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Slave-PenL’économie sudiste atteignit des sommets, mais cette prospérité – au moins dans les vues de ceux qui en bénéficiaient le plus directement – reposait sur deux piliers : il fallait toujours plus d’esclaves, et toujours plus de terres. Que ce soit en voulant interdire le travail servile ou en empêchant de l’étendre dans les territoires nouvellement acquis dans l’Ouest, l’abolitionnisme menaçait l’un et l’autre. On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’extension de « l’institution particulière » revêtait pour les partisans de l’esclavage – et du système économique, politique et social qu’il sous-tendait – un caractère crucial. À cela s’ajoutait des considérations d’ordre politique et institutionnel.

Un fragile équilibre

Comme on l’a vu, la constitution de 1788 dotait les États-Unis d’un pouvoir législatif bicaméral, avec un Sénat où les États étaient égaux entre eux, et une Chambre où ils étaient représentés proportionnellement à leur population. Moins peuplés que le Nord, les États esclavagistes du Sud étaient désavantagés sur ce plan. La règle des trois-cinquièmes avait permis de compenser cela, assurant un équilibre à la Chambre entre États libres et esclavagistes. Confrontés à la montée de l’abolitionnisme avec la vague d’abolition dans le Nord et l’interdiction de la traite, les partisans de l’esclavage voyaient dans l’équilibre des différentes institutions fédérales autant de garanties contre l’arrivée au pouvoir d’un président abolitionniste, et une tentative de sa part pour imposer aux États du Sud la fin de leur « institution particulière ».

Toutefois, la structure démographique du pays ne tarda pas à changer. La population passa de quatre millions d’habitants en 1790 à près de dix entre 1790 et 1820. Surtout, le Nord se peuplait légèrement plus vite que le Sud, d’autant que la large proportion d’esclaves dans ce dernier signifiait que, malgré la règle des trois-cinquièmes, les États libres, où l’esclavage était interdit, étaient en train de devenir majoritaires à la Chambre des représentants. Il restait néanmoins le Sénat, où c’était cette fois le nombre d’États qui prévalait, indépendamment de leur population. À mesure que les territoires de l’Ouest se peuplaient et accédaient au statut d’État, l’équilibre numérique entre ceux qui autorisaient l’esclavage et ceux qui l’interdisaient devint donc un enjeu politique majeur.

Outre le Vermont, détaché de l’État de New York en 1791, l’ancien territoire du Nord-ouest avait donné naissance à trois États libres, puisque le gouvernement fédéral y avait interdit l’esclavage en 1787 : l’Ohio en 1803, l’Indiana en 1816, et l’Illinois en 1818. Comparativement, les territoires situés au sud de la rivière Ohio ayant été rattachés à des États esclavagistes, ils pratiquèrent l’esclavage à leur tour. Ainsi naquirent le Kentucky, détaché de la Virginie en 1792, et le Tennessee, séparé du reste de la Caroline du Nord en 1796. Les terres annexées à la Géorgie, quant à elles, donnèrent lieu à la création de deux États esclavagistes : le Mississippi en 1817 et l’Alabama en 1819. Après l’intégration de ce dernier à l’Union, celle-ci comptait vingt-deux États, celui de la Louisiane – beaucoup plus petit que le territoire acheté en 1803 – l’ayant rejointe en 1812. Cette dernière pratiquait aussi l’esclavage, déjà en usage sous les Français et les Espagnols.

usa1820Carte de l'évolution territoriale des États-Unis entre 1810 et 1820 (cartothèque Perry-Castaneda).

Toutefois, Nord et Sud étaient à égalité, car le New Jersey avait en quelque sorte « changé de camp ». L’esclavage y avait été aboli en 1804, selon une formule progressive inspirée de celles appliquées dans les années 1780 par les autres États abolitionnistes. Tous les enfants d’esclaves ayant vu le jour à l’intérieur de l’État après 1804 seraient considérés comme libres, mais astreints à servir comme « apprentis » chez le « propriétaire » de leurs parents jusqu’à 21 ans pour les filles et 25 ans pour les garçons ; ce système allait lui-même être supprimé en 1846. Ceux nés avant cette date demeuraient quant à eux esclaves en pratique, même s’ils étaient désormais désignés comme « apprentis à vie ». Au recensement de 1860, il restait dans le New Jersey dix-huit « apprentis à vie ».

Le compromis du Missouri

James_Tallmadge_by_Freeman_HuntEn 1819, le Congrès autorisa le territoire du Missouri à se doter d’une constitution, en vue de son intégration prochaine à l’Union. Cette ancienne partie de la Louisiane française pratiquait donc l’esclavage, n’étant pas concernée par l’ordonnance du Nord-ouest. Les bords de la rivière Missouri, en aval de la ville de Saint-Louis, y étaient propices à l’établissement de plantations. Toutefois, le représentant James Tallmadge, de l’État de New York, ajouta au projet de loi un amendement interdisant l’importation de nouveaux esclaves dans le Missouri, et l’obligeant à adopter un processus d’abolition progressive de l’esclavage – condition sine qua none à son admission au sein de l’Union. Les représentants du Nord votèrent cette résolution en masse à la Chambre, mais devant le tollé suscité parmi les esclavagistes, le Sénat bloqua le projet.

D’âpres débats s’engagèrent alors, qui durèrent près d’un an, vacances parlementaires exceptées. D’une part, le succès de l’amendement Tallmadge au sein de la Chambre montrait clairement que les abolitionnistes, s’ils le voulaient, pouvaient y faire voter des lois les avantageant – les États du Nord y étant désormais majoritaires. D’autre part, leur volonté de faire du Missouri un État libre menaçait l’équilibre du Sénat, risquant de priver le Sud du principal contre-pouvoir à même de défendre ses intérêts. La situation était encore aggravée par la question du Maine. Il s’agissait de la partie septentrionale du Massachusetts, dont elle était séparée par le New Hampshire. La majorité de ses habitants étaient favorables à la création d’un État qui leur serait propre, et au début de 1820 un projet de loi fut déposé en ce sens.

Les semaines suivantes amenèrent finalement à la création d’un compromis. Les abolitionnistes obtinrent une avancée majeure : le gouvernement fédéral interdirait totalement l’esclavage au nord du parallèle 36°30’ de latitude nord. Le Missouri se trouvait au-delà de cette ligne, ce qui impliquait qu’il devait abolir l’esclavage lui aussi. Néanmoins, pour satisfaire les partisans de l’esclavage, il y fut fait exception. Le Missouri intègrerait l’Union en tant qu’État esclavagiste, ce qui permettrait de préserver l’équilibre entre Nord et Sud, sachant que le Maine serait lui aussi intégré, mais comme État libre. L’influence de l’ancien « faucon » de la guerre de 1812, Henry Clay, s’avéra déterminante. Le 6 mars 1820, le « compromis du Missouri » – également appelé « compromis de 1820 » – fut officiellement mis en vigueur par le président Monroe. Le Maine intégra l’Union cette même année, le Missouri en 1821.

Missouri_Compromise_LineLes États-Unis après le compromis de 1820. En bleu, les États libres. En rouge, les États esclavagistes. En vert, la ligne du parallèle 36° 30' de latitude nord et sa position par rapport au territoire mexicain (en orange).

Sur le papier, le compromis du Missouri paraissait donner l’avantage aux abolitionnistes. En effet, les territoires au sud du parallèle 36°30’ étaient limités par la frontière mexicaine, alors que les autres s’étendaient jusqu’à l’océan Pacifique. La frontière avec le Mexique venait de faire l’objet d’un traité avec l’Espagne, l’indépendance du pays n’étant toujours pas acquise malgré une lutte entamée en 1810. Tout au plus le territoire restant – l’Arkansaw, bientôt rebaptisé Arkansas – permettrait-il de former un ou deux États, ce qui n’était rien en comparaison des possibilités offertes par les vastes étendues situées au nord de la ligne du compromis. Seule consolation pour les esclavagistes : le même traité, dit « Adams-Onis », avait officialisé l’achat de la Floride à l’Espagne, au prix de cinq millions de dollars. Avant d’en faire un État esclavagiste, il faudrait toutefois y soumettre les Indiens Séminoles qui l’habitaient.

