. On y trouvait notamment le secrétaire à la Guerre du gouvernement Monroe, John Calhoun, originaire de Caroline du Sud ; John Quincy Adams, le fils du deuxième président des États-Unis John Adams ; et enfin, le président de la Chambre des représentants, Henry Clay.

Ce dernier était le principale idéologue de cette « jeune garde ». Tout en adhérant à la doctrine traditionnelle des démocrates-républicains sur certains plans, comme par exemple les libertés individuelles, Clay avait adopté presque totalement le système hamiltonien en ce qui concernait la politique économique. La pérennisation d’une banque centrale était pour lui indispensable pour contrôler la dette nationale. En outre, le gouvernement fédéral devait s’assurer des revenus suffisants, par deux moyens : le protectionnisme douanier d’une part, et la vente, à des prix élevés, des terres appartenant au gouvernement dans les territoires de l’Ouest. Les fonds ainsi générés serviraient non seulement à entretenir des forces armées dignes de ce nom, mais également d’alimenter le développement économique par la construction d’infrastructures routières et de voies navigables.

Ces moyens de communication favoriseraient le commerce, mais également l’agriculture, en lui assurant des débouchés pour ses excédents de production. En outre, des tarifs douaniers élevés n’étaient pas seulement une source de revenus directs : en protégeant les manufactures locales de la concurrence des biens fabriqués en Europe, ils favoriseraient l’industrie américaine et son développement. Enfin, la Banque des États-Unis assurerait la stabilité financière du tout. L’ensemble de ces mesures formaient une politique cohérente, que Clay baptisa « système américain » – pour mieux se démarquer du « système britannique » cher à Hamilton, et dont Clay entendait se préserver des excès. Pour Clay, son système profiterait à tous, parce que les terres agricoles de l’Ouest pourraient vendre leurs surplus à l’Est, le développement des industries du Nord permettrait au Sud d’y vendre son coton, et le Nord lui-même pourrait vendre ses biens manufacturés au Sud et à l’Ouest.

Henry_Clay_1831Cette politique était trop proche de l’idéologie fédéraliste pour ne pas éveiller la méfiance de la « vieille garde » démocrate-républicaine. Pour beaucoup de ses membres, Clay se trompait quand il estimait que son système bénéficierait à l’ensemble du pays. Pour eux, le protectionnisme douanier pénaliserait les exportations américaines de grain, de coton ou de tabac, puisque les partenaires commerciaux des États-Unis relèveraient leurs propres tarifs douaniers en représailles. De surcroît, l’essentiel du potentiel industriel du pays se situait dans le Nord, le reste du pays étant à peu près dépourvu des matières premières nécessaires – charbon et fer. À l’inverse, les exportations assuraient au reste du pays, et notamment au Sud, une véritable manne financière qui rendait superflu le développement d’une industrie domestique. Pour ses détracteurs, le « système américain » pénalisait le Sud au profit du seul Nord.

La politique prônée par Clay et ses partisans posait d’autres problèmes, plus idéologiques ceux-là, aux démocrates-républicains les plus conservateurs. En effet, la vente à des prix élevés des terres fédérales pénalisait la colonisation de l’Ouest, car elle en limitait l’accès aux acheteurs les plus aisés. C’était là favoriser les capitalistes et les spéculateurs, précisément l’effet pervers que Jefferson dénonçait en son temps lorsqu’il s’opposait à Hamilton. L’ironie de la chose était que Jefferson lui-même, et à sa suite nombre de ses partisans, était un planteur et un grand propriétaire terrien. Mais pour les démocrates-républicains du Sud, il fallait que tout citoyen puisse être propriétaire de sa terre. C’était le seul moyen d’en faire un homme libre, dont l’opinion politique ne serait pas soumise au clientélisme d’un employeur capitaliste. Peu importait que les grandes plantations ne laissassent aux petits paysans du Sud que des miettes à peine suffisantes à leur survie. Autre paradoxe, du reste, car cette situation rendait justement les « petits Blancs » dépendants de l’aristocratie terrienne sudiste, seule à même de leur acheter leurs excédents agricoles.

Le « tarif des abominations »

Andrew_JacksonLa frange conservatrice du parti démocrate-républicain finit par se regrouper derrière Andrew Jackson, qui avait vaincu les Anglais à la Nouvelle-Orléans en 1815. Après ses victoires, ce militaire natif du Tennessee s’était lancé dans une série de campagnes contre les tribus indiennes du Sud. Usant tour à tour de la force et de la négociation, il parvint à les obliger à céder une grande partie de leurs terres, ce qui le rendit populaire auprès de ses concitoyens. Il se signala également par sa rudesse. Quand il apparut que de nombreux esclaves de Géorgie s’enfuyaient pour se réfugier sous la protection des Séminoles de Floride, il n’hésita pas à envahir ce territoire, avant même que le traité Adams-Onis en ait entériné officiellement la cession par l’Espagne. Sa brève carrière politique, menée au moment où le Tennessee était devenu un État, était relancée et en 1823, Jackson devint sénateur.

À ce stade, les dissensions au sein du parti démocrate-républicain étaient devenues palpables. Au travers du débat autour du « système américain » de Clay, c’était le vieil affrontement entre les partisans d’un pouvoir fédéral fort et ceux des droits des États qui refaisait surface. Les démocrates-républicains étaient aussi divisés en vue de l’élection présidentielle de 1824 qu’ils avaient été unis autour de James Monroe, quatre ans plus tôt. Une convention nomma William Crawford, un conservateur, comme candidat à la présidence, mais elle avait été boudée par la majorité des délégués du parti. Les ambitions personnelles de chacun exacerbaient la situation. Clay se présenta à l’élection, mais également Adams, bien que les deux hommes eussent un programme similaire. Quant à Jackson, il dénonça la nomination de Crawford comme illégitime et posa lui aussi sa candidature, avec le soutien de son État et de la délégation démocrate-républicaine de Pennsylvanie.

WilliamHCrawford_by_JohnJarvisAndrew Jackson joua de la popularité que lui avait conférée sa carrière militaire. Se présentant comme un homme du peuple, il s’érigea en défenseur des valeurs jeffersoniennes, en les mâtinant de populisme. Aux yeux de beaucoup de ses contemporains, il personnifiait d’une certaine manière la petite paysannerie sudiste, pauvre, incapable de se payer le moindre esclave, mais attachée à sa terre, à son existence rurale, et hostile à l’industrialisation comme au capitalisme. Cette attitude lui valut le mépris de ses adversaires, dont beaucoup avaient au contraire une vision élitiste du gouvernement et craignaient, à l’instar jadis d’un Hamilton, les errements des masses ignorantes. Surnommé par ses détracteurs King Mob, « le roi des foules », Jackson recueillit les fruits de sa stratégie en enlevant douze États. Crawford, assez populaire dans le Sud, lui en ravit deux. Adams gagna dans les sept États du nord-est, tandis que Clay recueillit davantage de suffrages dans l’Ouest (trois États).

Si Jackson était donc en tête, il n’avait pas la majorité absolue au collège des grands électeurs lorsque ces derniers se réunirent. Assez curieusement, les partisans de Jackson s’entendirent avec ceux d’Adams pour soutenir l’élection à la vice-présidence de John Calhoun, partisan d’une application modérée du « système américain ». En revanche, il n’y eut pas d’entente au sujet de la magistrature suprême. Jackson recueillit 102 voix – 29 de moins que la majorité absolue – Adams 82, Crawford 40 et Clay 37. Comme en 1800, c’était à la Chambre des représentants de départager le scrutin. Clay, qui détestait Jackson, se retira de l’élection et apporta son soutien à Adams. Leurs adversaires furent en revanche incapables de s’accorder malgré la mauvaise santé de Crawford, et John Quincy Adams devint le sixième président des Etats-Unis. L’influence de Clay sur l’issue du scrutin suscita les plus vives protestations de Jackson, qui cria à la corruption, mais aussi l’inquiétude de Calhoun, qui voyait là une ingérence factionnelle dans le processus démocratique.

John_Q._Adams
Les droits de douane étaient alors traditionnellement révisés tous les quatre ans, l’année de l’élection présidentielle, et c’est finalement en 1828 qu’Adams fit voter par le Congrès un nouveau tarif douanier, très protectionniste. Celui-ci, surnommé « le tarif des abominations » par ses détracteurs, suscita une véritable levée de boucliers dans le Sud, et en particulier en Caroline du Sud – l’État d’origine de Calhoun. Le vice-président se brouilla définitivement avec Clay et Adams et rejoignit Jackson. Ce dernier se laissa porter par cette vague de mécontentement et constitua une nouvelle formation politique, le parti démocrate, dans l’optique de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu cette année-là. En réaction, Adams se présenta à sa propre succession sous l’étiquette de « national-républicain » : c’en était fini du parti démocrate-républicain. Le ralliement de Calhoun à Jackson, qui en fit son propre candidat à la vice-présidence, s’avéra décisif et ce dernier remporta l’élection.

Crise de nullification

Paradoxalement, alors qu’il avait été élu en partie à cause de son opposition aux mesures protectionnistes d’Adams, Andrew Jackson ne fit strictement rien pour les abroger une fois au pouvoir. Outre son opportunisme – il n’avait pas digéré sa défaite de 1824 et avait cherché sa revanche à tout prix – une des raisons de cette inertie était que Jackson entendait maintenant profiter de la manne financière induite par les droits de douane élevés pour rembourser la dette nationale. En particulier, le nouveau système de fortifications côtières dont le pays venait de se doter avait coûté une fortune. Jackson ignora donc les demandes répétées de Calhoun qui, en retour, mena une campagne de plus en plus musclée axée autour du principe de « nullification » : selon lui, il était légitime pour un État fédéré de déclarer nulle et non avenue une loi fédérale, si l’État concerné la jugeait anticonstitutionnelle. La brouille entre les deux hommes étant consommée, Jackson ne retint pas Calhoun comme colistier à l’élection de 1832, qu’il remporta contre Clay.

Martin_Van_BurenLes partisans de la nullification faisaient valoir à l’appui de leur opinion un précédent juridique. En 1798, les fédéralistes alors au pouvoir avaient fait voter une série de lois baptisées Alien and Sedition Acts. Rédigées en réaction à la Quasi-guerre et à l’influence supposée de la France révolutionnaire sur les démocrates-républicains, elles limitaient sérieusement les libertés individuelles des citoyens américains, en particulier ceux nés à l’étranger. En ce sens, ces lois entraient en contradiction avec les amendements constitutionnels de la Déclaration des droits de 1791. Elles suscitèrent une forte opposition, et deux États, le Kentucky et la Virginie, passèrent des résolutions les proclamant anticonstitutionnelles et interdisant leur application sur leurs territoires respectifs. La Cour suprême des États-Unis n’avait pas, à l’époque, pour prérogative de juger de la constitutionnalité d’une loi, et l’affaire resta en suspens jusqu’à l’élection de Jefferson à la présidence. Une fois au pouvoir, les démocrates-républicains avaient fait rapidement abroger les lois incriminées, en 1802.

En juillet 1832, Jackson consentit enfin à une révision des droits de douanes. Mais le nouveau tarif n’était que modérément moins élevé et ne satisfit pas les opposants au protectionnisme les plus farouches. Juste après la réélection de Jackson, Calhoun démissionna sans attendre la fin de son mandat, en signe de solidarité avec son État. Galvanisée par ses discours enflammés, la législature de Caroline du Sud se réunit en session extraordinaire et proclama la nullification des tarifs douaniers fédéraux sur son sol. Elle ajouta que toute tentative de faire appliquer ceux-ci par la force entraînerait la sécession : la Caroline du Sud quitterait l’Union et se considérerait comme indépendante. Jackson rejeta fermement cette démarche et fit voter une loi autorisant précisément l’usage de la force contre la Caroline du Sud, qui en retour commença à mobiliser sa milice. Mais dans le même temps, sous l’impulsion d’Henry Clay (qui mit ses préférences protectionnistes entre parenthèses pour sauvegarder l’unité du pays), le Congrès adopta un nouveau tarif douanier qui contenta les Caroliniens. La crise de nullification était terminée… mais elle n’était qu’un commencement.

William_Henry_HarrisonLes partisans de Calhoun crièrent victoire : leur stratégie avait semble-t-il été payante et ils avaient obtenu satisfaction. La crise de nullification démontra aux autres États du Sud qu’ils pouvaient sortir vainqueurs d’une épreuve de force contre le gouvernement fédéral, et qu’ils y parviendraient sans doute encore mieux s’ils se soutenaient mutuellement – ce que ne manquèrent pas de faire remarquer leurs leaders politiques à leur électorat. Mais c’était là, d’une certaine manière, un trompe-l’œil : le gouvernement fédéral n’avait pas hésité à envisager le recours à la force et le Congrès l’y avait même autorisé, montrant ainsi sans équivoque que les institutions nationales considéraient la doctrine de nullification et la menace de sécession comme des fictions juridiques. Une fissure était apparue entre le Sud et le gouvernement fédéral. Il ne manquait plus grand-chose pour que cette opposition devienne un antagonisme entre le Nord et le Sud. La question des relations entre État fédéral et États fédérés divisait désormais le pays de manière non plus seulement politique, mais aussi géographique.

Le paysage politique américain continua pour sa part à se remodeler, débouchant sur ce qui sera baptisé ultérieurement « second système bipartite ». À l’issue de la crise de nullification, une coalition hétéroclite se constitua autour des nationaux-républicains, rejoints notamment par les partisans de la nullification et les nationalistes du parti anti-maçonnique. Le seul point commun de tous ces gens était leur opposition à Andrew Jackson, qui s’était comporté selon eux en tyran désireux d’imposer sa volonté personnelle, au mépris de la démocratie et des idéaux des « pères fondateurs » jadis en rébellion contre le roi d’Angleterre, un autre « tyran ». Ils créèrent donc en 1834 le parti whig, en référence au qualificatif dont s’affublaient les premiers révolutionnaires américains dans les années 1770. Pensant pouvoir utiliser les assises régionales de leurs différentes composantes, les whigs alignèrent pas moins de quatre candidats à la présidence en 1836, dans l’espoir de barrer la route au successeur désigné de Jackson, Martin Van Buren. Cette stratégie échoua complètement et le candidat démocrate fut largement élu.

TylerDaguerreotypeLes whigs eurent leur revanche en 1840. Revenus à une organisation électorale plus classique, ils ne présentèrent cette fois que le seul William Harrison qui, aidé par les résultats économiques désastreux de l’administration Van Buren, remporta l’élection. Harrison représentait le courant des anciens nationaux-républicains, majoritaires au sein du parti whig, et entendait suivre une politique fédérale forte. Malheureusement pour les siens, il mourut un mois après sa prise de fonction, après qu’un banal rhume mal soigné eût dégénéré en pneumonie, puis en pleurésie, à cause de l’emploi du temps surchargé et épuisant du nouveau président. Son vice-président John Tyler lui succéda… mais c’était un ancien « nullificateur » et farouche partisan des droits des États, qui usa et abusa du veto présidentiel pour empêcher les whigs de voter les principales mesures de leur programme. Tyler fut exclu de son propre parti au bout de quelques mois, ce qui entraîna par la même occasion le départ des autres « nullificateurs » et la défaite du parti whig à la présidentielle de 1844, remportée par le démocrate James Polk. Whigs et démocrates continuèrent tout au long de ces années à s’affronter autour des droits de douane, mais c’est bientôt une toute autre question qui allait apparaître au premier plan de la vie politique états-unienne.