Par-delà les frontières

Stephen_f_austinDans les années qui suivirent, le principe de l’équilibre entre États libres et États esclavagistes fut respecté. L’intégration de l’Arkansas, en 1836, fut compensée par l’admission, l’année suivante, du Michigan. Mais les habitants du Sud, y compris les plus farouches partisans de l’esclavage, étaient bien décidés à ne pas se limiter aux frontières officielles des États-Unis. Appliquant leur vision de la « destinée manifeste », leurs entreprises expansionnistes visaient aussi à la constitution de ce que McPherson appellera plus tard « un empire pour l’esclavage ». L’idée n’était pas nouvelle. En 1806, Aaron Burr, le vice-président sortant, avait été suspecté de vouloir prendre le contrôle d’une partie du Texas, alors espagnol. Bien que cette incertaine et trouble affaire se doublait d’ambitions personnelles et de considérations purement états-uniennes, l’idée de s’installer dans un territoire étranger pour en faciliter le rattachement ultérieur aux États-Unis ne fut pas oubliée.

En 1821, l’Espagne reconnut finalement l’indépendance du Mexique. Le généralissime des armées indépendantistes, Agustin de Iturbide, fut proclamé empereur ; renversé deux ans plus tard, il fut finalement exécuté en 1824. La même année, le nouveau gouvernement se dota d’une constitution adoptant un système fédéral, les « États Unis du Mexique » – une appellation qui est encore aujourd’hui le nom officiel du pays. Cette constitution laissait une assez large autonomie aux États fédérés. Le Texas, pratiquement vide de colons, y fut amalgamé dans l’État de « Coahuila y Tejas ». La situation de la population hispanophone y était précaire, car les colons s’y trouvaient en butte à l’hostilité des tribus indiennes de la région, principalement les Comanches et les Apaches. Dès 1822, le gouvernement mexicain encouragea l’immigration vers le Texas afin de faire pencher la balance en faveur des colons. À l’instigation de Stephen Austin, l’immense majorité de ceux qui s’installèrent au cours des années suivantes vinrent des États-Unis voisins. Nombre d’entre eux y amenèrent aussi leurs esclaves.

Durant la même période, le Mexique resta confronté à une instabilité politique considérable. La présidence du pays changea de mains à quinze reprises entre 1824 et 1836. La politique du gouvernement s’orienta graduellement vers une plus grande centralisation et en 1834, la constitution de 1824 fut abandonnée, et l'esclavage aboli. À cette date, et en dépit de mesures restrictives, l’immigration états-unienne vers le Texas avait connu un tel succès que les anglophones y étaient à présent quatre fois plus nombreux que les hispanophones. Sous l’égide d’Austin, les anglophones réclamaient leur propre État et le retour à la constitution de 1824. En réaction, le nouvel homme fort du gouvernement fédéral mexicain, Antonio Lopez de Santa Anna, entreprit de désarmer les milices que les Texans avaient formées. Le 2 octobre 1835, les colons anglophones du village de Gonzales accueillirent un détachement de l’armée mexicaine à coups de canons, déclenchant ainsi la Révolution texane.

SHouston_2Plus nombreux, les Texans furent initialement victorieux et prirent le contrôle de l’essentiel de la région avant la fin de l’année. Parallèlement, leur insurrection avait suscité l’enthousiasme aux États-Unis, et de nombreux volontaires, en particulier sudistes, se dirigèrent vers le Texas pour leur prêter main forte. Toutefois, les Mexicains ne restèrent pas sans réagir et dès janvier 1836, Santa Anna lança une contre-offensive qu’il mena personnellement. Fin février, ses armées victorieuses s’emparèrent de la capitale texane, San Antonio de Bexar. La garnison de la ville, réfugiée dans la mission catholique d’Alamo, tint jusqu’au 6 mars, date à laquelle elle fut anéantie. L’épisode a depuis fait l’objet d’une abondante mythologie, qui occulte souvent le fait que bien des Texans se battaient non seulement pour leur indépendance, mais aussi pour l’expansion d’un système esclavagiste.

Poursuivant sur sa lancée, Santa Anna se lança dans une répression brutale qui suscita même la réprobation de certains de ses subordonnées. Le 27 mars, plusieurs centaines de prisonniers texans furent ainsi exécutés sommairement à Goliad. Toutefois, le sacrifice de ces forces avait permis aux Texans de concentrer ce qu’il leur restait de troupes sous le commandement de Samuel Houston. Alors que Santa Anna avait repris sa marche vers le nord, Houston l’attaqua par surprise à San Jacinto, le 21 avril 1836. L’affrontement à sens unique qui en résultat tourna rapidement au massacre : près de la moitié de l’armée mexicaine fut tuée en quelques minutes et l’autre moitié capturée, Santa Anna inclus. À la merci de ses adversaires, ce dernier dut reconnaître l’indépendance du Texas. Ainsi naquit la République du Texas, anglophone et esclavagiste. Toutefois, le parlement mexicain refusa d’entériner l’accord conclu par Santa Anna, posant les jalons d’une nouvelle guerre aux conséquences autrement plus importantes.

En même temps que prenait fin le second mandat présidentiel de Monroe, s’achevait aussi « l’ère des bons sentiments » et la belle unanimité qui avait caractérisé la vie politique états-unienne au cours des années précédentes. La guerre de 1812 avait coûté très cher au gouvernement fédéral, et le pays était à ce point endetté que le président Madison avait dû, en 1816, faire exception à sa politique jeffersonienne en autorisant la réouverture de la Banque des États-Unis – une nouvelle fois en vertu d’une concession de vingt ans. Cette action avait rallié aux démocrates-républicains beaucoup d’anciens fédéralistes, mais ceux-ci n’avaient pas pour autant reniées leurs opinions sur la prééminence de l’État fédéral sur les États fédérés. À terme, les vieilles luttes revinrent sur le devant de la scène.

Mutations politiques

Lorsque se posa le problème de la succession de Monroe en 1824, la position de parti unique qu’était de facto celle du parti démocrate-républicain ne pouvait qu’attiser les rivalités entre ses membres, surtout si l’on songe à leurs opinions forcément très diverses. Au sein du parti, une nouvelle génération de politiciens s’efforçait de concilier les idéaux jeffersoniens avec une forme de pragmatisme inspirée directement du programme appliqué par Hamilton pendant l’ère fédéraliste. On y trouvait notamment le secrétaire à la Guerre du gouvernement Monroe, John Calhoun, originaire de Caroline du Sud ; John Quincy Adams, le fils du deuxième président des États-Unis John Adams ; et enfin, le président de la Chambre des représentants, Henry Clay.

Ce dernier était le principale idéologue de cette « jeune garde ». Tout en adhérant à la doctrine traditionnelle des démocrates-républicains sur certains plans, comme par exemple les libertés individuelles, Clay avait adopté presque totalement le système hamiltonien en ce qui concernait la politique économique. La pérennisation d’une banque centrale était pour lui indispensable pour contrôler la dette nationale. En outre, le gouvernement fédéral devait s’assurer des revenus suffisants, par deux moyens : le protectionnisme douanier d’une part, et la vente, à des prix élevés, des terres appartenant au gouvernement dans les territoires de l’Ouest. Les fonds ainsi générés serviraient non seulement à entretenir des forces armées dignes de ce nom, mais également d’alimenter le développement économique par la construction d’infrastructures routières et de voies navigables.

Ces moyens de communication favoriseraient le commerce, mais également l’agriculture, en lui assurant des débouchés pour ses excédents de production. En outre, des tarifs douaniers élevés n’étaient pas seulement une source de revenus directs : en protégeant les manufactures locales de la concurrence des biens fabriqués en Europe, ils favoriseraient l’industrie américaine et son développement. Enfin, la Banque des États-Unis assurerait la stabilité financière du tout. L’ensemble de ces mesures formaient une politique cohérente, que Clay baptisa « système américain » – pour mieux se démarquer du « système britannique » cher à Hamilton, et dont Clay entendait se préserver des excès. Pour Clay, son système profiterait à tous, parce que les terres agricoles de l’Ouest pourraient vendre leurs surplus à l’Est, le développement des industries du Nord permettrait au Sud d’y vendre son coton, et le Nord lui-même pourrait vendre ses biens manufacturés au Sud et à l’Ouest.

Henry_Clay_1831Cette politique était trop proche de l’idéologie fédéraliste pour ne pas éveiller la méfiance de la « vieille garde » démocrate-républicaine. Pour beaucoup de ses membres, Clay se trompait quand il estimait que son système bénéficierait à l’ensemble du pays. Pour eux, le protectionnisme douanier pénaliserait les exportations américaines de grain, de coton ou de tabac, puisque les partenaires commerciaux des États-Unis relèveraient leurs propres tarifs douaniers en représailles. De surcroît, l’essentiel du potentiel industriel du pays se situait dans le Nord, le reste du pays étant à peu près dépourvu des matières premières nécessaires – charbon et fer. À l’inverse, les exportations assuraient au reste du pays, et notamment au Sud, une véritable manne financière qui rendait superflu le développement d’une industrie domestique. Pour ses détracteurs, le « système américain » pénalisait le Sud au profit du seul Nord.

La politique prônée par Clay et ses partisans posait d’autres problèmes, plus idéologiques ceux-là, aux démocrates-républicains les plus conservateurs. En effet, la vente à des prix élevés des terres fédérales pénalisait la colonisation de l’Ouest, car elle en limitait l’accès aux acheteurs les plus aisés. C’était là favoriser les capitalistes et les spéculateurs, précisément l’effet pervers que Jefferson dénonçait en son temps lorsqu’il s’opposait à Hamilton. L’ironie de la chose était que Jefferson lui-même, et à sa suite nombre de ses partisans, était un planteur et un grand propriétaire terrien. Mais pour les démocrates-républicains du Sud, il fallait que tout citoyen puisse être propriétaire de sa terre. C’était le seul moyen d’en faire un homme libre, dont l’opinion politique ne serait pas soumise au clientélisme d’un employeur capitaliste. Peu importait que les grandes plantations ne laissassent aux petits paysans du Sud que des miettes à peine suffisantes à leur survie. Autre paradoxe, du reste, car cette situation rendait justement les « petits Blancs » dépendants de l’aristocratie terrienne sudiste, seule à même de leur acheter leurs excédents agricoles.

Le « tarif des abominations »

Andrew_JacksonLa frange conservatrice du parti démocrate-républicain finit par se regrouper derrière Andrew Jackson, qui avait vaincu les Anglais à la Nouvelle-Orléans en 1815. Après ses victoires, ce militaire natif du Tennessee s’était lancé dans une série de campagnes contre les tribus indiennes du Sud. Usant tour à tour de la force et de la négociation, il parvint à les obliger à céder une grande partie de leurs terres, ce qui le rendit populaire auprès de ses concitoyens. Il se signala également par sa rudesse. Quand il apparut que de nombreux esclaves de Géorgie s’enfuyaient pour se réfugier sous la protection des Séminoles de Floride, il n’hésita pas à envahir ce territoire, avant même que le traité Adams-Onis en ait entériné officiellement la cession par l’Espagne. Sa brève carrière politique, menée au moment où le Tennessee était devenu un État, était relancée et en 1823, Jackson devint sénateur.

À ce stade, les dissensions au sein du parti démocrate-républicain étaient devenues palpables. Au travers du débat autour du « système américain » de Clay, c’était le vieil affrontement entre les partisans d’un pouvoir fédéral fort et ceux des droits des États qui refaisait surface. Les démocrates-républicains étaient aussi divisés en vue de l’élection présidentielle de 1824 qu’ils avaient été unis autour de James Monroe, quatre ans plus tôt. Une convention nomma William Crawford, un conservateur, comme candidat à la présidence, mais elle avait été boudée par la majorité des délégués du parti. Les ambitions personnelles de chacun exacerbaient la situation. Clay se présenta à l’élection, mais également Adams, bien que les deux hommes eussent un programme similaire. Quant à Jackson, il dénonça la nomination de Crawford comme illégitime et posa lui aussi sa candidature, avec le soutien de son État et de la délégation démocrate-républicaine de Pennsylvanie.

WilliamHCrawford_by_JohnJarvisAndrew Jackson joua de la popularité que lui avait conférée sa carrière militaire. Se présentant comme un homme du peuple, il s’érigea en défenseur des valeurs jeffersoniennes, en les mâtinant de populisme. Aux yeux de beaucoup de ses contemporains, il personnifiait d’une certaine manière la petite paysannerie sudiste, pauvre, incapable de se payer le moindre esclave, mais attachée à sa terre, à son existence rurale, et hostile à l’industrialisation comme au capitalisme. Cette attitude lui valut le mépris de ses adversaires, dont beaucoup avaient au contraire une vision élitiste du gouvernement et craignaient, à l’instar jadis d’un Hamilton, les errements des masses ignorantes. Surnommé par ses détracteurs King Mob, « le roi des foules », Jackson recueillit les fruits de sa stratégie en enlevant douze États. Crawford, assez populaire dans le Sud, lui en ravit deux. Adams gagna dans les sept États du nord-est, tandis que Clay recueillit davantage de suffrages dans l’Ouest (trois États).

Si Jackson était donc en tête, il n’avait pas la majorité absolue au collège des grands électeurs lorsque ces derniers se réunirent. Assez curieusement, les partisans de Jackson s’entendirent avec ceux d’Adams pour soutenir l’élection à la vice-présidence de John Calhoun, partisan d’une application modérée du « système américain ». En revanche, il n’y eut pas d’entente au sujet de la magistrature suprême. Jackson recueillit 102 voix – 29 de moins que la majorité absolue – Adams 82, Crawford 40 et Clay 37. Comme en 1800, c’était à la Chambre des représentants de départager le scrutin. Clay, qui détestait Jackson, se retira de l’élection et apporta son soutien à Adams. Leurs adversaires furent en revanche incapables de s’accorder malgré la mauvaise santé de Crawford, et John Quincy Adams devint le sixième président des Etats-Unis. L’influence de Clay sur l’issue du scrutin suscita les plus vives protestations de Jackson, qui cria à la corruption, mais aussi l’inquiétude de Calhoun, qui voyait là une ingérence factionnelle dans le processus démocratique.

John_Q._Adams
Les droits de douane étaient alors traditionnellement révisés tous les quatre ans, l’année de l’élection présidentielle, et c’est finalement en 1828 qu’Adams fit voter par le Congrès un nouveau tarif douanier, très protectionniste. Celui-ci, surnommé « le tarif des abominations » par ses détracteurs, suscita une véritable levée de boucliers dans le Sud, et en particulier en Caroline du Sud – l’État d’origine de Calhoun. Le vice-président se brouilla définitivement avec Clay et Adams et rejoignit Jackson. Ce dernier se laissa porter par cette vague de mécontentement et constitua une nouvelle formation politique, le parti démocrate, dans l’optique de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu cette année-là. En réaction, Adams se présenta à sa propre succession sous l’étiquette de « national-républicain » : c’en était fini du parti démocrate-républicain. Le ralliement de Calhoun à Jackson, qui en fit son propre candidat à la vice-présidence, s’avéra décisif et ce dernier remporta l’élection.