Pendant que les États-Unis se déchiraient – encore seulement verbalement – au sujet des tarifs douaniers, la jeune République du Texas n’allait pas tarder à les courtiser. Si le père de l’indépendance texane, Stephen Austin, mourut en décembre 1836, le président texan Sam Houston proposa dès 1837 d’intégrer l’Union. Le pouvoir exécutif états-unien s’y montra favorable, mais le Congrès y demeura opposé, d’une part parce que les puissances européennes y étaient hostiles, et d’autre part parce que le Mexique avait clairement signifié que l’annexion du Texas par les Etats-Unis équivaudrait à une déclaration de guerre. La situation sur place demeurait tendue, Mexicains et Texans continuant à se livrer une série d’accrochages frontaliers entre 1839 et 1843.

La guerre de Monsieur Polk

Le président Tyler était un farouche partisan de l’expansion vers l’Ouest. Une de ses principales actions de politique étrangère fut de régler, au moins en partie, la question de la frontière entre les États-Unis et le Canada. Un traité de 1818 avait fixé celle-ci au 49ème parallèle nord, mais seulement sur une portion située entre les Montagnes Rocheuses et les Grands Lacs. En 1842, Tyler obtint la signature d’un nouvel accord, dit « Webster-Ashburton », qui régla la question de la frontière américano-canadienne aux environs des sources du Mississippi, à l’ouest des Grands Lacs, et avec l’État du Maine. Ce traité, en revanche, ne réglait pas la question du pays de l’Oregon, à propos duquel le Royaume-Uni et les États-Unis s’étaient entendus sur une sorte de condominium informel, toujours en 1818.

N’ayant pu obtenir entièrement satisfaction au sujet de l’Oregon, Tyler se retourna vers le Texas. En juin 1844, il soumit au Congrès un projet d’annexion que le Sénat rejeta largement. L’élection de Polk, en novembre, changea la donne. Le candidat démocrate avait clairement annoncé que l’annexion intégrale du Texas et de l’Oregon ferait partie de ses priorités. Sa victoire s’était assortie d’un triomphe démocrate aux élections parlementaires, si bien que le Congrès était à présent dans de bien meilleures dispositions par rapport au Texas. Tyler n’eut aucun scrupule à faire cause commune avec Polk, et renouvela sa proposition d’annexion avant même la prestation de serment de son successeur. Le 26 février 1845, le Congrès des États-Unis offrit à la République du Texas d’intégrer à l’Union, et celle-ci accepta. L’annexion fut proclamée officiellement le 29 décembre.

Abelincoln1846L’un des premiers actes de Polk une fois une fois l’annexion ratifiée dans les formes fut de montrer la souveraineté états-unienne sur le Texas en y envoyant près de la moitié de l’armée fédérale. Le Mexique n’ayant jamais reconnu officiellement l’existence d’un Texas indépendant, ce qui devait être la nouvelle frontière américano-mexicaine n’était bien sûr pas définie. Les Texans ne contrôlaient de facto que les régions situées au nord-est de la rivière Nueces, mais ils revendiquaient une étendue beaucoup plus vaste, dont la frontière suivait le cours du Rio Grande. Les États-Unis reprirent à leur compte ces revendications et installèrent leurs garnisons sur le Rio Grande, où elles ne tardèrent pas à affronter les troupes mexicaines. Le 26 avril 1846, un accrochage opposa fantassins mexicains et cavaliers américains. Seize de ces derniers furent tués et une cinquantaine d’autres capturés. Polk exploita l’incident pour demander au Congrès une déclaration de guerre en bonne et due forme, et l’obtint le 13 mai 1846.

L’opinion publique autant que la classe politique étaient cependant loin d’être unanimes sur l’utilité de cette guerre. Les démocrates, en particulier ceux du Sud, voyaient dans ce conflit une occasion d’étendre encore plus le territoire national en général, et celui où l’esclavage avait cours en particulier. Ils soutinrent donc la guerre avec enthousiasme. Ceci suscita l’hostilité à la fois des abolitionnistes, inquiets de voir la guerre fournir un prétexte pour étendre l’institution qu’ils abhorraient, et des whigs, qui par doctrine politique favorisaient le développement économique plutôt que l’expansion territoriale. Les uns comme les autres dénoncèrent un conflit tenu pour injuste et considéré comme le résultat d’une décision personnelle du président, qui avait lui-même mis tout son prestige dans la balance pour convaincre le Congrès de ratifier la déclaration de guerre. Par dérision, ils surnommèrent le conflit contre le Mexique « la guerre de Monsieur Polk ». Parmi les opposants à la guerre figurait un jeune whig fraîchement élu représentant de l’Illinois, Abraham Lincoln.

Une invasion soigneusement préparée

JCFrmontLe président Polk, en réalité, était loin de vouloir se contenter du seul Texas. Il lorgnait aussi sur le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie, deux territoires dont le contrôle permettrait aux États-Unis de satisfaire à leur « destinée manifeste » en atteignant enfin l’océan Pacifique. Il savait pertinemment que l’annexion du Texas entraînerait une guerre avec le Mexique, et que celle-ci serait l’occasion rêvée de parvenir à cette fin. Durant toute l’année 1845, il avait planifié sa stratégie avec soin. Un an avant la déclaration de guerre, il avait demandé à un jeune officier du corps des ingénieurs topographes de l’armée, John Charles Frémont, de monter une expédition à travers les Rocheuses vers la Californie. Sous couvert d’exploration, il s’agissait en fait d’aller y fomenter une révolte de la population anglophone vivant dans le nord de la Californie. Frémont connaissait bien la région, ayant déjà mené auparavant deux expéditions cartographiques et scientifiques dans le Far West. Il y avait ouvert plusieurs pistes permettant de traverser les Rocheuses, gagnant ainsi le surnom de Pathfinder, « l’Éclaireur ».

Parallèlement, une escadre de la marine américaine, sous les ordres du commodore John Sloat, ferait le tour du cap Horn pour aller rejoindre les côtes californiennes, où ses équipages et ses fusiliers marins prêteraient main forte aux agissements de Frémont. Dans le même temps, une colonne de l’armée, sous le commandement de Stephen Watts Kearney, devrait se tenir prête à occuper la haute vallée du Rio Grande, où se trouvait la majeure partie des villages du Nouveau-Mexique. Elle devrait ensuite pousser son avantage jusqu’en Californie, à travers le désert de Sonora. La modeste armée professionnelle des États-Unis, toutefois, n’était pas suffisamment nombreuse pour espérer vaincre l’immense Mexique à elle seule. Il faudrait la renforcer en mobilisant la milice des États et en levant des régiments de volontaires, des opérations faisant partie des prérogatives du président, mais qui prendraient nécessairement du temps.

cartemexCarte générale des opérations de la guerre américano-mexicaine, 1846-48.

Les premières unités formées iraient donc renforcer les troupes d’occupation du Texas, commandées par Zachary Taylor, afin d’assurer le contrôle américain sur les régions revendiquées. Dans un deuxième temps, cette armée devrait opérer dans le nord du Mexique. Elle n’aurait toutefois pas les moyens d’aller menacer Mexico : les hauts plateaux semi-arides du centre du Mexique n’étaient absolument pas propices au ravitaillement d’une armée en territoire hostile. Aussi incomberait-il au général en chef de l’armée, Winfield Scott, de concentrer une autre armée à la Nouvelle-Orléans. De là, le reste de la marine la transporterait jusqu’à Veracruz, d’où elle marcherait sur Mexico pour dicter au gouvernement mexicain les conditions de Polk. Parallèlement, quelques navires légers aux ordres de Matthew Perry – l’homme qui allait, quelques années plus tard, obliger le Japon à ouvrir ses ports au commerce états-unien – devraient opérer contre le reste des ports mexicains sur l’Atlantique, d’autres opérations du même genre étant prévues sur la côte Pacifique.

Un affrontement inégal

Zachary_TaylorLes opérations sérieuses n’attendirent pas la déclaration de guerre formelle pour commencer. Le 3 mai 1846, une armée mexicaine de près de 6.000 hommes mit le siège devant le fort Texas, une installation que les Américains avaient hâtivement construite à l’embouchure du Rio Grande. Taylor, avec moins de 2.500 soldats, marcha malgré tout au secours du fort, et le général mexicain Mariano Arista partit à sa rencontre avec le gros de ses troupes. Le 8 mai, les Américains remportèrent un premier succès à Palo Alto, grâce à une tactique développée par le major Samuel Ringgold et baptisée « artillerie volante » : amenant leurs canons au plus près de l’adversaire, les artilleurs américains purent l’accabler d’un feu meurtrier qui l’obligea à reculer – au prix cependant de la vie de Ringgold. Le lendemain, Taylor renouvela ses assauts à Resaca de la Palma. Cette fois, c’est la cavalerie qui se montra décisive. Lorsqu’un régiment de dragons états-unien trouva une faille dans la ligne des Mexicains et captura leur artillerie, ceux-ci refluèrent de l’autre côté du Rio Grande, abandonnant le siège du fort Texas et se retirant vers Monterrey.

Progressivement renforcées, les troupes de Taylor prirent l’offensive durant l’été. Marchant sur Monterrey, elles s’en emparèrent le 24 septembre après une nouvelle victoire. Les succès de Taylor irritèrent Polk, car le général était un whig notoire et chaque bataille remportée accroissait son prestige politique. Le président lui ponctionna donc une partie de son armée pour qu’elle renforce celle que Scott était en train de former. Qu’à cela ne tienne, Taylor avait d’autres projets. Il persuada John Wool, qui devait initialement marcher sur Chihuahua depuis San Antonio, de se joindre à lui, et leurs forces combinées occupèrent Saltillo. Pendant ce temps, les Mexicains n’étaient pas demeurés inactifs. Redevenu président après des fortunes diverses, Santa Anna rassembla ses meilleures troupes à Mexico pour les emmener vers le nord. Son armée de 16.000 hommes faillit surprendre celle de Taylor, qui en comptait moins de 5.000, à Buena Vista, le 22 février 1847. Mais la supériorité technique et tactique des Américains leur donnèrent de nouveau l’avantage, et les Mexicains durent battre en retraite après deux jours de bataille. Cette nouvelle victoire porta Taylor au pinacle, et quelques mois plus tard, le général rentra au pays avec les plus hautes ambitions politiques.

Stephen_W._Kearnyguerre de sécession (et y trouver la mort en 1862)." />Parallèlement, la campagne du Nouveau-Mexique s’était déroulée sans accrocs ou presque. Dès le 15 août 1846, Kearney s’était emparé sans combattre de Santa Fe. Ignorant que Wool avait rejoint Taylor au lieu de marcher sur Chihuahua, il ordonna à Alexander Doniphan d’aller l’y rejoindre, tandis que lui-même marcherait vers l’ouest en deux colonnes. Celle de Philip St.George Cooke s’empara de Tucson le 16 décembre, tandis que Kearney lui-même fonçait droit sur la Californie. Doniphan, quant à lui, s’empara de Las Cruces après avoir battu les Mexicains à El Brazito le jour de Noël 1846. Sa progression vers le sud fut cependant retardée par une révolte dont l’épicentre se situait à Taos. Dès janvier 1847, les colons hispanophones et les Indiens Pueblos se soulevaient contre l’occupant, et c’est seulement en juillet que les Américains rétablirent leur contrôle sur le Nouveau-Mexique. Doniphan n’atteignit Chihuahua qu’en février 1847. Faute du soutien de Wool, il s’y retrouva avec moins de 1.000 hommes contre 4.000 Mexicains, ce qui ne l’empêcha pas de remporter une nette victoire sur la rivière Sacramento, le 28 février. Il s’empara de Chihuahua dans la foulée.

De son côté, Frémont arriva en Californie en décembre 1845 et entreprit aussitôt d’encourager les colons anglophones à s’y révolter. Il y parvint et le 15 juin 1846, ceux-ci proclamèrent une « République de Californie » indépendante. Le mois suivant, les navires de Sloat parvinrent en vue des côtes californiennes et le 9 juillet, les marines occupèrent Yerba Buena, la ville qui allait ensuite devenir San Francisco. Quelques jours après arrivèrent d’autres navires, aux ordres du commodore Robert Stockton. Celui-ci amenait la nouvelle de la déclaration de guerre et remplaça Sloat, entreprenant sans plus attendre la conquête du reste de la Californie. Le 13 août, il occupa Los Angeles, mais d’assaillants, les Américains devinrent bientôt assiégés. La région étant pratiquement vide de détachements militaires mexicains, la population hispanophone de Californie ne put compter que sur elle-même pour résister à l’invasion – ce qu’elle fit courageusement, s’organisant en milices montées qui obligèrent la garnison états-unienne de Los Angeles à se retrancher dans un fortin.

1stBearFlagFace à la détermination des Californios, comme on les appelait, Stockton dut se résoudre à évacuer complètement Los Angeles fin septembre, ce malgré l’arrivée de Frémont par voie terrestre. Les 8 et 9 octobre, les Mexicains infligèrent même une cuisante défaite à un détachement de marines bien supérieur en nombre à Dominguez Rancho. Toutefois, la colonne Kearney approchait, menaçant les arrières mexicains. Le 6 décembre, les Californios lui infligèrent de lourdes pertes à San Pasqual, mais ils ne purent que retarder l’inévitable. Kearney rejoignit Stockton et Frémont dans les premiers jours de 1847, et leurs forces combinées triomphèrent les 8 et 9 janvier lors des batailles de Rio San Gabriel et La Mesa. Au lendemain de ses succès, les Américains entrèrent dans Los Angeles, pour de bon cette fois. Le 13 janvier 1847, les Californios signèrent un armistice à Cahuenga, abandonnant le contrôle de la Haute-Californie à leurs adversaires. À la fin de l’hiver 1847, en dehors de quelques opérations mineures et de la révolte de Taos, les opérations dans le nord du Mexique étaient pour ainsi dire terminées.

scottw1jLa « cession mexicaine »

Au même moment, l’armée du général Scott était enfin prête à lancer son offensive. Forte de 12.000 hommes, elle débarqua à Veracruz le 9 mars 1847, et s’empara de la ville après un siège de trois semaines. Sa base de ravitaillement désormais assurée, Scott se mit aussitôt en route vers l’intérieur des terres. Aussitôt qu’il avait appris la nouvelle du débarquement, Santa Anna avait ramené ce qui restait de son armée pour faire face à cette menace. Ses 7.000 hommes installèrent une série de redoutes le long d’un défilé à Cerro Gordo, annulant le faible avantage numérique – Scott avait emmené avec lui 8.500 soldats – des Américains. Toutefois, une reconnaissance effectuée par un capitaine du génie, un certain Robert E. Lee, permit à ces derniers de découvrir un passage non gardé à travers la montagne. Les Américains s’abattirent sur le flanc des Mexicains le 18 avril. Pris entre deux feux, les hommes de Santa Anna furent écrasés. Près de la moitié d’entre eux fut capturée, et le reste s’enfuit vers Mexico. L’armée de Santa Anna n’échappa à l’anéantissement que grâce à la résistance du bataillon San Patricio, une unité constituée en majorité d’émigrants irlandais et de déserteurs catholiques de l’armée américaine.

La progression de Scott ne fut plus contestée jusqu’à son arrivée aux abords de Mexico, quatre mois plus tard. Pendant que Santa Anna s’escrimait à reconstituer une armée digne de ce nom, il laissa une force avancée de 5.000 hommes que les Américains écrasèrent lors de batailles de Contreras et Churubusco, les 19 et 20 août. À cette occasion, ceux-ci capturèrent plusieurs dizaines de San Patricios qui, jugés pour trahison, allaient être pendus le mois suivant. Une brève suspension d’armes suivit ces affrontements, mais l’étau se resserrait inexorablement sur la capitale mexicaine. Le 8 septembre, Scott remporta une nouvelle victoire à Molino del Rey. Cinq jours plus tard, son armée prit d’assaut la forteresse de Chapultepec, qui domine la ville, avant de s’emparer d’une des portes de la capitale. Au cours de ces combats, un officier d’intendance eut l’idée singulière de hisser un canon au sommet d’un clocher, ce qui donna aux artilleurs états-uniens un avantage certain. Ce jeune homme entreprenant s’appelait Ulysses Grant. Comme lui, ou Lee à Cerro Gordo, beaucoup de futurs généraux et dirigeants de la guerre de sécession s’illustrèrent tout au long du conflit.

Nicholas_Philip_TristLe 15 septembre 1847, après de brèves escarmouches urbaines, Mexico était sous contrôle états-unien. Des négociations furent aussitôt entamées, mais la guerre n’était pas encore achevée. Les Mexicains tentèrent d’isoler les troupes qui occupaient Mexico en assiégeant Puebla, mais la petite garnison américaine laissée là fut dégagée par une expédition de secours le 12 octobre. Sur la côte pacifique, les navires de Stockton occupèrent Mazatlan le 11 novembre, et s’emparèrent des principales localités de la péninsule de Basse-Californie, jusqu’en février 1848. Le long du golfe du Mexique, les canonnières de Perry avaient bloqué dès le mois de juin les ports de Tuxpan et Villahermosa. Les derniers accrochages significatifs eurent lieu en mars 1848, bien que des opérations de guérilla se poursuivirent contre l’occupant jusqu’au mois d’août, alors que la paix avait déjà été signée depuis longtemps. La défaite du Mexique était écrasante : hormis la résistance inopinée des habitants hispanophones de Californie et du Nouveau-Mexique, l’armée mexicaine avait été vaincue presque partout – en dépit d’un courage indubitable et après être passée tout près de la victoire à plusieurs reprises.

Le succès des armes états-uniennes aiguisa l’appétit de Polk et des démocrates les plus expansionnistes. Ces derniers, sous l’impulsion du sénateur du Mississippi Jefferson Davis – qui avait pris une part déterminante à la victoire de Buena Vista, et s’était dépêché de rentrer au pays pour se faire élire – cherchèrent à faire étendre le territoire revendiqué au-delà du Rio Grande, certains militant même pour l’annexion pure et simple de tout le Mexique. Le plénipotentiaire américain à Mexico, Nicholas Trist, s’en tint aux buts de guerre initiaux, même lorsque Polk le rappela à Washington : il ignora simplement l’ordre du président. Le 2 février 1848, Trist signa avec une délégation mexicaine le traité de Guadalupe Hidalgo. En substance, celui-ci amputait le Mexique de la moitié de son territoire. Le vaincu reconnaissait la souveraineté états-unienne sur l’espace précédemment revendiqué par la République du Texas, et abandonnait le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie – deux territoires formant ce qui serait appelé la « cession mexicaine ». En contrepartie, le Mexique recevait une « indemnité » de 21.500.000 dollars, soit environ dix dollars par kilomètre carré de territoire annexé.

La somme versée par les États-Unis au Mexique visait surtout à apaiser les parlementaires hostiles à la guerre, en faisant passer l’annexion pour un achat plutôt que pour une conquête. La manœuvre réussit et, le 10 mars, le Congrès ratifia le traité de Guadalupe Hidalgo. Le parlement mexicain l’imita le 19 mai, mettant un point final à la guerre américano-mexicaine. L’indemnité payée au Mexique était une peccadille comparativement au pays de cocagne que la « cession mexicaine » allait s’avérer être. De l’or fut découvert en Californie dès 1848, entraînant l’année suivante l’arrivée des premiers colons de la « Ruée vers l’or ». Mais ces terres prometteuses n’allaient pas tarder à se muer en cadeau empoisonné pour la nation toute entière.

Gullgraver_1850_CaliforniaL’accomplissement d’un destin ?

Même s’il avait espéré davantage, le président Polk avait atteint son but : les États-Unis s’étendaient à présent de l’Atlantique au Pacifique, conformément à l’idéal de « destinée manifeste ». Polk avait déjà réalisé l’autre partie de son programme expansionniste le 15 juin 1846, en signant avec le Royaume-Uni un traité réglant définitivement la question de l’Oregon. Ce fut un succès partiel, toutefois, car les États-Unis n’obtinrent pas la totalité de la région revendiquée. Les négociateurs coupèrent la poire en deux en prolongeant la frontière le long du 49ème parallèle jusqu’au Pacifique, à l’exception de l’île Vancouver qui demeura possession britannique. Le nord constitua la Colombie Britannique, tandis que le sud formait le territoire de l’Oregon. La gestion des négociations et de la guerre contre le Mexique, toutefois, avaient ravagé la santé de Polk, et quand vint l’élection de 1848, le président sortant renonça à briguer sa propre succession.

Le problème qui se posait à présent au gouvernement fédéral était de savoir quoi faire des immenses territoires récemment acquis, notamment en regard du statut qu’allait y avoir l’esclavage. Comme ce qui s’était produit trente ans auparavant au sujet du Missouri, la question de « l’institution particulière » du Sud revint sur le devant de la scène politique – mais cette fois, elle n’allait plus la quitter. Pour les abolitionnistes, l’annexion des territoires mexicains était non seulement le résultat d’une guerre injuste, mais elle était spécifiquement destinée à étendre la pratique de l’esclavage vers l’ouest. Même si Polk s’en est toujours défendu, c’était là une opinion partagée par une partie de l’opinion publique nordiste, que le soutien inconditionnel des partisans des plus virulents partisans de l’esclavage à la guerre contre le Mexique tendait à confirmer.

David_WilmotDepuis le compromis de 1820, le principe de parité entre États libres et esclavagistes avait été scrupuleusement respecté. L’admission au sein de l’Union de l’Arkansas, en 1836, avait été aussitôt contrebalancée par celle du Michigan, l’année suivante. Intégré directement comme État en 1845, le Texas avait été précédé de quelques mois par la Floride. L’un et l’autre pratiquant l’esclavage, on se hâta d’ajouter à l’Union deux États l’interdisant, l’Iowa en 1846 et le Wisconsin en 1848. Avec quinze États de part et d’autre de la ligne Mason-Dixon – surnom donné à la frontière séparant la Pennsylvanie du Maryland et, métaphoriquement, à la limite nord de l’esclavage aux États-Unis – le fragile équilibre était respecté, et le Sénat conservait ainsi, aux yeux des partisans de l’esclavage, sa fonction de dernier rempart contre toute tentative éventuelle de l’exécutif pour interférer avec l’institution servile.

Le problème du statut de l’esclavage dans les nouveaux territoires s’était posé avant même que le traité de Guadalupe Hidalgo n’en officialise la possession. Le représentant David Wilmot, démocrate mais adversaire de l’esclavage, avait déjà essayé en 1846 de faire voter une motion interdisant l’extension de cette pratique dans tout territoire qui serait acquis sur le Mexique. Adoptée par la Chambre, elle fut rejetée par le Sénat. D’autres parlementaires plus modérés proposèrent simplement d’étendre vers l’ouest la ligne du compromis de 1820 et d’autoriser l’esclavage au sud du parallèle 36°30’, mais cette idée fut également écartée, les partisans de l’esclavage faisant valoir que cette ligne, ayant été tracée alors que les territoires considérés n’étaient pas encore américains, ne pouvait s’y appliquer. Tant est si bien que lorsque fut signée la paix avec le Mexique, la question demeurait pendante.

Un problème insoluble

Stephen_A_DouglasLe débat vint se greffer sur la campagne présidentielle de 1848, qui s’avéra particulièrement disputée. Nommant Lewis Cass comme candidat, le parti démocrate fit campagne autour du principe de souveraineté populaire : ce serait aux populations des futurs territoires et États de décider si oui ou non l’esclavage serait autorisé sur leurs terres. Le principal promoteur de ce concept était le jeune sénateur de l’Illinois Stephen Douglas. L’aile esclavagiste du parti poussa ce principe à l’extrême, considérant que le gouvernement fédéral ne devait en aucun cas prohiber l’esclavage dans les territoires – un désaveu flagrant du compromis de 1820. Ces revendications n’allaient pas sans susciter la désapprobation de certains démocrates nordistes, qui s’étaient montrés favorables à la « motion Wilmot » deux ans auparavant. Cass était suspecté de soutenir la cause esclavagiste, ce qui suscita des tensions au sein du parti – point de départ d’un malaise qui allait connaître son paroxysme douze ans plus tard.

Une partie des délégués quittèrent ainsi la convention démocrate pour aller fonder une nouvelle formation politique, le Free Soil Party – littéralement le « parti de la terre libre ». Ils désignèrent comme candidat l’ancien président Martin Van Buren. Ce n’était pas le premier parti spécifiquement abolitionniste, puisqu’un « parti de la Liberté » existait déjà depuis 1840. Mais le candidat de ce dernier, Gerrit Smith, ne réunit que 0,1% des voix lors du scrutin, tandis que Van Buren en recueillit plus de 10%. La notion de Free Soil véhiculait un double sens : la terre acquise devait non seulement être libre au sens où l’esclavage devait y être interdit, mais elle devait également être gratuite – autre sens du mot free en anglais. Les Free Soilers soutenaient une politique de distribution gratuite des terres fédérales : moyennant l’obligation de les mettre en valeur pendant une durée déterminée, les fermiers qui la revendiquaient en deviendraient légalement propriétaires sans avoir à l’acheter. Cette position rendit les Free Soilers influents dans les États du Midwest et, même si Van Buren n’en enleva aucun, son résultat en termes de vote populaire ne passa pas inaperçu.

Millard_FillmoreLes whigs, pour leur part, choisirent pour candidat Zachary Taylor. Ils espéraient en cela éviter l’épineux problème de l’esclavage dans les territoires de la « cession mexicaine » en misant tout sur le prestige acquis par leur champion durant la guerre. Ils exploitèrent sans aucun scrupule la popularité de Taylor à l’échelle nationale, utilisant un épisode de la bataille de Buena Vista comme slogan de campagne : ordonnant à un jeune officier d’artillerie de repousser une attaque mexicaine en tirant des charges doubles de mitraille, Taylor s’y était écrié « Redoublez vos coups et faites pleuvoir l’enfer, Bragg ! » Le Bragg en question allait devenir, lui aussi, un protagoniste majeure de la guerre civile à venir – même si celle-ci n’existait alors guère que dans les sombres cauchemars des plus pessimistes.

Toujours est-il que la stratégie whig réussit : Taylor et Cass enlevèrent quinze États chacun, mais ceux du premier nommé étaient plus peuplés, et il fut élu. Il était le second whig à accéder à la magistrature suprême. Après George Washington, Andrew Jackson et William Harrison, les États-Unis s’étaient une nouvelle fois choisis un ancien général pour président. C’était la quatrième fois en soixante ans, et ce serait loin d’être la dernière. Malgré son prestige de meneur d’hommes, Taylor n’en allait pas moins devoir régler le gênant problème posé par le statut de l’esclavage dans les territoires de la « cession mexicaine ». Même s’il avait soigneusement évité la question durant sa campagne électorale, le nouveau président n’en avait pas moins des idées bien arrêtées à son sujet.

Le compromis de 1850

Henry_ClayPeu après sa prestation de serment, Taylor suscita l’ire des démocrates, en particulier du Sud, en dévoilant ses vues. Il était, à titre personnel, assez mal disposé à l’égard de l’esclavage. Il souhaita d’emblée éviter toute controverse en n’accordant pas aux régions annexées le statut de territoire : elles seraient directement intégrées à l’Union sous la forme de deux États libres ! L’idée, qui remettait en cause le principe de parité suivi depuis 1820, n’était pas viable en tant que telle. Taylor l’amenda en réduisant sa proposition à un unique – mais immense – État libre, tandis que d’autres proposèrent de créer un ou deux États esclavagistes, au besoin en réduisant la taille du Texas. Aucun de ces projets n’aboutit et le débat se poursuivit tout au long de l’année 1849.

Comme en 1820 et en 1833, c’est Henry Clay qui finit par proposer un compromis acceptable – lui gagnant pour de bon son surnom : the Great Compromiser, « le Grand négociateur ». La vieille figure emblématique du parti whig s’entendit avec le démocrate Stephen Douglas, mais ce ne fut pas du goût de tout le monde. Le projet allait en effet rencontrer deux opposants de taille : d’une part le président Taylor lui-même, qui demeurait campé sur ses positions, et d’autre part John Calhoun, toujours fidèle jusqu’à l’extrême à la doctrine du droit des États. Le sénateur de Caroline du Sud n’hésitait pas à brandir de nouveau la menace d’une sécession au cas où seraient admis de nouveaux États libres qui rompraient l’équilibre numérique au Sénat. Mais les deux hommes allaient disparaître rapidement : Calhoun mourut le 31 mars, Taylor le 9 juillet – ce dernier d’une gastroentérite aiguë peut-être causée par une consommation excessive de crème glacée lors du banquet donné à la Maison Blanche pour la fête nationale.

usa1850Les États-Unis après le compromis de 1850 (cartothèque Perry-Castaneda).

La voie était ouverte pour l’acceptation du compromis : le successeur de Taylor, Millard Fillmore, en était un fervent partisan. Le « compromis de 1850 » était en fait un ensemble de cinq lois qui furent signées en septembre. La première formalisait l’intégration de la Californie à l’Union en tant qu’État libre, et la seconde établissait deux territoires, l’Utah et le Nouveau-Mexique, qui règleraient eux-mêmes la question de l’esclavage dans leur juridiction selon le principe de la souveraineté populaire. L’Utah était peuplé principalement de Mormons, dont la position sur l’esclavage était mitigée. Ils finirent par l’autoriser en 1852, mais avec des restrictions bien plus grandes qu’ailleurs aux États-Unis, et l’esclavage n’y fit jamais souche. Le Nouveau-Mexique présentait un attrait bien plus important pour les esclavagistes : la haute vallée du Rio Grande était jugée particulièrement propice à la culture du coton, et des colons en provenance du Texas commencèrent à s’y installer, amenant à l’occasion leurs esclaves avec eux.

Cicatrices_de_flagellation_sur_un_esclavel'esclavage, les esclaves étaient néanmoins parfois exposés à des traitements particulièrement cruels. Les cicatrices sur le dos de cet esclave fouetté, photographiées en 1863, en témoignent." />Ces promesses n’allaient toutefois jamais se concrétiser, la région étant plus aride qu’escompté initialement. Tant et si bien que ni la culture du coton, ni la pratique de l’esclavage ne prirent racine au Nouveau-Mexique au cours des années qui suivirent. En 1860, le recensement ne dénombrait pas un seul esclave dans tout le territoire. La troisième loi du compromis réduisait la taille du Texas – au profit essentiellement du Nouveau-Mexique – moyennant l’effacement de la dette que le Texas avait contractée auprès des États-Unis au cours des années précédentes. Pour contenter les abolitionnistes, la quatrième loi interdisait le commerce des esclaves – mais pas l’esclavage lui-même – dans le district de Columbia, le minuscule territoire comprenant la capitale fédérale Washington et ses environs immédiats, et qui était administré directement par le gouvernement fédéral.

Mais la cinquième, dite « loi sur les esclaves fugitifs » (Fugitive Slave Act), était à l’inverse extrêmement infâmante pour les adversaires de l’esclavage. Selon les termes de celle-ci, non seulement les esclaves en fuite ayant réussi à atteindre les États libres devaient être rendus à leurs « propriétaires » – sachant qu’une simple déclaration sous serment suffisait à établir ladite « propriété » – mais tout citoyen de ces États était tenu de fournir aide et assistance aux poursuivants des fugitifs. Toute aide aux esclaves en fuite – qui n’étaient par ailleurs pas autorisés à se défendre judiciairement – pouvait valoir au contrevenant jusqu’à six mois de prison et 1.000 dollars d’amende. Ce texte permit de calmer les velléités sécessionnistes des plus farouches partisans de l’esclavage : désormais minoritaires même au Sénat depuis l’intégration de la Californie, les États esclavagistes ne pouvaient plus être apaisés que par une législation qui leur était favorable. L’engrenage qui allait mener à la guerre civile était amorcé.