Crise de nullification

Paradoxalement, alors qu’il avait été élu en partie à cause de son opposition aux mesures protectionnistes d’Adams, Andrew Jackson ne fit strictement rien pour les abroger une fois au pouvoir. Outre son opportunisme – il n’avait pas digéré sa défaite de 1824 et avait cherché sa revanche à tout prix – une des raisons de cette inertie était que Jackson entendait maintenant profiter de la manne financière induite par les droits de douane élevés pour rembourser la dette nationale. En particulier, le nouveau système de fortifications côtières dont le pays venait de se doter avait coûté une fortune. Jackson ignora donc les demandes répétées de Calhoun qui, en retour, mena une campagne de plus en plus musclée axée autour du principe de « nullification » : selon lui, il était légitime pour un État fédéré de déclarer nulle et non avenue une loi fédérale, si l’État concerné la jugeait anticonstitutionnelle. La brouille entre les deux hommes étant consommée, Jackson ne retint pas Calhoun comme colistier à l’élection de 1832, qu’il remporta contre Clay.

Martin_Van_BurenLes partisans de la nullification faisaient valoir à l’appui de leur opinion un précédent juridique. En 1798, les fédéralistes alors au pouvoir avaient fait voter une série de lois baptisées Alien and Sedition Acts. Rédigées en réaction à la Quasi-guerre et à l’influence supposée de la France révolutionnaire sur les démocrates-républicains, elles limitaient sérieusement les libertés individuelles des citoyens américains, en particulier ceux nés à l’étranger. En ce sens, ces lois entraient en contradiction avec les amendements constitutionnels de la Déclaration des droits de 1791. Elles suscitèrent une forte opposition, et deux États, le Kentucky et la Virginie, passèrent des résolutions les proclamant anticonstitutionnelles et interdisant leur application sur leurs territoires respectifs. La Cour suprême des États-Unis n’avait pas, à l’époque, pour prérogative de juger de la constitutionnalité d’une loi, et l’affaire resta en suspens jusqu’à l’élection de Jefferson à la présidence. Une fois au pouvoir, les démocrates-républicains avaient fait rapidement abroger les lois incriminées, en 1802.

En juillet 1832, Jackson consentit enfin à une révision des droits de douanes. Mais le nouveau tarif n’était que modérément moins élevé et ne satisfit pas les opposants au protectionnisme les plus farouches. Juste après la réélection de Jackson, Calhoun démissionna sans attendre la fin de son mandat, en signe de solidarité avec son État. Galvanisée par ses discours enflammés, la législature de Caroline du Sud se réunit en session extraordinaire et proclama la nullification des tarifs douaniers fédéraux sur son sol. Elle ajouta que toute tentative de faire appliquer ceux-ci par la force entraînerait la sécession : la Caroline du Sud quitterait l’Union et se considérerait comme indépendante. Jackson rejeta fermement cette démarche et fit voter une loi autorisant précisément l’usage de la force contre la Caroline du Sud, qui en retour commença à mobiliser sa milice. Mais dans le même temps, sous l’impulsion d’Henry Clay (qui mit ses préférences protectionnistes entre parenthèses pour sauvegarder l’unité du pays), le Congrès adopta un nouveau tarif douanier qui contenta les Caroliniens. La crise de nullification était terminée… mais elle n’était qu’un commencement.

William_Henry_HarrisonLes partisans de Calhoun crièrent victoire : leur stratégie avait semble-t-il été payante et ils avaient obtenu satisfaction. La crise de nullification démontra aux autres États du Sud qu’ils pouvaient sortir vainqueurs d’une épreuve de force contre le gouvernement fédéral, et qu’ils y parviendraient sans doute encore mieux s’ils se soutenaient mutuellement – ce que ne manquèrent pas de faire remarquer leurs leaders politiques à leur électorat. Mais c’était là, d’une certaine manière, un trompe-l’œil : le gouvernement fédéral n’avait pas hésité à envisager le recours à la force et le Congrès l’y avait même autorisé, montrant ainsi sans équivoque que les institutions nationales considéraient la doctrine de nullification et la menace de sécession comme des fictions juridiques. Une fissure était apparue entre le Sud et le gouvernement fédéral. Il ne manquait plus grand-chose pour que cette opposition devienne un antagonisme entre le Nord et le Sud. La question des relations entre État fédéral et États fédérés divisait désormais le pays de manière non plus seulement politique, mais aussi géographique.

Le paysage politique américain continua pour sa part à se remodeler, débouchant sur ce qui sera baptisé ultérieurement « second système bipartite ». À l’issue de la crise de nullification, une coalition hétéroclite se constitua autour des nationaux-républicains, rejoints notamment par les partisans de la nullification et les nationalistes du parti anti-maçonnique. Le seul point commun de tous ces gens était leur opposition à Andrew Jackson, qui s’était comporté selon eux en tyran désireux d’imposer sa volonté personnelle, au mépris de la démocratie et des idéaux des « pères fondateurs » jadis en rébellion contre le roi d’Angleterre, un autre « tyran ». Ils créèrent donc en 1834 le parti whig, en référence au qualificatif dont s’affublaient les premiers révolutionnaires américains dans les années 1770. Pensant pouvoir utiliser les assises régionales de leurs différentes composantes, les whigs alignèrent pas moins de quatre candidats à la présidence en 1836, dans l’espoir de barrer la route au successeur désigné de Jackson, Martin Van Buren. Cette stratégie échoua complètement et le candidat démocrate fut largement élu.

TylerDaguerreotypeLes whigs eurent leur revanche en 1840. Revenus à une organisation électorale plus classique, ils ne présentèrent cette fois que le seul William Harrison qui, aidé par les résultats économiques désastreux de l’administration Van Buren, remporta l’élection. Harrison représentait le courant des anciens nationaux-républicains, majoritaires au sein du parti whig, et entendait suivre une politique fédérale forte. Malheureusement pour les siens, il mourut un mois après sa prise de fonction, après qu’un banal rhume mal soigné eût dégénéré en pneumonie, puis en pleurésie, à cause de l’emploi du temps surchargé et épuisant du nouveau président. Son vice-président John Tyler lui succéda… mais c’était un ancien « nullificateur » et farouche partisan des droits des États, qui usa et abusa du veto présidentiel pour empêcher les whigs de voter les principales mesures de leur programme. Tyler fut exclu de son propre parti au bout de quelques mois, ce qui entraîna par la même occasion le départ des autres « nullificateurs » et la défaite du parti whig à la présidentielle de 1844, remportée par le démocrate James Polk. Whigs et démocrates continuèrent tout au long de ces années à s’affronter autour des droits de douane, mais c’est bientôt une toute autre question qui allait apparaître au premier plan de la vie politique états-unienne.

Pendant que les États-Unis se déchiraient – encore seulement verbalement – au sujet des tarifs douaniers, la jeune République du Texas n’allait pas tarder à les courtiser. Si le père de l’indépendance texane, Stephen Austin, mourut en décembre 1836, le président texan Sam Houston proposa dès 1837 d’intégrer l’Union. Le pouvoir exécutif états-unien s’y montra favorable, mais le Congrès y demeura opposé, d’une part parce que les puissances européennes y étaient hostiles, et d’autre part parce que le Mexique avait clairement signifié que l’annexion du Texas par les Etats-Unis équivaudrait à une déclaration de guerre. La situation sur place demeurait tendue, Mexicains et Texans continuant à se livrer une série d’accrochages frontaliers entre 1839 et 1843.