American_Colonization_Society_0Le compromis de 1850 et la loi sur les esclaves fugitifs firent passer au premier plan la question de l’esclavage. Celle-ci, bien qu’éclipsée par les questions d’équilibre des pouvoirs et d’expansion territoriale, n’avait pas pour autant disparu du débat public. Le sentiment abolitionniste avait continué à se diffuser – dans le Nord, mais pas seulement. Une partie des Sudistes était même loin d’y être imperméable, en particulier dans le Haut-Sud, où les esclaves étaient proportionnellement moins nombreux et où les plantations, principalement de tabac, étaient moins exigeantes en main-d’œuvre que celles de coton du Vieux Sud. Toutefois, une série d’événements allait conduire à une radicalisation des discours, aux conséquences in fine funestes.

Peurs primales

L’abolition progressive de l’esclavage dans le Nord avait considérablement accru la population de Noirs libres aux États-Unis, et celle-ci tripla entre 1790 et 1810. Il fallait ajouter à cela l’impact des idées abolitionnistes, aux racines assez largement religieuses, sur une partie des planteurs du Haut-Sud, et qui conduisit certains d’entre eux à affranchir spontanément tout ou partie de leurs esclaves. Toutefois, pour la majorité des Américains, abolitionnistes ou non, cette population afro-américaine libre était considérée comme un problème. Ces personnes ne jouissaient pratiquement d’aucun droit civique, et leurs chances d’intégration dans la société états-unienne étaient minces. Paradoxalement, les métis affranchis de la Nouvelle-Orléans, dont certains étaient devenus riches et influents, étaient bien mieux intégrés que les Noirs libres qui vivaient dans le Nord – même si l’exemple de la cité louisianaise constituait, dans le Sud, l’exception plutôt que la règle.

Il convient de rappeler ici que dans bien des cas, l’abolitionnisme n’impliquait pas l’abandon des préjugés racistes ayant cours au XIXème siècle. La présence des Noirs libres au sein de la société américaine était redoutée pour des raisons économiques et sociétales. Économiques, parce que les Blancs, et notamment les couches populaires, estimaient que les Afro-Américains tiraient les salaires vers le bas. Sociétales, parce que l’égalité était perçue comme conduisant inévitablement au métissage – et donc à la décadence, puisque le Noir était considéré comme bestial et « inférieur ». Pour ces raisons, plusieurs abolitionnistes influents, dont Henry Clay, fondèrent en 1816 l’American Colonization Society. Le but de cette dernière était de solutionner le problème en favorisant l’installation des anciens esclaves en Afrique. La colonie ainsi créée allait devenir en 1847 une nation indépendante, le Libéria. Cependant, la colonisation fut globalement un échec : il n’y avait alors au Libéria que 3.000 colons afro-américains, contre plus de trois millions de Noirs aux États-Unis.

Nat_Turner_woodcutUn autre événement exacerba les peurs. En 1831, un esclave du comté de Southampton en Virginie, Nat Turner, organisa une révolte. Esclave lettré en qui ses maîtres plaçaient une grande confiance, Turner était un fanatique religieux sujet à des « expériences mystiques » qu’il finit par interpréter comme un message divin l’invitant à tuer tous les Blancs. Enrôlant quelques dizaines de fidèles, il déclencha son insurrection le 21 août, tuant sans distinction hommes, femmes et enfants – une soixantaine de victimes en tout. La révolte fut écrasée par la milice virginienne et les troupes fédérales dès le lendemain et une cinquantaine de rebelles, dont Turner, furent pendus, mais la répression extrajudiciaire fut bien plus dure. Des dizaines voire des centaines de Noirs, le plus souvent sans lien avec Turner, furent lynchés – des atrocités dont nombre de journaux, y compris sudistes, dénoncèrent les excès.

L’État de Virginie réagit à ces sanglants événements en votant une loi interdisant à quiconque d’apprendre à lire non seulement aux esclaves, mais également aux Noirs libres et aux métis. Elle fut par la suite imitée par les autres États esclavagistes. Ces lois rencontrèrent une forte opposition car elles choquaient non seulement les abolitionnistes purs et durs mais également l’esprit philanthropique de la bonne société américaine. Même en Virginie, des propriétaires d’esclaves ou des enseignants y désobéirent ouvertement, et parmi eux un certain Thomas J. Jackson – qu’on ne surnommait pas encore « Stonewall » – qui allait paradoxalement devenir un des plus célèbres défenseurs de la cause sudiste trente ans plus tard. La rébellion de Nat Turner n’était pas la première révolte d’esclaves, mais elle renforça les esclavagistes dans l’idée que les Noirs représentaient un danger que seule la servitude permettait de contrôler.

Affrontements judiciaires

Sengbe_Pieh_jospeh_cinque_by_nath_jocelynCette réaction entraîna inévitablement une radicalisation croissante du discours de certains abolitionnistes, auxquels une succession de feuilletons juridiques donna autant de tribunes. En juin 1839, la goélette espagnole La Amistad quitta la Havane pour Puerto Principe, à Cuba, avec à son bord une cinquantaine d’esclaves. Ceux-ci avaient été récemment importés d’Afrique, en dépit d’un accord hispano-britannique interdisant à l’Espagne de se livrer à la traite des esclaves. Le 2 juillet, les esclaves parvinrent à se libérer, et prirent le contrôle du navire à l’issue d’un bref affrontement au cours duquel deux hommes furent tués de part et d’autre. Les mutins obligèrent les marins survivants à les ramener en Afrique, mais les Espagnols parvinrent à les duper et firent route vers le nord. La goélette fut finalement arraisonnée le 26 août au large de Long Island, dans l’État de New York, par un cotre du Revenue Cutter Service, l’organisme chargé de lutter contre la contrebande.

Le commandant du navire garde-côtes, le lieutenant Thomas Gedney, déposa aussitôt un recours, conforme aux usages du droit maritime, pour se voir attribuer une partie de la cargaison de l’Amistad – esclaves compris. L’officier espérait en retirer un substantiel bénéfice. Parallèlement, les propriétaires de la goélette et des esclaves essayèrent, respectivement, de les récupérer. De leur côté, des abolitionnistes du Connecticut vinrent en aide aux Africains, qui avaient été emprisonnés en attendant qu’on décide de leur sort. Leurs avocats portèrent plainte pour enlèvement, demandèrent leur libération pure et simple, et se lancèrent dans un imbroglio juridique qui dura un an et demi. Après être passée devant diverses juridictions locales et fédérales, l’affaire aboutit devant la Cour suprême des États-Unis en février 1841.

Joshua_Reed_GiddingsC’est l’ancien président John Quincy Adams qui assura la défense des Africains. Ses plaidoiries firent leur effet et le 9 mars, la Cour rendit un verdict favorable : les Africains transportés par l’Amistad n’avaient jamais été légalement esclaves. Leur mutinerie n’était donc qu’un acte de légitime défense contre un enlèvement et, de ce fait, ils furent déclarés libres. Ils furent ramenés en Afrique l’année suivante. Le lieutenant Gedney et son équipage furent dédommagés sur la base de la cargaison restante de la goélette, tout comme les propriétaires de celle-ci. Cette victoire juridique satisfit pleinement les abolitionnistes, mais suscita au contraire la réprobation des partisans de l’esclavage, qui déplorèrent le manque de protection de leur « institution particulière » par le pouvoir judiciaire.

L’inquiétude des esclavagistes grandit encore en novembre 1841, lorsqu’un autre navire transportant des esclaves, le brick Creole, fut le théâtre d’une mutinerie qui coûta la vie à un marchand d’esclaves. Le Creole emmenait 135 esclaves de Norfolk à la Nouvelle-Orléans, un commerce interne parfaitement légal aux États-Unis. Toutefois, les mutins parvinrent à prendre le contrôle du bateau et à rallier Nassau, aux Bahamas, où les autorités britanniques les accueillirent et les déclarèrent libres – y compris ceux qui avaient été impliqués dans la mort de leur geôlier. Les abolitionnistes enfoncèrent le clou en arguant que les esclaves du Creole étaient devenus légalement libres dès lors que le navire avait atteint les eaux internationales. Le représentant de l’Ohio Joshua Giddings tenta même de faire entériner cette affirmation par une série de résolutions que la Chambre des représentants, prudemment, refusa de voter.

slaveademilyLes partisans de l’esclavage allaient avoir leur revanche l’année suivante, à l’issue d’un autre feuilleton judiciaire. En 1832, une Afro-américaine du nom de Margaret Morgan s’était installée en Pennsylvanie, État libre, en provenance du Maryland, où elle était l’esclave d’un certain Ashmore. Morgan n’était pas une fugitive à proprement parler puisqu’elle jouissait d’une liberté de fait. Ashmore, toutefois, n’avait jamais régularisé cette situation par un affranchissement en bonne et due forme, et après sa mort, ses héritiers décidèrent de récupérer leur « bien ». En 1837, ils embauchèrent un chasseur d’esclaves dénommé Prigg, qui alla l’enlever avec ses enfants. Toute la famille fut vendue dans le Maryland… Mais Prigg, aussitôt qu’il remit le pied en Pennsylvanie, fut arrêté par les autorités locales.

Pourtant, la constitution fédérale garantissait le droit de propriété, y compris celle des « personnes astreintes au travail » – l’euphémisme qui, dans la constitution, servait à désigner les esclaves. Cette protection fut confirmée par une loi de 1793 : tout esclave en fuite capturé sur le territoire états-unien, fût-ce dans un État libre, devait légalement être rendu à ses propriétaires. Or, la Pennsylvanie, dominée par la communauté religieuse abolitionniste des Quakers, avait voté en 1826 une loi interdisant qu’on vienne y chercher, que ce soit ou non par la force, toute personne de couleur – y compris si ces personnes étaient des esclaves en fuite. Prigg avait été emprisonné en vertu de ce texte. Ce dernier contredisait la loi fédérale à ce sujet, et l’avocat de Prigg se servit de cette contradiction pour demander l’acquittement de son client. L’affaire fut portée devant la Cour suprême, et celle-ci décida en 1842 que la loi fédérale primait sur celle des États fédérés, en vertu de l’article VI, alinéa 2 de la constitution – la fameuse « clause de suprématie ».

Frederick_DouglassLa montée de l’abolitionnisme

Prigg et ses supporters esclavagistes obtinrent donc gain de cause. La logique de ces derniers n’en était pas moins paradoxale. Ils étaient généralement prêts à se réfugier derrière le droit des États pour éviter tout coup de force du gouvernement fédéral qui viserait à abolir l’esclavage ou à limiter son extension, mais à l’inverse, ils ne détestaient pas invoquer un pouvoir fédéral fort pour faire respecter les lois qui leur étaient favorables… fût-ce au détriment des droits des États libres. L’arrêt Prigg, toutefois, n’avait pas été rendu à l’unanimité, et plusieurs juges avaient donné des opinions divergentes, certains estimant que la loi de 1793 ne devait pas pour autant empiéter sur la législation interne des États. Ces dissensions alimentèrent le débat juridique autour de la question, jusqu’à ce que le compromis de 1850 n’impose le durcissement de la législation fédérale par le biais du nouveau Fugitive Slave Act.

Ce dernier contenta pleinement les partisans de l’esclavage, car combinée à la jurisprudence Prigg, il protégeait solidement l’institution servile. Mais en réalité, ce succès eut pour eux des conséquences désastreuses. La loi sur les esclaves fugitifs fut jugée particulièrement inique aussi bien par les abolitionnistes, qui se voyaient forcés de faire le jeu d’une institution qu’ils abhorraient, que par beaucoup de citoyens du Nord en général, qui la considéraient comme une intrusion dans leur liberté de choix personnelle. Son application allait confronter de nombreux nordistes, jusque-là sans hostilité particulière vis-à-vis de l’esclavage, aux drames humains générés par l’institution particulière du Sud en général, et par l’application de la loi en particulier : de fait, cette dernière autorisait ni plus ni moins n’importe quel citoyen du Sud à venir, sur simple déclaration de sa part, enlever en toute légalité et sans possibilité d’appel une personne noire (qu’elle fût ou non véritablement esclave en fuite) vivant dans le Nord – et ce au mépris des lois locales interdisant l’esclavage. Pour beaucoup d’indécis, la loi sur les esclaves fugitifs fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

Le durcissement de l’attitude des Sudistes vis-à-vis de leurs esclaves qui marqua les deux décennies consécutives à la rébellion de Nat Turner fit le jeu des abolitionnistes. L’influence de ces derniers grandit dans les années 1840, engendrant la naissance d’une formation politique au programme spécifiquement abolitionniste, le parti de la Liberté. Son candidat James Birney obtint 2,3% des voix aux élections présidentielles de 1844, un résultat qui était loin d’être négligeable. La création du Free Soil Party quatre ans plus tard le priva de sa base électorale et il devint rapidement insignifiant, mais le parti de la Liberté avait posé un jalon important en faisant de l’abolition de l’esclavage un thème significatif de la politique nationale états-unienne. Les idées abolitionnistes furent également aidées par la parution en 1845 des mémoires de Frederick Douglass, un jeune esclave échappé du Maryland quelques années plus tôt. L’ouvrage devint vite un best-seller, et Douglass l’une des principales figures du mouvement pour l’émancipation des Noirs.

Harriet_Beecher_Stowe_by_Francis_HollUn autre livre allait exercer un impact considérable sur la perception de l’esclavage par l’opinion publique nordiste. Il s’agit d’un roman d’abord publié à partir de 1851 sous forme de feuilleton dans un journal, puis édité pour de bon en 1852 : La case de l’oncle Tom de la militante abolitionniste Harriet Beecher Stowe. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, l’ouvrage livre à travers l’histoire de son héros une description réaliste et très crue de la condition servile, basée sur des enquêtes poussées et des témoignages d’anciens esclaves. Il rencontre aussitôt un succès phénoménal et se vend à 300.000 exemplaires pour la seule année 1852. La case de l’oncle Tom sublime les contestations de la loi sur les esclaves fugitifs et dans les années qui suivent, l’opposition à l’esclavage devient de plus en plus forte et répandue dans le Nord. De véritables filières d’évasion voient le jour – surnommées le « chemin de fer clandestin » – permettant aux esclaves en fuite de se réfugier dans le Nord, et la fracture géographique du pays autour de la question de l’esclavage se précise.

L’application de la loi sur les esclaves fugitifs, que le président Fillmore appuyait autant qu’il pouvait pour assurer la pérennité du compromis de 1850, donna lieu à plusieurs incidents violents au cours des premiers mois, et il y eut parfois mort d’homme. Ceux qui résistaient aux agents fédéraux assistant les propriétaires d’esclaves venus récupérer leurs « biens » purent souvent compter sur la bienveillance des tribunaux locaux, qui les condamnaient à des peines très légères ou les acquittaient purement et simplement. Plusieurs États, en particulier dans le nord-est du pays, adoptèrent de nouvelles lois annulant les dispositions du Fugitive Slave Act ou en compliquant singulièrement l’application. Les abolitionnistes s’organisèrent pour mettre les fugitifs à l’abri en les évacuant vers le Canada, où les autorités britanniques se refusaient à toute extradition.

Bien que l’agitation autour du Fugitive Slave Act ait fini par s’atténuer, les partis démocrate et whig n’en héritèrent pas moins d’une situation délicate alors qu’approchait l’élection présidentielle de 1852. En suscitant au sein des deux grands partis états-uniens des clivages géographiques plutôt que purement politiques, la polémique au sujet de l’esclavage ébranlait les fondations du second système bipartite. Alors que le pays traversait une série de mutations sociales décisives, l’émergence de nouveaux mouvements de plus en plus radicaux allait générer des tensions croissantes.

Immigration et nativisme

L’esclavage n’était pas la seule source de tension. En 1845, l’Europe fut frappée par une épidémie de Phytophthora infestans, une moisissure plus connue sous le nom de « mildiou de la pomme de terre ». Probablement venue des Amériques, la maladie détruisit la majeure partie des récoltes de patates en l’espace de quelques mois. Ceci eut des conséquences catastrophiques en Irlande. Les terres y étaient concentrées entre les mains de la noblesse anglaise ayant colonisé l’île, et celle-ci orientait les cultures vers l’exportation afin d’en tirer de substantiels bénéfices. Les menus lopins que leurs fermiers irlandais se voyaient laissés pour leur propre subsistance étaient presque totalement consacrés à la pomme de terre, qui présentait le meilleur rendement pour nourrir la population de l’île. L’apparition du mildiou fit chuter la production irlandaise de pommes de terre de près de quinze millions de tonnes en 1844, à un peu plus de deux millions en 1847.

Skibbereen_1847_by_James_MahonyL’Irlande se trouva brusquement acculée à la famine, une situation d’autant plus invraisemblable qu’elle continuait dans le même temps à exporter du blé. Cette crise de subsistance eut des effets démographiques majeurs. D’un peu plus de huit millions d’habitants en 1841, la population de l’île, alors en pleine croissance, chuta à six millions et demi en 1851. À la faim s’ajouta bientôt une épidémie de typhus en 1847 : au total, on estime à environ un million de décès la surmortalité engendrée par la famine. Réduits à la misère, les survivants se voyaient le plus souvent expulsés de leurs terres lorsqu’ils ne pouvaient plus en payer les fermages. Face à cette situation, la seule issue fut d’émigrer. En quelques années, deux millions d’Irlandais quittèrent leur pays, principalement pour l’Amérique. La majeure partie d’entre eux s’installa aux États-Unis. Des armateurs souvent sans scrupules affrétèrent pour les y emmener des bateaux mal entretenus, à bord desquels le taux de mortalité pouvait être effarant – à tel point que ces embarcations furent surnommées coffin ships, les navires-cercueils.

Le flot d’émigrants irlandais vers les États-Unis ne se tarit pas, à tel point qu’au début du XXème siècle, la population de l’île était tombée à moins de cinq millions d’habitants. Les Irlandais ne furent pas les seuls à venir en masse en Amérique. La révolution de 1848 et la tentative manquée de création d’une Allemagne unie poussa les Allemands à quitter leur pays natal par centaines de milliers. « Ceux de 48 », comme on les appela, rejoignirent les Irlandais dans les quartiers industriels en pleine expansion des grandes villes états-uniennes. Les grandes villes de la côte Est, Boston, New York, Philadelphie ou Baltimore, virent leur population exploser. Entre 1830 et 1850, la population des États-Unis doubla presque, passant de 12,9 à 23,2 millions d’habitants. La majorité des nouveaux arrivants constitua un prolétariat urbain vivant dans une misère proche de celle qu’ils avaient voulu fuir. D’autres – surtout les Allemands – allèrent tenter leur chance vers l’ouest.

Tammany_HallCes immigrants furent catapultés au sein de la vie politique états-unienne, où leur arrivée créa aussitôt de sévères tensions. Certains partis politiques s’appuyèrent sur eux pour asseoir leur domination sur les grandes métropoles où ils étaient les plus nombreux. Ce fut le cas de la coterie de politiciens démocrates qui domina la ville de New York durant des décennies depuis l’immeuble de Tammany Hall. Les moyens employés étaient variés : corruption, fraude électorale, abus de biens sociaux. Ils pouvaient aller jusqu’à l’intimidation et même davantage encore. Dans l’ouest, les immigrants allemands exercèrent aussi une forte pression en faveur de la distribution gratuite des terres fédérales, et l’idée du Free Soil étendit peu à peu son influence grâce à eux.

L’arrivée massive de ces populations suscita une réaction tout aussi rapide. Elles s’attirèrent l’hostilité d’une partie de ceux qui, étant nés sur le sol des États-Unis, estimaient être de « vrais » Américains : blancs, anglo-saxons, protestants. Les nouveaux arrivants n’avaient vis-à-vis d’eux que peu de choses en commun. Les Irlandais n’étaient pas anglo-saxons et surtout, ils étaient majoritairement catholiques – tout comme une bonne partie des Allemands qui venaient en Amérique. Ceux qui étaient nés aux États-Unis – les « nativistes » – leur reprochaient de tirer les salaires vers le bas, au même titre que les Noirs libres du Nord, ce qui poussa Abraham Lincoln à résumer un jour leur philosophie politique par un sarcastique « tous les hommes naissent égaux, sauf les Noirs, les étrangers et les catholiques ».

Citizen_Know_NothingLes nativistes organisèrent dès 1845 un Native American Party, qui deviendra simplement American Party en 1855. Leur organisation étant initialement secrète, ses membres étaient censés répondre « je ne sais rien » – I know nothing –  si on les interrogeait à son sujet. De là le surnom de Know-Nothing qui leur fut rapidement donné, et qu’ils allaient par la suite récupérer pour en faire un slogan électoral. Ouvertement racistes – si tant est que ce mot puisse avoir un sens dans le contexte du XIXème siècle – et xénophobes, les nativistes recoururent fréquemment à la violence, et dans les années 1850, dans certaines grandes, villes, il devint rare qu’une campagne électorale ne soit pas marquée par des rixes, voire des émeutes. En poussant jusqu’à l’affrontement physique leur opposition aux immigrants et à leur utilisation par les partis traditionnels, les nativistes contribuèrent grandement à l’avènement d’une société où radicalisation et violence politique devenaient plus banales.

L’élection présidentielle de 1852

Daniel_WebsterLe parti nativiste présenta Jacob Broom comme candidat à la présidence en 1852. Il n’obtint que quelques milliers de voix, mais des circonstances favorables allaient, au cours des années suivantes, largement accroître l’assise électorale des Know-Nothing. D’une manière symptomatique des transformations politiques à venir, d’autres formations radicales, bien que généralement éphémères, virent le jour. Une minorité de démocrates contestèrent le candidat choisi par leur parti, et alignèrent George Troup sous l’étiquette du « parti des droits sudistes », avec un programme centré sur la défense et l’extension de l’esclavage. Des whigs du Sud soutinrent une plate-forme similaire et formèrent le « parti de l’Union ». Ce dernier, qui ne survécut pas davantage que le précédent à l’élection de 1852, soutint le secrétaire d’État sortant Daniel Webster qui, bien que nordiste, avait exigé une application scrupuleuse de la loi sur les esclaves fugitifs. Webster, toutefois, mourut quelques jours avant le scrutin, et ni lui ni Troup n’obtinrent un pourcentage significatif de voix.

Le débat sur l’esclavage et la césure territoriale de plus en plus marquée qui en découlait eurent un impact majeur sur les deux principaux partis politiques états-uniens, l’un comme l’autre s’efforçant de conserver une assise électorale d’envergure nationale pour remporter l’élection présidentielle. La convention démocrate qui se réunit à Baltimore en juin 1852 fut confrontée à l’épineux problème de savoir si elle devait désigner comme candidat un Nordiste ou un Sudiste. Entre les démocrates du Sud, dont les plus radicaux n’hésitaient pas à décrire l’esclavage comme un « bien positif » pour les esclaves et un rempart contre la misère qui s’abattait sur la classe ouvrière nordiste, et ceux du Nord qui peinaient de plus en plus à convaincre leurs électeurs qu’il était un « mal nécessaire », les divergences allaient croissantes. S’ils parvinrent à s’accorder sur un programme qui consistait essentiellement à tout faire pour préserver le compromis de 1850 et empêcher le retour de l’agitation autour de la question de l’esclavage, le nom du candidat qui devrait le porter restait sujet à controverse.

Franklin_PierceLes délégués des États du Sud soutenaient James Buchanan, tandis que ceux venus du Nord étaient eux-mêmes divisés entre Lewis Cass, William Marcy et Stephen Douglas. Lorsqu’on en vint au vote, Cass arriva en tête, mais sans obtenir de majorité suffisante. Les démocrates sudistes estimaient qu’un Nordiste comme Cass ne saurait pas défendre efficacement leurs intérêts et firent campagne contre lui. Au vingtième tour de scrutin, Buchanan se retrouva en tête, tandis que les délégués nordistes fluctuaient entre Cass et Douglas, votant tour à tour pour l’un ou l’autre. Ces manœuvres ne menèrent à rien et Marcy finit par se retrouver en tête. Mais brusquement, au quarante-neuvième tour, les délégués votèrent presque à l’unanimité pour un cinquième homme qui n’était même pas formellement candidat, Franklin Pierce. Ce personnage discret, mais affable et apprécié, était originaire du New Hampshire. Il était toutefois considéré comme « un Nordiste avec des idées sudistes », ce qui fit de lui le compromis idéal dans un vote qui semblait jusque-là irrémédiablement bloqué.

Les mêmes dissensions marquèrent la convention whig – tenue également à Baltimore. Millard Fillmore était candidat à sa propre succession, mais son soutien au compromis de 1850 et au Fugitive Slave Act était loin de faire l’unanimité. Les whigs nordistes lui préféraient Winfield Scott, l’autre grand vainqueur de la guerre contre le Mexique. Tout en alignant un candidat plus proche de leurs intérêts, ils espéraient par ce choix rééditer la stratégie qui leur avait permis de remporter l’élection de 1848 grâce à Zachary Taylor. La nomination du candidat du parti fut donc disputée, plus encore que pour les démocrates : Scott fut choisi après cinquante-trois tours de scrutin ! De manière assez ironique, les deux principaux aspirants à la présidence étaient d’anciens compagnons d’armes, puisque Pierce avait servi comme général des volontaires au Mexique, sous les ordres de Scott.

Scott_vs_Pierce_campaignLe programme whig étant pratiquement le même que celui des démocrates, la campagne se focalisa sur la personnalité des deux candidats principaux et à ce jeu là, Scott perdit. Toujours commandant en chef de l’armée (un poste qu’il occupait depuis 1841), le général se montrait particulièrement rigide et attaché à un formalisme tout militaire, fidèle à son surnom – Old Fuss and Feathers, une expression qu’on peut traduire par « le Vieil Esbroufeur Emplumé ». Scott ne dissimulait pas non plus son hostilité à l’égard de l’esclavage, ce qui lui aliéna le Sud. A contrario, l’amabilité autant que le caractère faible de Pierce l’assuraient de ne pas se faire trop d’ennemis. Quant à John Hale le candidat free soiler, il subit un cuisant échec, l’acceptation du compromis de 1850 par son parti ayant été fatale à son assise électorale. Pierce fut élu largement, Scott n’enleva que quatre États et le parti whig sombra dans une crise qui allait lui être fatale.

Le flot d’immigrants venus d’Europe, en augmentant la pression pour la mise à disposition de nouvelles terres, accéléra la colonisation de l’Ouest. La population croissante des territoires qui s’y trouvaient allaient inévitablement conduire à leur organisation en États. C’était suffisant pour relancer la controverse autour du statut de l’esclavage dans ces futurs membres de l’Union. Depuis l’admission de la Californie en 1850, on comptait seize États libres pour quinze esclavagistes, et les défenseurs de « l’institution particulière » du Sud étaient déterminés à rétablir l’équilibre. Toutefois, leurs opposants étaient aussi déterminés qu'eux, et leur influence allait croissante. C’est dans ces conditions que l’administration Pierce nouvellement élue allait connaître son premier défi.

L’avenir d’un territoire

Un des problèmes posés par l’annexion de la Californie était l’extrême difficulté qu’il y avait à rejoindre la côte Pacifique à partir des régions peuplées de l’est du pays. Le tracé le plus direct passait à travers les Montagnes Rocheuses, à travers lesquelles plusieurs pistes avaient été ouvertes. Mais ces dernières étaient longues et difficiles, et elles serpentaient à travers un territoire immense et presque vide. Il n’était possible de les emprunter qu’à la belle saison, les chutes de neige hivernales bloquant les cols. Il convenait d’ajouter à ce tableau la présence d’Amérindiens occasionnellement hostiles. Tant et si bien qu’il était plus simple et plus rapide de faire le voyage en bateau. Deux routes principales étaient possibles. La première, dangereuse du point de vue de la navigation, faisait le tour complet du continent américain via le cap Horn et ses redoutables tempêtes. La seconde pouvait sembler beaucoup moins difficile : par bateau jusqu’au Nicaragua, où une voie ferrée permettait de passer d’une côte à l’autre sans trop de difficultés. Néanmoins, les voyageurs n’en étaient pas moins exposés à un autre risque : les moustiques qui infestaient la région véhiculaient de nombreuses maladies mortelles, dont la malaria et la fièvre jaune.

Aussi longtemps qu’un transit facile et rapide n’était pas possible d’une extrémité à l’autre de la nation, l’accomplissement de la « destinée manifeste » des États-Unis demeurait plus nominal que réel. Le moyen le plus sûr pour y remédier était la construction d’un chemin de fer transcontinental. Un chantier pharaonique, mais qui permettrait aussi bien de relier l’Atlantique au Pacifique en quelques jours, que d’accélérer le peuplement du Far West par les Blancs. L’administration Pierce allait prendre le problème à bras le corps, en premier lieu sur la question du tracé de la future voie ferrée. À cette occasion, elle ne tarda pas à buter sur les intérêts divergents de chaque État. Si un parcours méridional semblait plus facile à réaliser, l’État du Missouri entendait bien promouvoir un parcours plus septentrional au départ de St-Louis, ce qui lui permettrait de profiter des retombées économiques afférentes. Dans cette optique, il fut proposé d’organiser un nouveau territoire à l’ouest du Missouri, le Nebraska, afin d’accélérer le peuplement de cette région.

69workmenLe statut de l’esclavage dans ce territoire allait déterminer celui qu’il aurait ensuite au sein de l’État qui en serait issu, et le problème qui avait mené aux compromis de 1820 et 1850 se posa derechef. Ce qui était d’ores et déjà certain, c’est que cette fois, Henry Clay ne règlerait pas la question : « le Grand Négociateur » était mort le 28 juin 1852, après avoir marqué la vie politique états-unienne pendant quatre décennies. Théoriquement, la zone concernée, puisque située au nord du parallèle 36°30’, se trouvait toujours sous le régime du compromis de 1820, et l’esclavage y était par conséquent prohibé. Mais ceux qui favorisaient l’expansion de « l’institution particulière » ne l’entendirent pas de cette oreille. Lorsque la Chambre des représentants vota le texte de loi autorisant la création d’un territoire du Nebraska où l’esclavage serait purement et simplement interdit, le Sénat bloqua le projet, et aucun progrès ne fut réalisé pendant tout le reste de la session parlementaire de 1853.

Le refus du Sénat de valider une décision pourtant en parfait accord avec les dispositions précédentes déplut évidemment aux abolitionnistes et renouvela l’agitation à propos de l’esclavage : exactement ce que les démocrates avaient juré d’éviter lors de la campagne présidentielle. Par conséquent, Stephen Douglas proposa en 1854 d’appliquer à nouveau le principe de souveraineté populaire : ce serait aux habitants du territoire eux-mêmes de décider, lorsqu’ils seraient admis dans l’Union ultérieurement comme État. Le problème était que le Nebraska était relativement peu propice à la culture du coton, ce qui n’était pas fait pour attirer les propriétaires d’esclaves, et que les fermiers qui avaient commencé à le peupler étaient essentiellement des Nordistes, pour beaucoup hostiles à l’esclavage.