La guerre de Monsieur Polk

Le président Tyler était un farouche partisan de l’expansion vers l’Ouest. Une de ses principales actions de politique étrangère fut de régler, au moins en partie, la question de la frontière entre les États-Unis et le Canada. Un traité de 1818 avait fixé celle-ci au 49ème parallèle nord, mais seulement sur une portion située entre les Montagnes Rocheuses et les Grands Lacs. En 1842, Tyler obtint la signature d’un nouvel accord, dit « Webster-Ashburton », qui régla la question de la frontière américano-canadienne aux environs des sources du Mississippi, à l’ouest des Grands Lacs, et avec l’État du Maine. Ce traité, en revanche, ne réglait pas la question du pays de l’Oregon, à propos duquel le Royaume-Uni et les États-Unis s’étaient entendus sur une sorte de condominium informel, toujours en 1818.

N’ayant pu obtenir entièrement satisfaction au sujet de l’Oregon, Tyler se retourna vers le Texas. En juin 1844, il soumit au Congrès un projet d’annexion que le Sénat rejeta largement. L’élection de Polk, en novembre, changea la donne. Le candidat démocrate avait clairement annoncé que l’annexion intégrale du Texas et de l’Oregon ferait partie de ses priorités. Sa victoire s’était assortie d’un triomphe démocrate aux élections parlementaires, si bien que le Congrès était à présent dans de bien meilleures dispositions par rapport au Texas. Tyler n’eut aucun scrupule à faire cause commune avec Polk, et renouvela sa proposition d’annexion avant même la prestation de serment de son successeur. Le 26 février 1845, le Congrès des États-Unis offrit à la République du Texas d’intégrer à l’Union, et celle-ci accepta. L’annexion fut proclamée officiellement le 29 décembre.

Abelincoln1846L’un des premiers actes de Polk une fois une fois l’annexion ratifiée dans les formes fut de montrer la souveraineté états-unienne sur le Texas en y envoyant près de la moitié de l’armée fédérale. Le Mexique n’ayant jamais reconnu officiellement l’existence d’un Texas indépendant, ce qui devait être la nouvelle frontière américano-mexicaine n’était bien sûr pas définie. Les Texans ne contrôlaient de facto que les régions situées au nord-est de la rivière Nueces, mais ils revendiquaient une étendue beaucoup plus vaste, dont la frontière suivait le cours du Rio Grande. Les États-Unis reprirent à leur compte ces revendications et installèrent leurs garnisons sur le Rio Grande, où elles ne tardèrent pas à affronter les troupes mexicaines. Le 26 avril 1846, un accrochage opposa fantassins mexicains et cavaliers américains. Seize de ces derniers furent tués et une cinquantaine d’autres capturés. Polk exploita l’incident pour demander au Congrès une déclaration de guerre en bonne et due forme, et l’obtint le 13 mai 1846.

L’opinion publique autant que la classe politique étaient cependant loin d’être unanimes sur l’utilité de cette guerre. Les démocrates, en particulier ceux du Sud, voyaient dans ce conflit une occasion d’étendre encore plus le territoire national en général, et celui où l’esclavage avait cours en particulier. Ils soutinrent donc la guerre avec enthousiasme. Ceci suscita l’hostilité à la fois des abolitionnistes, inquiets de voir la guerre fournir un prétexte pour étendre l’institution qu’ils abhorraient, et des whigs, qui par doctrine politique favorisaient le développement économique plutôt que l’expansion territoriale. Les uns comme les autres dénoncèrent un conflit tenu pour injuste et considéré comme le résultat d’une décision personnelle du président, qui avait lui-même mis tout son prestige dans la balance pour convaincre le Congrès de ratifier la déclaration de guerre. Par dérision, ils surnommèrent le conflit contre le Mexique « la guerre de Monsieur Polk ». Parmi les opposants à la guerre figurait un jeune whig fraîchement élu représentant de l’Illinois, Abraham Lincoln.

Une invasion soigneusement préparée

JCFrmontLe président Polk, en réalité, était loin de vouloir se contenter du seul Texas. Il lorgnait aussi sur le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie, deux territoires dont le contrôle permettrait aux États-Unis de satisfaire à leur « destinée manifeste » en atteignant enfin l’océan Pacifique. Il savait pertinemment que l’annexion du Texas entraînerait une guerre avec le Mexique, et que celle-ci serait l’occasion rêvée de parvenir à cette fin. Durant toute l’année 1845, il avait planifié sa stratégie avec soin. Un an avant la déclaration de guerre, il avait demandé à un jeune officier du corps des ingénieurs topographes de l’armée, John Charles Frémont, de monter une expédition à travers les Rocheuses vers la Californie. Sous couvert d’exploration, il s’agissait en fait d’aller y fomenter une révolte de la population anglophone vivant dans le nord de la Californie. Frémont connaissait bien la région, ayant déjà mené auparavant deux expéditions cartographiques et scientifiques dans le Far West. Il y avait ouvert plusieurs pistes permettant de traverser les Rocheuses, gagnant ainsi le surnom de Pathfinder, « l’Éclaireur ».

Parallèlement, une escadre de la marine américaine, sous les ordres du commodore John Sloat, ferait le tour du cap Horn pour aller rejoindre les côtes californiennes, où ses équipages et ses fusiliers marins prêteraient main forte aux agissements de Frémont. Dans le même temps, une colonne de l’armée, sous le commandement de Stephen Watts Kearney, devrait se tenir prête à occuper la haute vallée du Rio Grande, où se trouvait la majeure partie des villages du Nouveau-Mexique. Elle devrait ensuite pousser son avantage jusqu’en Californie, à travers le désert de Sonora. La modeste armée professionnelle des États-Unis, toutefois, n’était pas suffisamment nombreuse pour espérer vaincre l’immense Mexique à elle seule. Il faudrait la renforcer en mobilisant la milice des États et en levant des régiments de volontaires, des opérations faisant partie des prérogatives du président, mais qui prendraient nécessairement du temps.

cartemexCarte générale des opérations de la guerre américano-mexicaine, 1846-48.

Les premières unités formées iraient donc renforcer les troupes d’occupation du Texas, commandées par Zachary Taylor, afin d’assurer le contrôle américain sur les régions revendiquées. Dans un deuxième temps, cette armée devrait opérer dans le nord du Mexique. Elle n’aurait toutefois pas les moyens d’aller menacer Mexico : les hauts plateaux semi-arides du centre du Mexique n’étaient absolument pas propices au ravitaillement d’une armée en territoire hostile. Aussi incomberait-il au général en chef de l’armée, Winfield Scott, de concentrer une autre armée à la Nouvelle-Orléans. De là, le reste de la marine la transporterait jusqu’à Veracruz, d’où elle marcherait sur Mexico pour dicter au gouvernement mexicain les conditions de Polk. Parallèlement, quelques navires légers aux ordres de Matthew Perry – l’homme qui allait, quelques années plus tard, obliger le Japon à ouvrir ses ports au commerce états-unien – devraient opérer contre le reste des ports mexicains sur l’Atlantique, d’autres opérations du même genre étant prévues sur la côte Pacifique.

Un affrontement inégal

Zachary_TaylorLes opérations sérieuses n’attendirent pas la déclaration de guerre formelle pour commencer. Le 3 mai 1846, une armée mexicaine de près de 6.000 hommes mit le siège devant le fort Texas, une installation que les Américains avaient hâtivement construite à l’embouchure du Rio Grande. Taylor, avec moins de 2.500 soldats, marcha malgré tout au secours du fort, et le général mexicain Mariano Arista partit à sa rencontre avec le gros de ses troupes. Le 8 mai, les Américains remportèrent un premier succès à Palo Alto, grâce à une tactique développée par le major Samuel Ringgold et baptisée « artillerie volante » : amenant leurs canons au plus près de l’adversaire, les artilleurs américains purent l’accabler d’un feu meurtrier qui l’obligea à reculer – au prix cependant de la vie de Ringgold. Le lendemain, Taylor renouvela ses assauts à Resaca de la Palma. Cette fois, c’est la cavalerie qui se montra décisive. Lorsqu’un régiment de dragons états-unien trouva une faille dans la ligne des Mexicains et captura leur artillerie, ceux-ci refluèrent de l’autre côté du Rio Grande, abandonnant le siège du fort Texas et se retirant vers Monterrey.