La loi Kansas-Nebraska

Charles_Francis_AdamsCurieusement, les premiers à le faire remarquer n’étaient pas des démocrates sudistes défenseurs acharnés de l’esclavage, mais des whigs. Ces derniers proposèrent donc à Douglas de modifier sa proposition de sorte qu’elle abroge explicitement le compromis de 1820. Leur calcul était purement politique : ils espéraient ainsi reconquérir l’électorat du Sud. La manœuvre s’acheva en désastre, faisant éclater le parti pour de bon. Les whigs abolitionnistes, de plus en plus nombreux, prirent leurs distances avec cette attitude et se rapprochèrent des free-soilers pour créer une nouvelle formation politique, cette fois résolument anti-esclavagiste : le parti républicain. Les whigs restants sombrèrent dans l’insignifiance, se ralliant soit aux démocrates, soit aux Know-Nothing – un mouvement qui élargit de manière considérable et inespérée la base électorale des nativistes.

Douglas accepta évidemment cette proposition, et obtint également le soutien du gouvernement pour son projet de loi, par ailleurs largement amendé. Pierce lui-même l’appuya par une déclaration affirmant maladroitement que le compromis de 1820 était déjà rendu caduc par celui de 1850 – ce qui était juridiquement faux puisque les deux accords portaient sur des zones géographiques distinctes. Cet impair fit chuter la popularité du président, discrédita Pierce jusque dans son propre parti et surtout, enflamma l’opinion publique nordiste contre une mesure à la légalité perçue comme discutable. Il fallut quatre mois d’âpres négociations et d’amendements pour arriver à faire voter la loi, baptisée « Kansas-Nebraska », mais celle-ci fut finalement ratifiée le 30 mai 1854.

Pour apaiser les abolitionnistes, il fut finalement décidé de créer non pas un, mais deux territoires, situés de part et d’autre du 39ème parallèle : le Nebraska au nord, et le Kansas au sud – d’où le nom de la loi en question. Dans les deux territoires prévaudraient le principe de souveraineté populaire, lui-même émanation du droit des États cher aux Sudistes. Le compromis de 1820 était abrogé et par conséquent, l’interdiction de posséder et d’exploiter des esclaves y était levée. La faille de cette loi résidait dans son contenu implicite. Le Nebraska était trop au nord pour accueillir des cultures cotonnières. Le Kansas n’était pas très propice non plus à cause de son climat continental, mais la vallée du fleuve Missouri, qui en traversait l’extrémité orientale, était en revanche susceptible d’accueillir des plantations. Dans l’esprit des législateurs, il était entendu que les propriétaires d’esclaves coloniseraient le Kansas et se désintéresseraient du Nebraska.

usa1854Les États-Unis en 1854, au lendemain de la loi Kansas-Nebraska. Orange : États de l'Union. Bleu : territoires. Vert : zones sans organisation administrative. Le Kansas est figuré en blanc et le Nebraska en jaune (cartothèque Perry-Castaneda, modifications par l'auteur).

Néanmoins, les abolitionnistes ne l’entendaient pas ainsi. La loi Kansas-Nebraska était considérée par eux comme une intolérable reculade face à ce qu’ils appelaient le Slave Power, ce « pouvoir servile » que représentait l’influence des esclavagistes sur le gouvernement fédéral. L’engrenage amorcé par le compromis de 1850 avait commencé à se détendre. À mesure que croissait l’hostilité envers l’esclavage, les partisans de l’institution particulière réclamaient toujours plus de garanties en brandissant la menace du désordre, voire de la sécession ; menace à laquelle le gouvernement finissait par céder en accordant des concessions toujours plus importantes, lesquelles conduisirent inévitablement les abolitionnistes à y réagir en radicalisant leur action. Pour transformer le processus en spirale infernale, il ne manquait qu’un peu de violence, et elle n’allait pas se faire attendre longtemps.

Le « Kansas sanglant »

Henry_Ward_BeecherAussitôt après l’adoption de la loi Kansas-Nebraska, plusieurs organisations anti-esclavagistes commencèrent à financer le départ vers le Kansas de colons abolitionnistes. L’idée était simple : prendre les esclavagistes à leur propre piège en retournant contre eux le principe de souveraineté populaire. Il suffisait en effet que les abolitionnistes dépassent en nombre leurs adversaires pour doter le Kansas d’institutions anti-esclavagistes, et le faire admettre ultérieurement dans l’Union en tant qu’État libre. Une société fut spécifiquement créée dans ce but. La New England Emigrant Aid Society – « Société d’aide à l’émigration de Nouvelle-Angleterre » était animée notamment par le révérend Henry Ward Beecher – le frère de Harriet Beecher Stowe à qui l’on devait La case de l’oncle Tom.

De manière plus inquiétante, anticipant de futurs affrontements avec les colons originaires du Sud, une large part du financement destiné à cette émigration fut consacrée à doter chaque homme d’un fusil – ce qui fut fait en toute légalité puisque la détention d’armes était un droit garanti par la constitution. En quelques mois, plusieurs centaines d’abolitionnistes armés firent route vers le Kansas. Pour ne pas attirer trop l’attention, ces armes étaient transportées dans des caisses portant l’estampille « bibles ». La ruse, toutefois, ne tarda pas à être éventée, et il devint vite évident que les « bibles de Beecher », comme on les appelait, étaient en réalité de modernes fusils Sharps à chargement par la culasse.

Sacking-lawrenceLargement exagéré par voie de presse, ce mouvement déclencha la panique des propriétaires d’esclaves du Missouri. À la question générale de l’esclavage s’ajoutaient des considérations plus locales. En effet, le Missouri était déjà ce qu’on nommait alors un « État-frontière », c’est-à-dire un État esclavagiste attenant à un ou plusieurs États libres. Il était encadré par l’Illinois à l’est et l’Iowa au nord, un voisinage qui favorisait la fuite de nombreux esclaves. L’ajout d’un troisième État libre à l’ouest ne ferait qu’aggraver le problème, un risque que les Missouriens n’étaient pas disposés à courir. Quelques-uns tentèrent bien de s’installer au Kansas, mais il apparut vite qu’ils ne seraient pas assez nombreux pour compenser l’arrivée des colons abolitionnistes. On en vint ainsi à des moyens moins légaux.

Lorsqu’en novembre 1854 une élection fut organisée pour désigner un délégué du Kansas au Congrès, les habitants esclavagistes du Missouri traversèrent massivement la frontière pour faire tourner le scrutin en leur faveur, avec succès. La fraude était patente : on dénombra plus de 6.000 suffrages exprimés pour moins de 3.000 inscrits ! La même manœuvre se répéta en mars 1855 lors de l’élection de l’assemblée territoriale. Les représentants ainsi « élus », siégeant à Lecompton, commencèrent à doter le territoire d’une législation favorable à l’esclavage. Ce à quoi les abolitionnistes du Kansas réagirent en formant leur propre « assemblée fantôme » établie à Topeka. Fait sans précédent dans l’histoire des États-Unis, il y avait à présent deux législatures sur un même territoire, chacune d’entre elles travaillant à son propre projet de constitution.

John_BrownC’est dans ce climat d’extrême tension, à l’automne 1855, que vint au Kansas un abolitionniste convaincu – pour ne pas dire fanatique – en provenance de l’État de New York, un certain John Brown. Ce dernier était persuadé que seule la lutte armée pourrait venir à bout de l’esclavage. Peu de temps après, l’assassinat d’un colon abolitionniste par un Missourien déclencha une vague de violences, et des bandes armées ne tardèrent pas à s’affronter de part et d’autre de la frontière orientale du Kansas, détruisant les propriétés privées et, à l’occasion, exécutant sommairement un militant du camp adverse. Le sommet fut atteint le 21 mai 1856, lorsque des Missouriens armés mirent à sac la ville de Lawrence, bastion abolitionniste, pour réduire au silence les journaux qui y paraissaient.

En représailles, John Brown monta quelques jours plus tard une expédition punitive à Pottawatomie Creek avec quatre de ses fils – Brown eut en tout vingt enfants de ses deux épouses successives, soit douze garçons et huit filles – et quelques partisans. Enlevant cinq militants esclavagistes, il les fit assassiner à l’arme blanche dans la nuit du 24 au 25 mai. Les affrontements se poursuivirent durant l’été : la ferme de Brown fut incendiée, deux de ses fils capturés et un autre tué, mais Brown parvint à capturer un nombre conséquent de « bandits frontaliers » missouriens. Il fallut envoyer sur place d’importants détachements de l’armée fédérale pour rétablir l’ordre, et un semblant de paix revint sur le Kansas en septembre 1856. À la même époque, Brown était reparti dans l’Est, avec d’autres projets en tête. Malgré cela, la violence continua à se manifester sporadiquement dans le territoire jusqu’en 1859, date à laquelle une soixantaine de personnes, en tout, avaient trouvé la mort.


James_GadsdenLa question du Kansas continua à empoisonner l’administration Pierce tout au long de son mandat, mais les troubles suscités par la question de l’esclavage dépassaient largement le cadre de ce seul territoire. En fait, ils s’insinuèrent presque partout dans la vie politique états-unienne. L’institution particulière du Sud provoquait systématiquement de vifs débats quel que soit le cadre dans lequel elle était abordée, qu’ils s’agissent des affaires internes, de la politique étrangère, des questions économiques, sociales ou juridiques. Tel un poison, l’esclavage rongeait la nation de manière toujours plus visible, jusqu’à la crise qui, tôt ou tard, allait enflammer les esprits. Les tentatives faites pour étendre l’esclavage en dehors des États-Unis n’étaient pas faites pour calmer le jeu.

Exporter l’esclavage pour assurer sa pérennité

Dans la même optique que celle qui avait mené à soulever le problème du statut du Kansas, le gouvernement Pierce avait aussi étudié la possibilité d’un tracé encore plus méridional pour le chemin de fer transcontinental à venir – une ligne qui relierait le sud de la Californie au Texas et au cours inférieur du Mississippi. Un tel trajet connecterait directement le Sud au Far West et à la côte Pacifique, constituant du même coup un axe qui faciliterait d’autant plus la colonisation de la région par des propriétaires d’esclaves. Pour cette raison, cette idée emportait l’adhésion d’une partie de l’opinion sudiste, menée par un entrepreneur ferroviaire de Caroline du Sud, William Gadsden.

Le problème était que la route la plus favorable à une liaison ferroviaire dans cette région ne passait pas entièrement par le territoire de la « cession mexicaine », mais plus au sud, au Mexique. Pierce décida donc d’acheter la région concernée au gouvernement mexicain, et nomma Gadsden ambassadeur à Mexico dans ce but. Le 30 décembre 1853, Gadsden signa un traité avec Santa Anna – qui était redevenu président du Mexique pour la onzième et dernière fois. Les États-Unis payaient cette fois au prix fort un territoire d’un peu moins de 77.000 kilomètres carrés : dix millions de dollars, soit environ 130 dollars au kilomètre carré, approximativement dix fois plus que l’indemnité versée contre la « cession mexicaine » en 1848. Cet « achat Gadsden » allait être ratifié par des deux parties en 1854.

U.S._Territorial_AcquisitionsCarte des acquisitions territoriales successives des États-Unis. L'achat Gadsden est figuré en ocre, au sud de l'actuel Arizona.

L’acquisition contre monnaie sonnante et trébuchante n’était pas le seul moyen envisagé par certains pour étendre le territoire des États-Unis. Quelques aventuriers entretenaient périodiquement des projets d’invasion qui tenaient davantage du roman que de la réalité. Une partie d’entre eux, pourtant, connut d’éphémères succès. L’instabilité quasi constante qui frappait les anciennes colonies espagnoles depuis qu’elles avaient accédé à l’indépendance, au début du siècle, fournissait un terreau favorable à ce genre d’entreprise. Un des inspirateurs en fut l’ancien vice-président Aaron Burr, suspecté en 1807 d’avoir voulu s’emparer du Texas, alors encore espagnol. Vers 1850, les aspirants conquérants étaient suffisamment nombreux pour qu’on ressuscite pour les désigner le terme de « flibustiers », initialement utilisé pour désigner des pirates. L’analogie était pertinente : il s’agissait ni plus ni moins de prendre un pays étranger « à l’abordage » en dehors de toute action étatique.

Aux États-Unis, une loi de 1794 – le Neutrality Act – interdisait aux citoyens américains de se livrer à ce genre d’activité. Toutefois, leurs actions s’avéraient populaires dans le Sud, et notamment parmi les plus virulents défenseurs de l’esclavage. Dans la mesure où les flibustiers s’en prenaient principalement à des pays d’Amérique centrale ou des Caraïbes, leur réussite était susceptible d’amener à la livraison, « clé en main » pourrait-on dire, d’un ou plusieurs territoires prêts à intégrer rapidement l’Union en tant qu’États esclavagistes – compte tenu de leur nature propice à la culture du coton, du tabac ou de la canne à sucre. L’existence de sociétés secrètes censées poursuivre ce but, tels par exemple les « Chevaliers du Cercle d’Or », alimentait les fantasmes et les peurs des abolitionnistes.

Les nouveaux pirates

WilliamWalkerLe plus connu de ces flibustiers fut sans doute William Walker. Inspiré par le Français Gaston de Raousset-Boulbon, qui avait tenté de conquérir à son profit la province mexicaine de Sonora en 1852, Walker s’embarqua l’année suivante dans une expédition en Basse-Californie. Avec quelques dizaines d’hommes, il parvint à s’emparer de La Paz, puis d’Ensenada, proclamant la naissance d’une « République de Basse-Californie » dont il devint évidemment le président, en novembre 1853. En janvier suivant, Walker annexa unilatéralement Sonora. Toutefois, la réaction de l’armée mexicaine le força à rentrer aux États-Unis dès mai 1854. Il y fut jugé pour sa violation du Neutrality Act et… acquitté au terme d’un simulacre de procès, le jury populaire étant intégralement acquis à sa cause. À sa suite, son inspirateur Raousset-Boulbon allait tenter de nouveau sa chance. Mais le Français, vaincu et capturé, allait être fusillé par les autorités mexicaines.

Toujours en 1854, le début d’une guerre civile au Nicaragua allait offrir à Walker une nouvelle occasion. Engagé comme mercenaire par le chef rebelle Patricio Rivas, Walker débarqua au Nicaragua en mai 1855 avec, cette fois, quelques centaines de compagnons. Les Américains finirent par prendre le contrôle du pays, installant Rivas à la présidence pendant que Walker devenait chef de l’armée – et, en pratique, le véritable maître du Nicaragua. Le flibustier n’entendait pas s’arrêter en si bon chemin, mais son ambition scella sa chute : ses velléités de restaurer la République fédérale d’Amérique centrale, un État regroupant Nicaragua, Guatemala, Honduras, Salvador et Costa Rica, et dissout en 1838, suscitèrent l’inquiétude de ses voisins. Ceux-ci se lancèrent dans une guerre préventive en février 1856, à l’instigation du président costaricien, et les opérations tournèrent rapidement en défaveur des Nicaraguayens.

Walker tenta d’appeler les États-Unis à l’aide. Écartant Rivas pour se proclamer lui-même président en juillet 1856, il instaura l’anglais comme langue officielle dans l’espoir que l’opinion publique sudiste ferait pression en sa faveur. Une de ses premières mesures en tant que chef de l’État fut de rétablir l’esclavage, aboli en 1824. Ce mouvement le rendit effectivement populaire dans le Sud, mais cela ne suffit pas. L’administration Pierce ne tarda pas à lui retirer la reconnaissance officielle qu’elle lui avait accordée lorsqu’il s’avéra que sa situation militaire était sans espoir. En décembre, Walker dut abandonner Granada, alors capitale du Nicaragua. Le 1er mai 1857, il se constitua prisonnier à bord d’un navire de la marine des États-Unis qui le ramena à New York. Acclamé en héros, il put sans difficultés mettre sur pied une nouvelle expédition depuis la Nouvelle-Orléans.

central_america_1892Carte de l'Amérique centrale, ici en 1892 (cartothèque Perry-Castaneda).