Progressivement renforcées, les troupes de Taylor prirent l’offensive durant l’été. Marchant sur Monterrey, elles s’en emparèrent le 24 septembre après une nouvelle victoire. Les succès de Taylor irritèrent Polk, car le général était un whig notoire et chaque bataille remportée accroissait son prestige politique. Le président lui ponctionna donc une partie de son armée pour qu’elle renforce celle que Scott était en train de former. Qu’à cela ne tienne, Taylor avait d’autres projets. Il persuada John Wool, qui devait initialement marcher sur Chihuahua depuis San Antonio, de se joindre à lui, et leurs forces combinées occupèrent Saltillo. Pendant ce temps, les Mexicains n’étaient pas demeurés inactifs. Redevenu président après des fortunes diverses, Santa Anna rassembla ses meilleures troupes à Mexico pour les emmener vers le nord. Son armée de 16.000 hommes faillit surprendre celle de Taylor, qui en comptait moins de 5.000, à Buena Vista, le 22 février 1847. Mais la supériorité technique et tactique des Américains leur donnèrent de nouveau l’avantage, et les Mexicains durent battre en retraite après deux jours de bataille. Cette nouvelle victoire porta Taylor au pinacle, et quelques mois plus tard, le général rentra au pays avec les plus hautes ambitions politiques.

Stephen_W._Kearnyguerre de sécession (et y trouver la mort en 1862)." />Parallèlement, la campagne du Nouveau-Mexique s’était déroulée sans accrocs ou presque. Dès le 15 août 1846, Kearney s’était emparé sans combattre de Santa Fe. Ignorant que Wool avait rejoint Taylor au lieu de marcher sur Chihuahua, il ordonna à Alexander Doniphan d’aller l’y rejoindre, tandis que lui-même marcherait vers l’ouest en deux colonnes. Celle de Philip St.George Cooke s’empara de Tucson le 16 décembre, tandis que Kearney lui-même fonçait droit sur la Californie. Doniphan, quant à lui, s’empara de Las Cruces après avoir battu les Mexicains à El Brazito le jour de Noël 1846. Sa progression vers le sud fut cependant retardée par une révolte dont l’épicentre se situait à Taos. Dès janvier 1847, les colons hispanophones et les Indiens Pueblos se soulevaient contre l’occupant, et c’est seulement en juillet que les Américains rétablirent leur contrôle sur le Nouveau-Mexique. Doniphan n’atteignit Chihuahua qu’en février 1847. Faute du soutien de Wool, il s’y retrouva avec moins de 1.000 hommes contre 4.000 Mexicains, ce qui ne l’empêcha pas de remporter une nette victoire sur la rivière Sacramento, le 28 février. Il s’empara de Chihuahua dans la foulée.

De son côté, Frémont arriva en Californie en décembre 1845 et entreprit aussitôt d’encourager les colons anglophones à s’y révolter. Il y parvint et le 15 juin 1846, ceux-ci proclamèrent une « République de Californie » indépendante. Le mois suivant, les navires de Sloat parvinrent en vue des côtes californiennes et le 9 juillet, les marines occupèrent Yerba Buena, la ville qui allait ensuite devenir San Francisco. Quelques jours après arrivèrent d’autres navires, aux ordres du commodore Robert Stockton. Celui-ci amenait la nouvelle de la déclaration de guerre et remplaça Sloat, entreprenant sans plus attendre la conquête du reste de la Californie. Le 13 août, il occupa Los Angeles, mais d’assaillants, les Américains devinrent bientôt assiégés. La région étant pratiquement vide de détachements militaires mexicains, la population hispanophone de Californie ne put compter que sur elle-même pour résister à l’invasion – ce qu’elle fit courageusement, s’organisant en milices montées qui obligèrent la garnison états-unienne de Los Angeles à se retrancher dans un fortin.

1stBearFlagFace à la détermination des Californios, comme on les appelait, Stockton dut se résoudre à évacuer complètement Los Angeles fin septembre, ce malgré l’arrivée de Frémont par voie terrestre. Les 8 et 9 octobre, les Mexicains infligèrent même une cuisante défaite à un détachement de marines bien supérieur en nombre à Dominguez Rancho. Toutefois, la colonne Kearney approchait, menaçant les arrières mexicains. Le 6 décembre, les Californios lui infligèrent de lourdes pertes à San Pasqual, mais ils ne purent que retarder l’inévitable. Kearney rejoignit Stockton et Frémont dans les premiers jours de 1847, et leurs forces combinées triomphèrent les 8 et 9 janvier lors des batailles de Rio San Gabriel et La Mesa. Au lendemain de ses succès, les Américains entrèrent dans Los Angeles, pour de bon cette fois. Le 13 janvier 1847, les Californios signèrent un armistice à Cahuenga, abandonnant le contrôle de la Haute-Californie à leurs adversaires. À la fin de l’hiver 1847, en dehors de quelques opérations mineures et de la révolte de Taos, les opérations dans le nord du Mexique étaient pour ainsi dire terminées.

scottw1jLa « cession mexicaine »

Au même moment, l’armée du général Scott était enfin prête à lancer son offensive. Forte de 12.000 hommes, elle débarqua à Veracruz le 9 mars 1847, et s’empara de la ville après un siège de trois semaines. Sa base de ravitaillement désormais assurée, Scott se mit aussitôt en route vers l’intérieur des terres. Aussitôt qu’il avait appris la nouvelle du débarquement, Santa Anna avait ramené ce qui restait de son armée pour faire face à cette menace. Ses 7.000 hommes installèrent une série de redoutes le long d’un défilé à Cerro Gordo, annulant le faible avantage numérique – Scott avait emmené avec lui 8.500 soldats – des Américains. Toutefois, une reconnaissance effectuée par un capitaine du génie, un certain Robert E. Lee, permit à ces derniers de découvrir un passage non gardé à travers la montagne. Les Américains s’abattirent sur le flanc des Mexicains le 18 avril. Pris entre deux feux, les hommes de Santa Anna furent écrasés. Près de la moitié d’entre eux fut capturée, et le reste s’enfuit vers Mexico. L’armée de Santa Anna n’échappa à l’anéantissement que grâce à la résistance du bataillon San Patricio, une unité constituée en majorité d’émigrants irlandais et de déserteurs catholiques de l’armée américaine.

La progression de Scott ne fut plus contestée jusqu’à son arrivée aux abords de Mexico, quatre mois plus tard. Pendant que Santa Anna s’escrimait à reconstituer une armée digne de ce nom, il laissa une force avancée de 5.000 hommes que les Américains écrasèrent lors de batailles de Contreras et Churubusco, les 19 et 20 août. À cette occasion, ceux-ci capturèrent plusieurs dizaines de San Patricios qui, jugés pour trahison, allaient être pendus le mois suivant. Une brève suspension d’armes suivit ces affrontements, mais l’étau se resserrait inexorablement sur la capitale mexicaine. Le 8 septembre, Scott remporta une nouvelle victoire à Molino del Rey. Cinq jours plus tard, son armée prit d’assaut la forteresse de Chapultepec, qui domine la ville, avant de s’emparer d’une des portes de la capitale. Au cours de ces combats, un officier d’intendance eut l’idée singulière de hisser un canon au sommet d’un clocher, ce qui donna aux artilleurs états-uniens un avantage certain. Ce jeune homme entreprenant s’appelait Ulysses Grant. Comme lui, ou Lee à Cerro Gordo, beaucoup de futurs généraux et dirigeants de la guerre de sécession s’illustrèrent tout au long du conflit.

Nicholas_Philip_TristLe 15 septembre 1847, après de brèves escarmouches urbaines, Mexico était sous contrôle états-unien. Des négociations furent aussitôt entamées, mais la guerre n’était pas encore achevée. Les Mexicains tentèrent d’isoler les troupes qui occupaient Mexico en assiégeant Puebla, mais la petite garnison américaine laissée là fut dégagée par une expédition de secours le 12 octobre. Sur la côte pacifique, les navires de Stockton occupèrent Mazatlan le 11 novembre, et s’emparèrent des principales localités de la péninsule de Basse-Californie, jusqu’en février 1848. Le long du golfe du Mexique, les canonnières de Perry avaient bloqué dès le mois de juin les ports de Tuxpan et Villahermosa. Les derniers accrochages significatifs eurent lieu en mars 1848, bien que des opérations de guérilla se poursuivirent contre l’occupant jusqu’au mois d’août, alors que la paix avait déjà été signée depuis longtemps. La défaite du Mexique était écrasante : hormis la résistance inopinée des habitants hispanophones de Californie et du Nouveau-Mexique, l’armée mexicaine avait été vaincue presque partout – en dépit d’un courage indubitable et après être passée tout près de la victoire à plusieurs reprises.

Le succès des armes états-uniennes aiguisa l’appétit de Polk et des démocrates les plus expansionnistes. Ces derniers, sous l’impulsion du sénateur du Mississippi Jefferson Davis – qui avait pris une part déterminante à la victoire de Buena Vista, et s’était dépêché de rentrer au pays pour se faire élire – cherchèrent à faire étendre le territoire revendiqué au-delà du Rio Grande, certains militant même pour l’annexion pure et simple de tout le Mexique. Le plénipotentiaire américain à Mexico, Nicholas Trist, s’en tint aux buts de guerre initiaux, même lorsque Polk le rappela à Washington : il ignora simplement l’ordre du président. Le 2 février 1848, Trist signa avec une délégation mexicaine le traité de Guadalupe Hidalgo. En substance, celui-ci amputait le Mexique de la moitié de son territoire. Le vaincu reconnaissait la souveraineté états-unienne sur l’espace précédemment revendiqué par la République du Texas, et abandonnait le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie – deux territoires formant ce qui serait appelé la « cession mexicaine ». En contrepartie, le Mexique recevait une « indemnité » de 21.500.000 dollars, soit environ dix dollars par kilomètre carré de territoire annexé.

La somme versée par les États-Unis au Mexique visait surtout à apaiser les parlementaires hostiles à la guerre, en faisant passer l’annexion pour un achat plutôt que pour une conquête. La manœuvre réussit et, le 10 mars, le Congrès ratifia le traité de Guadalupe Hidalgo. Le parlement mexicain l’imita le 19 mai, mettant un point final à la guerre américano-mexicaine. L’indemnité payée au Mexique était une peccadille comparativement au pays de cocagne que la « cession mexicaine » allait s’avérer être. De l’or fut découvert en Californie dès 1848, entraînant l’année suivante l’arrivée des premiers colons de la « Ruée vers l’or ». Mais ces terres prometteuses n’allaient pas tarder à se muer en cadeau empoisonné pour la nation toute entière.

Gullgraver_1850_CaliforniaL’accomplissement d’un destin ?

Même s’il avait espéré davantage, le président Polk avait atteint son but : les États-Unis s’étendaient à présent de l’Atlantique au Pacifique, conformément à l’idéal de « destinée manifeste ». Polk avait déjà réalisé l’autre partie de son programme expansionniste le 15 juin 1846, en signant avec le Royaume-Uni un traité réglant définitivement la question de l’Oregon. Ce fut un succès partiel, toutefois, car les États-Unis n’obtinrent pas la totalité de la région revendiquée. Les négociateurs coupèrent la poire en deux en prolongeant la frontière le long du 49ème parallèle jusqu’au Pacifique, à l’exception de l’île Vancouver qui demeura possession britannique. Le nord constitua la Colombie Britannique, tandis que le sud formait le territoire de l’Oregon. La gestion des négociations et de la guerre contre le Mexique, toutefois, avaient ravagé la santé de Polk, et quand vint l’élection de 1848, le président sortant renonça à briguer sa propre succession.

Le problème qui se posait à présent au gouvernement fédéral était de savoir quoi faire des immenses territoires récemment acquis, notamment en regard du statut qu’allait y avoir l’esclavage. Comme ce qui s’était produit trente ans auparavant au sujet du Missouri, la question de « l’institution particulière » du Sud revint sur le devant de la scène politique – mais cette fois, elle n’allait plus la quitter. Pour les abolitionnistes, l’annexion des territoires mexicains était non seulement le résultat d’une guerre injuste, mais elle était spécifiquement destinée à étendre la pratique de l’esclavage vers l’ouest. Même si Polk s’en est toujours défendu, c’était là une opinion partagée par une partie de l’opinion publique nordiste, que le soutien inconditionnel des partisans des plus virulents partisans de l’esclavage à la guerre contre le Mexique tendait à confirmer.

David_WilmotDepuis le compromis de 1820, le principe de parité entre États libres et esclavagistes avait été scrupuleusement respecté. L’admission au sein de l’Union de l’Arkansas, en 1836, avait été aussitôt contrebalancée par celle du Michigan, l’année suivante. Intégré directement comme État en 1845, le Texas avait été précédé de quelques mois par la Floride. L’un et l’autre pratiquant l’esclavage, on se hâta d’ajouter à l’Union deux États l’interdisant, l’Iowa en 1846 et le Wisconsin en 1848. Avec quinze États de part et d’autre de la ligne Mason-Dixon – surnom donné à la frontière séparant la Pennsylvanie du Maryland et, métaphoriquement, à la limite nord de l’esclavage aux États-Unis – le fragile équilibre était respecté, et le Sénat conservait ainsi, aux yeux des partisans de l’esclavage, sa fonction de dernier rempart contre toute tentative éventuelle de l’exécutif pour interférer avec l’institution servile.

Le problème du statut de l’esclavage dans les nouveaux territoires s’était posé avant même que le traité de Guadalupe Hidalgo n’en officialise la possession. Le représentant David Wilmot, démocrate mais adversaire de l’esclavage, avait déjà essayé en 1846 de faire voter une motion interdisant l’extension de cette pratique dans tout territoire qui serait acquis sur le Mexique. Adoptée par la Chambre, elle fut rejetée par le Sénat. D’autres parlementaires plus modérés proposèrent simplement d’étendre vers l’ouest la ligne du compromis de 1820 et d’autoriser l’esclavage au sud du parallèle 36°30’, mais cette idée fut également écartée, les partisans de l’esclavage faisant valoir que cette ligne, ayant été tracée alors que les territoires considérés n’étaient pas encore américains, ne pouvait s’y appliquer. Tant est si bien que lorsque fut signée la paix avec le Mexique, la question demeurait pendante.

Un problème insoluble

Stephen_A_DouglasLe débat vint se greffer sur la campagne présidentielle de 1848, qui s’avéra particulièrement disputée. Nommant Lewis Cass comme candidat, le parti démocrate fit campagne autour du principe de souveraineté populaire : ce serait aux populations des futurs territoires et États de décider si oui ou non l’esclavage serait autorisé sur leurs terres. Le principal promoteur de ce concept était le jeune sénateur de l’Illinois Stephen Douglas. L’aile esclavagiste du parti poussa ce principe à l’extrême, considérant que le gouvernement fédéral ne devait en aucun cas prohiber l’esclavage dans les territoires – un désaveu flagrant du compromis de 1820. Ces revendications n’allaient pas sans susciter la désapprobation de certains démocrates nordistes, qui s’étaient montrés favorables à la « motion Wilmot » deux ans auparavant. Cass était suspecté de soutenir la cause esclavagiste, ce qui suscita des tensions au sein du parti – point de départ d’un malaise qui allait connaître son paroxysme douze ans plus tard.