Cette fois, le navire transportant Walker et ses compagnons fut arraisonné par un bâtiment de l’U.S. Navy peu après son départ, et les flibustiers furent ramenés à leur point de départ. Après s’être fait oublier pendant quelques temps, William Walker réunit de nouveau des soutiens après la publication de ses mémoires. Peu après, il trouva une occasion de retourner en Amérique centrale, cette fois au Honduras, sur l’appel de colons anglophones. Les choses, cependant, tournèrent mal, et Walker dut remettre sa personne à un officier de la marine anglaise. Malheureusement pour lui, le gouvernement britannique commençait à être sérieusement agacé par ses agissements, qui compromettaient les intérêts du Royaume-Uni dans la région. Au lieu d’être extradé vers les États-Unis, Walker fut livré aux autorités honduriennes, qui le firent fusiller le 12 septembre 1860.

Cuba et le manifeste d’Ostende

John_A_QuitmanL’Amérique centrale n’était pas le seul centre d’intérêt des flibustiers et de leurs soutiens esclavagistes. La vague de révolutions qui avait privé l’Espagne de son empire colonial lui avait laissé quelques miettes dans les Caraïbes. Porto Rico, et plus encore Cuba, aiguisaient la convoitise des partisans de l’institution particulière. Non seulement ces îles abritaient une agriculture de plantation similaire à celle du Sud, mais l’esclavage y était toujours pratiqué – il ne serait aboli qu’en 1863 à Porto Rico et 1866 à Cuba. Qui plus est, cette dernière était secouée périodiquement par des mouvements révolutionnaires, formant un terreau propice à la flibuste. Une de ces révolutions manquées, en 1848, entraîna la fuite aux États-Unis d’un de ces indépendantistes, Narciso Lopez.

Ce dernier organisa dès 1849 une expédition que le président Zachary Taylor fit intercepter par l’U.S. Navy. Sans se décourager, Lopez entreprit aussitôt l’organisation d’une nouvelle aventure. Comme les autres flibustiers, l’exilé cubain avait compris que ses meilleurs soutiens étaient à rechercher dans le Sud. Il sollicita de l’aide dans les milieux politiques de l’État du Mississippi. Le sénateur Jefferson Davis refusa de l’accompagner sur le terrain, mais son influence permit à Lopez d’obtenir le soutien du gouverneur du Mississippi, John Quitman, qui avait été général durant la guerre contre le Mexique. En mai 1850, Lopez débarqua à Cardenas avec pas moins de 600 flibustiers américains et exilés cubains. Toutefois, la population accueillit ses hommes en envahisseurs plutôt qu’en libérateurs, et l’expédition de Lopez dut rembarquer pour éviter l’anéantissement.

Les complicités de Lopez étant connues, Quitman et ses autres soutiens furent inculpés de violation du Neutrality Act, et le premier dut abandonner son poste de gouverneur – sans toutefois être condamné. Lopez fut laissé libre et, à l’instar de la plupart des autres flibustiers célèbres, ne se tint pas tranquille très longtemps. Le 12 août 1851, il débarqua de nouveau à Cuba avec 400 compagnons. Derechef, celui qui espérait soulever les Cubains pour sa cause n’obtint guère que leur hostilité. Mais cette fois, Lopez y ajouta une erreur sur le plan militaire, divisant ses maigres forces face à un ennemi supérieur en nombre. Encerclé et capturé, il trouva la mort de la même manière que bien des flibustiers, avant et après lui : devant un peloton d’exécution de la Havane, le 1er septembre 1851.

PSoulL’élection de Franklin Pierce, plutôt laxiste – pour ne pas dire bienveillant – à l’égard des intérêts esclavagistes en général, et des agissements des flibustiers en particulier, ranima les visées sur Cuba. John Quitman, nullement dissuadé par les conséquences de son échec précédent, se mit de nouveau en tête de s’emparer de la colonie espagnole. Associé à un ancien officier de l’armée régulière et futur général confédéré, Mansfield Lovell, Quitman se prépara pendant près d’un an. Son projet d’expédition, attirant les volontaires par centaines, fut en quelque sorte victime de son succès. Au printemps 1854, le gouvernement fédéral, craignant les répercussions internationales et déjà aux prises avec l’agitation générée par la loi Kansas-Nebraska, obligea Quitman à mettre un terme à l’aventure avant même qu’elle n’ait commencé. Cela ne l’empêcha nullement d’être élu représentant du Mississippi au Congrès en 1855, un siège qu’il allait conserver jusqu’à sa mort en 1858.

L’administration Pierce continua néanmoins à envisager sérieusement l’acquisition de Cuba. Quelques mois à peine après l’expédition avortée de Quitman, le secrétaire d’État William Marcy ordonna à ses principaux ambassadeurs en Europe – Pierre Soulé en Espagne, James Buchanan en Grande-Bretagne et John Mason en France – de se réunir pour discuter de la question à Ostende, en Belgique, en octobre 1854. Buchanan avait déjà proposé d’acheter Cuba à l’Espagne à l’époque où il était lui-même secrétaire d’État, sous la présidence de James Polk. Les trois diplomates conclurent que l’annexion de Cuba, sous une forme ou sous une autre, était absolument nécessaire et devait être prioritaire dans la politique étrangère des États-Unis. Le document ainsi rédigé, rendu public au début de 1855, fut rapidement surnommé « manifeste d’Ostende ». Vu comme servant uniquement les intérêts des propriétaires d’esclaves, il suscita un tel tollé dans le Nord que l’idée d’acquérir Cuba retomba rapidement au second plan.

En ayant la faiblesse d’accéder aux demandes de la minorité esclavagistes pour sauvegarder l’assise électorale du parti démocrate dans le Sud, Franklin Pierce renforça la conviction, parmi beaucoup de Nordistes jusque-là modérés, que le gouvernement fédéral était désormais aux ordres d’un « pouvoir servile » (Slave Power) qui ne défendait que son intérêt propre. Les velléités d’expansion territoriale que résumait le manifeste d’Ostende s’ajoutaient au Fugitive Slave Act et à la loi Kansas-Nebraska, alimentant ainsi l’influence croissante des abolitionnistes sur l’opinion publique nordiste et la montée en puissance du parti républicain. Les quatre années de la présidence Pierce élargirent comme jamais la faille que la crise de nullification avait ouverte vingt ans plus tôt entre le Nord et le Sud.

L’agression contre Charles Sumner

La situation au Kansas provoquait des séances plus qu’animées au Congrès, les adversaires de l’esclavage donnant toujours plus de la voix contre les ingérences missouriennes dans le territoire. Le sénateur du Massachusetts Charles Sumner fut le plus virulent : le 20 mai 1856, dans un discours interminable (il avait commencé la veille) intitulé « Le crime contre le Kansas », il s’en prit vertement à son homologue de Caroline du Sud Andrew Butler, qui avait aidé Stephen Douglas à rédiger la loi Kansas-Nebraska. Sumner décrivit Butler par le biais d’une métaphore particulièrement injurieuse, le comparant à un homme hypnotisé par une maîtresse qu’il désigna ainsi : « je veux parler de cette traînée, l’esclavage » (I mean the harlot, slavery). Le surlendemain, Preston Brooks, représentant de la Caroline du Sud et neveu de Butler, entreprit de venger l’honneur de son État et de son oncle en frappant violemment Sumner à la tête à coups de canne, et ne s’arrêta que lorsque celle-ci se brisa – quand bien même Sumner était alors déjà à terre dans une mare de sang.

Southern_ChivalryL’incident suscita l’indignation des Nordistes, qui voyaient là une atteinte intolérable à la liberté d’expression perpétrée au cœur même du Capitole, et réjouit les Sudistes qui estimaient que l’outrage commis par Sumner à leur endroit avait ainsi été justement réparé. Il creusa le fossé entre les deux camps : pour les Nordistes, en plus d’avoir le mauvais goût d’être partisans d’une institution a minima discutable, les Sudistes étaient également désormais des brutes plus promptes à se battre qu’à débattre – une image en contradiction avec le savoir-vivre et le code d’honneur dont se revendiquait non seulement l’aristocratie terrienne du Sud, mais également, dans une large mesure, toutes les couches de la société sudiste. Cette culture sudiste commune – véritable ébauche de conscience nationale – explique en grande partie pourquoi des paysans trop pauvres pour posséder des esclaves, et qui n’avaient aucun intérêt direct au maintien de « l’institution particulière », allaient pourtant rallier les vues de la minorité sécessionniste.

L’agression de Sumner eut lieu juste avant que les deux principaux partis tinssent leurs conventions respectives en vue de désigner leurs candidats à l’élection présidentielle de 1856. Le parti américain des Know-Nothings avait déjà choisi le sien. Les nativistes avaient largement bénéficié de l’implosion du parti whig lors du passage de la loi Kansas-Nebraska. Les whigs qui n’avaient pas rejoint le parti républicain naissant s’étaient majoritairement ralliés au nativisme. Parmi, l’ancien président Millard Fillmore fit office de figure de proue. S’il ne rallia au final qu’un seul État, le Maryland, il conquit plus de 20% des suffrages populaires, en particulier dans le Sud où il représentait la seule alternative crédible au candidat démocrate. Dans le Nord, Fillmore fut surtout populaire dans les villes de la côte atlantique, les plus concernées par la question de l’immigration. Les Know-Nothings avaient pris soin d’éluder la question de l’esclavage, même s’ils n’étaient pas foncièrement hostiles à l’institution particulière – ne serait-ce que parce que les Noirs libres étaient perçus comme tirant les salaires vers le bas de la même manière que les immigrants.

James_BuchananL’élection présidentielle de 1856

La crise du « Kansas sanglant », comme l’intitulait la presse nordiste, fut l’occasion pour le président Pierce de saborder ce qui lui restait de crédibilité. S’en tenant aux apparences, Pierce considéra comme illégale et séditieuse l’assemblée « fantôme » réunie par les abolitionnistes du Kansas… même après qu’une commission d’enquête du Congrès eût démontré les fraudes massives qui avaient mené à l’élection de l’assemblée « légitime » esclavagiste. Ceci jeta le doute sur sa capacité à briguer sa propre succession, et ce jusque dans son propre parti. Lorsque la convention démocrate se réunit en juin 1856, il se retrouva en concurrence avec James Buchanan et Stephen Douglas. Buchanan eut d’emblée davantage de voix que Pierce et chaque tour de scrutin vit le soutien au président sortant s’émousser. Au quinzième tour, les délégués qui le soutenaient encore le lâchèrent complètement, reportant leurs voix sur Douglas et Buchanan. Ce dernier ayant l’avantage, les délégués démocrates le désignèrent finalement candidat à l’unanimité au dix-septième tour.

John_C_BreckinridgeL’ancien ambassadeur à Londres était peut-être un personnage encore plus falot que Pierce. Il avait surtout pour lui d’être, comme son prédécesseur, « un Nordiste avec des idées sudistes ». Ce choix était confirmé par le candidat à la vice-présidence, un Sudiste défenseur de l’esclavage, John Breckinridge. Face à eux, les républicains montrèrent qu’il faudrait désormais compter avec eux. Ils choisirent comme candidat un des principaux protagonistes de la conquête de la Californie en 1846, John Frémont. Celui-ci mena une campagne vigoureuse contre l’extension de l’esclavage, qualifié dans ses discours de « relique de la barbarie ». Les démocrates le contrèrent avec peine, insistant sur le fait que l’arrivée à la Maison Blanche d’un abolitionniste ne pourrait qu’aboutir à une guerre civile. Ils enlevèrent 20 États, dont tous ceux où l’esclavage était pratiqué – hormis le Maryland qui échut à Fillmore, le candidat du parti américain – et Buchanan fut élu.

L’enseignement le plus important de l’élection était la division géographique du pays : c’était la première fois que les suffrages étaient répartis de manière aussi franche entre le Nord et le Sud. Une distribution qui n’échappa pas aux partisans de l’esclavage et leur tint lieu de sérieux avertissement. En effet, il aurait suffit que Frémont enlève la Pennsylvanie et y ajoute l’Illinois ou l’Indiana pour battre Buchanan. Pour ces deux derniers États, il s’en était fallu de quelques milliers de voix. Buchanan avait largement enlevé la Pennsylvanie, mais le fait qu’il était originaire de cet État n’y était pas totalement étranger. L’attitude radicale de Frémont avait fait le jeu de la rhétorique démocrate, lui aliénant les électeurs les plus inquiets. Mais que les républicains adoptent une position plus modérée, et l’élection de 1860 serait sans doute une toute autre histoire.

Frmont-Dayton_1856PosterCe constat attisa les pires craintes des esclavagistes les plus radicaux, qu’on surnommait les « mangeurs de feu » - ce qui allait bien tant à leur rhétorique enflammée qu’à leurs prises de position sans compromis, l’un de ces politiciens ayant même été jusqu’à prénommer, à l’époque de la crise de nullification, l’un de ses fils States Rights. Leur raisonnement était le suivant : la Chambre des représentants était majoritairement nordiste et le Sénat l’était également désormais (il le serait d’autant plus après l’admission en tant qu’États libres du Minnesota en 1858 et de l’Oregon l’année suivante). La seule garantie qui leur restait résidait dans les efforts du pouvoir exécutif pour maintenir l’Union intacte. Qu’un abolitionniste soit élu président et ce verrou sautait, laissant les États esclavagistes virtuellement sans défense institutionnelle.

Le seul recours entrevu par les « mangeurs de feu », en pareil cas, était donc la sécession : quitter l’Union pour ne pas risquer de se voir imposer des restrictions quant à l’esclavage – sachant que dans leur logique, toute restriction était vue comme le premier pas vers l’abolition. La sécession n’était plus seulement un moyen de pression mais devenait une fin en soi. En outre, elle relevait selon ses promoteurs du légitime « droit à la révolution » que la déclaration d’indépendance de 1776 avait explicitement établi. Mais ses opposants avaient eux aussi des arguments juridiques majeurs à faire valoir : la permanence et l’inaliénabilité de l’Union, affirmées par la Constitution fédérale de 1788.

DredScott

L’arrêt Dred Scott

Une fois en place, l’administration Buchanan s’efforça de régler la crise au Kansas, en ayant toujours à l’esprit la nécessité d’éviter l’implosion du pays en se conciliant les esclavagistes les plus radicaux. En 1857, la législature « légale » du Kansas élabora un projet d’institutions baptisé « constitution de Lecompton », du nom de la localité où elle se réunissait. Favorable à l’esclavage, ce texte reçut le soutien du président Buchanan, pressé de faire entrer le Kansas dans l’Union en tant qu’État esclavagiste. Le vote de ratification fut purement et simplement boycotté par les abolitionnistes, mais le Congrès refusa de valider le scrutin et demanda la tenue d’un nouveau référendum. Cette fois-ci, ce furent les partisans de la constitution de Lecompton qui s’abstinrent en signe de protestation, et elle fut rejetée pour de bon. C’est seulement en 1859 que des élections vraiment libres purent être organisées au Kansas ; une constitution prohibant l’esclavage fut alors adoptée et validée par la Chambre des représentants. Le Sénat allait cependant faire barrage jusqu’en 1861, et c’est seulement à cette date que le Kansas intégrerait l’Union comme État libre. Même le principe de la souveraineté populaire était désormais impuissant à soutenir l’esclavage.

Dans le même temps, un feuilleton juridique allait déchaîner les passions, toujours avec l’esclavage pour thème. En 1830, un esclave du nom de Dred Scott fut « acheté » dans le Missouri par un médecin militaire, le docteur Emerson. Scott servit comme domestique auprès d’Emerson durant sa carrière, et le suivit au fil de ses affectations dans plusieurs territoires où l’esclavage était théoriquement interdit. Quand Emerson mourut prématurément en 1843, sa veuve hérita de tous ses biens, y compris de Scott, qui offrit alors de racheter sa liberté ainsi que celle de sa femme et de sa fille. Après le refus de la veuve Emerson, l’esclave l’attaqua en justice en 1846, considérant que ses séjours dans des territoires libres l’avaient affranchi de fait. Soutenu par des associations abolitionnistes qui lui fournirent des avocats, Dred Scott porta son affaire de tribunal en tribunal, un marathon juridique de plus de dix ans. Finalement, elle fut amenée en 1857 devant la plus haute juridiction, la Cour suprême des Etats-Unis.

Roger_B._TaneyCette dernière débouta le plaignant dans un jugement – « l’arrêt Dred Scott » – aux conséquences légales considérables. En effet, la Cour estima – dans la droite lignée du concept de droit des États – que le Congrès n’avait pas le pouvoir constitutionnel d’interdire l’esclavage dans les territoires, ce qui impliquait que toutes les dispositions précédentes en ce sens étaient nulles et non avenues. Ainsi, Scott ne pouvait arguer de son séjour dans le territoire du Wisconsin, par exemple, pour obtenir sa liberté. De plus, il fut considéré que changer de juridiction n’annulait pas la propriété privée : de fait, un propriétaire d’esclaves venant s’installer avec ceux-ci dans un territoire libre ne cessait pas de les détenir – ce qui questionnait implicitement jusqu’à la validité des lois interdisant l’esclavage dans le Nord. Enfin, les juges estimèrent que Scott n’avait de toute façon pas le droit d’ester en justice puisque les habitants d’origine africaine, qu’ils soient ou non des esclaves, n’étaient pas des citoyens américains. Ironie du sort, Dred Scott fut affranchi « à l’amiable » peu après la décision de la Cour. Il mourut de la tuberculose l’année suivante.

L’arrêt Dred Scott fit le bonheur des partisans de l’esclavage, qui voyaient là une preuve de la légitimité constitutionnelle tant de leur désir d’étendre leur institution particulière que de leur doctrine de droit des États en général, et une invitation à réclamer toujours plus de concessions. Persuadés par le jugement de la Cour suprême qu’ils pourraient in fine obtenir tout ce qu’ils voudraient, certains Sudistes allèrent même jusqu’à considérer qu’il faisait sauter toute restriction au fait de posséder des esclaves sur toute l’étendue du pays – un discours qui gagna en popularité dans le Sud. Mais ces vues extrêmes firent aussi le jeu des abolitionnistes. Pour eux, il était désormais clair que deux des trois pouvoirs, l’exécutif et le judiciaire, étaient noyautés par le Slave Power.

Ils alertèrent leurs concitoyens du danger encouru par la démocratie américaine, et du risque toujours plus grand de voir une minorité de quelques 350.000 propriétaires d’esclaves imposer ses vues sur un pays de 30 millions d’habitants. Jouant de la peur des Nordistes de voir l’esclavage étendu jusque chez eux, les républicains gagnèrent en audience dans les quelques États qui leur avaient manqué pour remporter l’élection présidentielle de 1856. À l’inverse, le parti démocrate commença à imploser. Les démocrates nordistes avaient bien du mal à justifier auprès de leur électorat des positions de plus en plus extrêmes de leurs homologues du Sud. En résumé, les positions se radicalisaient encore davantage de part et d’autre, alimentant la spirale infernale, et la nation était toujours plus divisée.

La controverse engendrée par l’arrêt Dred Scott ne fit pas démarrer le mandat de Buchanan sous les meilleurs auspices. Si la nouvelle administration put régler – non sans mal – la crise au Kansas, et fut globalement moins maladroite que celle de Pierce dans son attitude vis-à-vis de l’esclavage, elle ne put enrayer la radicalisation des positions des uns et des autres – et encore moins leur diffusion de plus en plus large au sein de l’opinion publique. Tiraillé entre son attachement à l’Union, la logique de son parti, et le noyautage de son cabinet par des partisans de la sécession, Buchanan n’avait pas l’envergure nécessaire pour faire face à une telle crise, et la fin de son mandat allait le voir complètement dépassé par les événements. Il ne manquait plus grand-chose pour aboutir à la guerre civile : un peu de violence, et l’élection d’un républicain à la magistrature suprême. L’une et l’autre n’allaient pas se faire attendre très longtemps.

Les débats Lincoln-Douglas

Au sein du Congrès, contrairement aux représentants qui sont élus pour deux ans, les sénateurs sont désignés pour des mandats de six ans, leurs sièges étant renouvelés par tiers tous les deux ans. Les années paires sont donc toujours années d’élections : législatives pour la Chambre des représentants, législatives partielles pour le Sénat, et présidentielles une fois sur deux. 1858 ne fit pas exception à la règle, apportant aux républicains une victoire historique à la Chambre : avec 116 sièges sur 238, ils n’obtinrent certes qu’une majorité relative, mais la complicité de certains démocrates nordistes hostiles à l’extension de l’esclavage leur permit de diriger de facto la Chambre. Toutefois, c’est la campagne pour l’élection sénatoriale partielle qui allait attirer l’attention du public.

Un des sièges à renouveler était celui de Stephen Douglas dans l’Illinois. Le père de la loi Kansas-Nebraska achevait son second mandat dans une position difficile. Fidèle jusqu’au bout à la doctrine de la souveraineté populaire, il avait accepté le rejet de la constitution de Lecompton par les électeurs du Kansas, au grand dam de Buchanan et des démocrates sudistes. Il restait néanmoins une figure emblématique du parti démocrate dans le Nord. L’homme qui se présenta contre lui sous l’étiquette républicaine était un avocat renommé de l’Illinois, Abraham Lincoln. Élu représentant de cet État en 1846, cet ancien whig n’avait accompli qu’un seul mandat avant de retourner à son métier, son hostilité à la guerre contre le Mexique lui ayant coûté cher sur le plan politique. La naissance du parti républicain sur une base abolitionniste, en 1854, lui avait donné l’occasion de revenir sur le devant de la scène.

Abraham_Lincoln_1860Lincoln marqua ses contemporains par son éloquence à l’occasion d’un discours qu’il prononça le 16 juin 1858, à l’occasion de son investiture par les délégués de son parti. Il y définit comme suit ce qui allait être la base de son argumentaire durant la campagne : « Une maison divisée contre elle-même ne peut rester debout [NdA : A house divided against itself cannot stand en anglais]. Je crois que ce gouvernement ne peut demeurer perpétuellement à demi esclave ou à demi libre. Je ne m’attends pas à ce que l’Union soit dissoute – je ne m’attends pas à ce que la maison s’écroule – mais je m’attends à ce qu’elle cesse d’être divisée. Elle deviendra intégralement l’une ou l’autre. Ou bien les opposants de l’esclavage en arrêteront la diffusion, et le contiendront jusqu’à ce que l’opinion publique comprenne qu’il est en route vers son extinction finale. Ou bien ses défenseurs le répandront, jusqu’à ce qu’il devienne légal dans tous les États, les anciens autant que les nouveaux – dans le Nord autant que dans le Sud. »

Ce raisonnement pourrait passer pour un sophisme de la plus belle espèce – en l’occurrence un faux dilemme – si Lincoln ne l’avait pas basé sur deux faits indéniables qu’étaient la loi Kansas-Nebraska et l’arrêt Dred Scott. Pour lui, ces deux éléments fournissaient la preuve que les démocrates, en soutenant les partisans de l’esclavage, visaient simplement à légaliser l’institution servile dans tout le pays. Le discours dit de la « maison divisée » allait attirer sur lui – et, par conséquent, sur la campagne en Illinois – l’attention de la presse nationale. Lincoln et Douglas commencèrent d’abord par donner des meetings séparés dans les mêmes villes à un jour d’intervalle, puis acceptèrent de les transformer en débats où chacun prendrait tour à tour la parole. En tout, sept de ces débats eurent lieu, d’août à octobre 1858, toujours selon le même format : l’un des deux hommes s’exprimait pendant une heure, son adversaire lui répliquait pendant une heure et demie, avant que le premier orateur ne conclue en trente minutes.

lincoln_douglas_ottawaDouglas contra Lincoln en jouant sur les craintes des électeurs. Il assimila ainsi Lincoln à ce que les démocrates appelaient les « républicains noirs », des partisans non seulement de l’abolition de l’esclavage, mais également de l’égalité de droits entre Noirs et Blancs. À une époque où la majorité des Américains concevaient leur nation comme exclusivement blanche, l’argument fit mouche – même s’il reposait sur une déformation grossière du discours de Lincoln. Les électeurs de l’Illinois – comme ceux du Midwest en général – voyaient les Noirs libres comme des concurrents dans l’attribution de nouvelles terres. Le candidat républicain récusa ces affirmations, répétant à plusieurs reprises qu’il ne se basait que sur la Déclaration d’indépendance de 1776, laquelle proclamait que tous les hommes étaient créés égaux, égalité qui impliquait pour eux le droit à la liberté.

Les sénateurs étant désignés au suffrage indirect (il faudra attendre 1913 pour que l’élection directe devienne la norme), le scrutin de novembre apporta une courte majorité aux démocrates et Douglas fut élu. Malgré tout, l’écart avec Lincoln avait été suffisamment resserré pour penser que l’Illinois, comme le reste du Midwest, était désormais en mesure de tomber dans l’escarcelle républicaine à la prochaine élection. Ses débats avec Douglas avaient surtout valu à Lincoln une notoriété considérable, ayant été largement couverts par la presse de tout le pays. Une compilation de ses discours allait d’ailleurs remporter un franc succès éditorial. De surcroît, la campagne de 1858 avait permis à Lincoln de clarifier ce qui allait être le programme républicain en 1860 : une position modérée, où il n’était plus question que de stopper l’expansion de l’esclavage sans l’abolir là où il était pratiqué. Lincoln considérant la disparition de l’institution servile comme inéluctable, sa fin ne serait alors plus qu’une question de temps. Le discours des démocrates, qui affirmait que l’élection d’un républicain à la présidence signifiait l’abolition et donc la guerre civile, s’en voyait rendu caduc.

John_Brown_portrait_1859John Brown et le raid sur Harper’s Ferry

Le 16 octobre 1859 à la tombée de la nuit, un groupe de 18 hommes armés pénètre dans la petite ville de Harper’s Ferry, dans le nord de l’État de Virginie ; à leur tête, John Brown. Le militant abolitionniste, parti du Kansas, a passé les deux années précédentes à parcourir le Nord plus ou moins clandestinement, afin de s’assurer financement, soutiens et préparation pour son projet : rien de moins qu’en finir définitivement avec l’esclavage en déclenchant une révolte armée de tous les Noirs du Sud. Le plan de Brown consiste à s’emparer de l’arsenal fédéral situé à Harper’s Ferry, qui renferme une manufacture d’armes légères, 100.000 fusils et des tonnes de munitions. Une fois ce succès assuré, pense Brown, les esclaves des alentours se soulèveront en masse ; le contenu de l’arsenal permettra d’en faire une armée qui, alimentée par les quatre millions de Noirs asservis que compte le pays, écrasera les forces esclavagistes à travers tout le Sud.

Afin de paralyser toute résistance, le groupe s’empare d’abord du chef de la milice locale et prend plusieurs autres otages. Puis il se dirige vers la gare, pour couper les lignes télégraphiques et isoler la ville du monde extérieur. Il y intercepte un train de la compagnie B&O (Baltimore and Ohio) qui faisait escale à ce moment précis. Ironiquement, la première victime du raid est un porteur de bagages de la compagnie ferroviaire, un ancien esclave affranchi qui est tué en tentant d’empêcher les hommes de Brown de prendre le contrôle du train. Mais de manière inexplicable, les assaillants laissent le train poursuivre sa route peu après. Celui-ci arrivera le lendemain matin à Washington, alertant les autorités fédérales.

HWFireHouseBrownLes insurgés marchent ensuite sur l’arsenal, surprennent et désarment aisément les rares sentinelles, et se rendent maîtres de lieux. Toutefois, l’accrochage à la gare a attiré l’attention de quelques civils, qui usent alors de leurs armes personnelles pour échanger des coups de feu avec les hommes de Brown. Ces derniers répandent le mot de leur raid à travers la ville pour pousser les esclaves qui s’y trouvent à l’insurrection, mais leurs espoirs sont déçus et seule une poignée vient se joindre à eux. Au lever du jour, les assaillants sont toujours dans l’arsenal alors qu’ouvriers de la manufacture, miliciens et habitants armés de la ville commencent à l’entourer. L’encerclement sera complet quand une compagnie de miliciens venus du Maryland tout proche occupera le pont enjambant le Potomac, coupant aux insurgés leur voie de retraite vers le Nord. Pris au piège, Brown et ses hommes se retranchent, avec leurs otages, dans un des ateliers de l’arsenal. Une fusillade intermittente a lieu toute la journée entre les assiégeants, qui sont « ravitaillés » par les saloons de la ville et sont pour la plupart ivres, et les assiégés. Plusieurs personnes sont tuées de part et d’autre, dont le maire de Harper’s Ferry et deux des fils de Brown.

Pendant ce temps, à Washington, le président Buchanan ordonne l’envoi de l’armée régulière pour reprendre le contrôle de l’arsenal. Celle-ci étant cependant de taille très modeste, peu de troupes sont disponibles. On constitue finalement une force d’intervention ad hoc constituée d’une compagnie de Marines et confiée à deux officiers de cavalerie tous deux originaires de Virginie, le lieutenant-colonel Robert Lee qui se trouvait là en permission, et le lieutenant James « J.E.B. » Stuart qui se porte volontaire. Transportés par chemin de fer, les militaires arrivent sur place dans la soirée. Le 18 octobre au matin, après que Brown ait refusé de se rendre, les Marines donnent l’assaut, enfoncent la porte de l’atelier en utilisant une échelle comme bélier, et maîtrisent les insurgés en quelques minutes. Brown, blessé à la nuque par un coup de sabre, est capturé. En tout, 17 personnes trouvent la mort.

JohnBrownFort2007L’activiste est aussitôt jugé dans un procès expéditif, et promptement condamné à mort. Le Sud réclame – et obtient – vengeance contre celui qui a osé vouloir dresser les esclaves contre leurs maîtres. Mais malgré son fanatisme et la violence de ses actes, John Brown est vu comme un martyr dans le Nord, notamment parce qu’il a été jugé par une cour virginienne alors qu’il a été arrêté sur une propriété fédérale – ce qui aurait dû normalement le conduire devant un tribunal fédéral, tenu par les Nordistes pour plus impartial – et parce qu’il a été condamné pour trahison alors qu’il n’était pas citoyen de l’État de Virginie. Brown est finalement pendu le 2 décembre 1859. Peu de temps après sa mort sera écrite en son honneur une chanson baptisée John Brown’s Body qui deviendra plus tard The Battle Hymn of the Republic, une des chansons de marche les plus populaires dans les armées nordistes.

La mort de John Brown fut à ce point séminale dans l’histoire de la guerre de Sécession qu’il en est parfois considéré comme le premier tué, ou que son raid sur Harper’s Ferry fut l’occasion des premiers coups de feu, symboliquement, du conflit. Division géographique, radicalisation des positions des uns et des autres, peurs réciproques, et maintenant violence : en cette fin d’année 1859, tous les ingrédients d’une guerre civile sont réunis. Il ne manque plus qu’un ultime déclencheur pour que le ressort se détende : ce sera l’élection présidentielle de 1860. Le matin de son exécution, Brown écrivit quelques mots auxquels la suite des événements allait donner une dimension prophétique évidente : « Moi, John Brown, je suis à présent convaincu que les crimes de cette nation coupable ne pourront plus être lavés que dans le sang. » Candeur ou hypocrisie, le militant abolitionniste ajouta « Je me suis, comme je le pense à présent, vainement flatté à l’idée de pouvoir y parvenir sans trop en faire couler. »