Une partie des délégués quittèrent ainsi la convention démocrate pour aller fonder une nouvelle formation politique, le Free Soil Party – littéralement le « parti de la terre libre ». Ils désignèrent comme candidat l’ancien président Martin Van Buren. Ce n’était pas le premier parti spécifiquement abolitionniste, puisqu’un « parti de la Liberté » existait déjà depuis 1840. Mais le candidat de ce dernier, Gerrit Smith, ne réunit que 0,1% des voix lors du scrutin, tandis que Van Buren en recueillit plus de 10%. La notion de Free Soil véhiculait un double sens : la terre acquise devait non seulement être libre au sens où l’esclavage devait y être interdit, mais elle devait également être gratuite – autre sens du mot free en anglais. Les Free Soilers soutenaient une politique de distribution gratuite des terres fédérales : moyennant l’obligation de les mettre en valeur pendant une durée déterminée, les fermiers qui la revendiquaient en deviendraient légalement propriétaires sans avoir à l’acheter. Cette position rendit les Free Soilers influents dans les États du Midwest et, même si Van Buren n’en enleva aucun, son résultat en termes de vote populaire ne passa pas inaperçu.

Millard_FillmoreLes whigs, pour leur part, choisirent pour candidat Zachary Taylor. Ils espéraient en cela éviter l’épineux problème de l’esclavage dans les territoires de la « cession mexicaine » en misant tout sur le prestige acquis par leur champion durant la guerre. Ils exploitèrent sans aucun scrupule la popularité de Taylor à l’échelle nationale, utilisant un épisode de la bataille de Buena Vista comme slogan de campagne : ordonnant à un jeune officier d’artillerie de repousser une attaque mexicaine en tirant des charges doubles de mitraille, Taylor s’y était écrié « Redoublez vos coups et faites pleuvoir l’enfer, Bragg ! » Le Bragg en question allait devenir, lui aussi, un protagoniste majeure de la guerre civile à venir – même si celle-ci n’existait alors guère que dans les sombres cauchemars des plus pessimistes.

Toujours est-il que la stratégie whig réussit : Taylor et Cass enlevèrent quinze États chacun, mais ceux du premier nommé étaient plus peuplés, et il fut élu. Il était le second whig à accéder à la magistrature suprême. Après George Washington, Andrew Jackson et William Harrison, les États-Unis s’étaient une nouvelle fois choisis un ancien général pour président. C’était la quatrième fois en soixante ans, et ce serait loin d’être la dernière. Malgré son prestige de meneur d’hommes, Taylor n’en allait pas moins devoir régler le gênant problème posé par le statut de l’esclavage dans les territoires de la « cession mexicaine ». Même s’il avait soigneusement évité la question durant sa campagne électorale, le nouveau président n’en avait pas moins des idées bien arrêtées à son sujet.

Le compromis de 1850

Henry_ClayPeu après sa prestation de serment, Taylor suscita l’ire des démocrates, en particulier du Sud, en dévoilant ses vues. Il était, à titre personnel, assez mal disposé à l’égard de l’esclavage. Il souhaita d’emblée éviter toute controverse en n’accordant pas aux régions annexées le statut de territoire : elles seraient directement intégrées à l’Union sous la forme de deux États libres ! L’idée, qui remettait en cause le principe de parité suivi depuis 1820, n’était pas viable en tant que telle. Taylor l’amenda en réduisant sa proposition à un unique – mais immense – État libre, tandis que d’autres proposèrent de créer un ou deux États esclavagistes, au besoin en réduisant la taille du Texas. Aucun de ces projets n’aboutit et le débat se poursuivit tout au long de l’année 1849.

Comme en 1820 et en 1833, c’est Henry Clay qui finit par proposer un compromis acceptable – lui gagnant pour de bon son surnom : the Great Compromiser, « le Grand négociateur ». La vieille figure emblématique du parti whig s’entendit avec le démocrate Stephen Douglas, mais ce ne fut pas du goût de tout le monde. Le projet allait en effet rencontrer deux opposants de taille : d’une part le président Taylor lui-même, qui demeurait campé sur ses positions, et d’autre part John Calhoun, toujours fidèle jusqu’à l’extrême à la doctrine du droit des États. Le sénateur de Caroline du Sud n’hésitait pas à brandir de nouveau la menace d’une sécession au cas où seraient admis de nouveaux États libres qui rompraient l’équilibre numérique au Sénat. Mais les deux hommes allaient disparaître rapidement : Calhoun mourut le 31 mars, Taylor le 9 juillet – ce dernier d’une gastroentérite aiguë peut-être causée par une consommation excessive de crème glacée lors du banquet donné à la Maison Blanche pour la fête nationale.

usa1850Les États-Unis après le compromis de 1850 (cartothèque Perry-Castaneda).

La voie était ouverte pour l’acceptation du compromis : le successeur de Taylor, Millard Fillmore, en était un fervent partisan. Le « compromis de 1850 » était en fait un ensemble de cinq lois qui furent signées en septembre. La première formalisait l’intégration de la Californie à l’Union en tant qu’État libre, et la seconde établissait deux territoires, l’Utah et le Nouveau-Mexique, qui règleraient eux-mêmes la question de l’esclavage dans leur juridiction selon le principe de la souveraineté populaire. L’Utah était peuplé principalement de Mormons, dont la position sur l’esclavage était mitigée. Ils finirent par l’autoriser en 1852, mais avec des restrictions bien plus grandes qu’ailleurs aux États-Unis, et l’esclavage n’y fit jamais souche. Le Nouveau-Mexique présentait un attrait bien plus important pour les esclavagistes : la haute vallée du Rio Grande était jugée particulièrement propice à la culture du coton, et des colons en provenance du Texas commencèrent à s’y installer, amenant à l’occasion leurs esclaves avec eux.

Cicatrices_de_flagellation_sur_un_esclavel'esclavage, les esclaves étaient néanmoins parfois exposés à des traitements particulièrement cruels. Les cicatrices sur le dos de cet esclave fouetté, photographiées en 1863, en témoignent." />Ces promesses n’allaient toutefois jamais se concrétiser, la région étant plus aride qu’escompté initialement. Tant et si bien que ni la culture du coton, ni la pratique de l’esclavage ne prirent racine au Nouveau-Mexique au cours des années qui suivirent. En 1860, le recensement ne dénombrait pas un seul esclave dans tout le territoire. La troisième loi du compromis réduisait la taille du Texas – au profit essentiellement du Nouveau-Mexique – moyennant l’effacement de la dette que le Texas avait contractée auprès des États-Unis au cours des années précédentes. Pour contenter les abolitionnistes, la quatrième loi interdisait le commerce des esclaves – mais pas l’esclavage lui-même – dans le district de Columbia, le minuscule territoire comprenant la capitale fédérale Washington et ses environs immédiats, et qui était administré directement par le gouvernement fédéral.

Mais la cinquième, dite « loi sur les esclaves fugitifs » (Fugitive Slave Act), était à l’inverse extrêmement infâmante pour les adversaires de l’esclavage. Selon les termes de celle-ci, non seulement les esclaves en fuite ayant réussi à atteindre les États libres devaient être rendus à leurs « propriétaires » – sachant qu’une simple déclaration sous serment suffisait à établir ladite « propriété » – mais tout citoyen de ces États était tenu de fournir aide et assistance aux poursuivants des fugitifs. Toute aide aux esclaves en fuite – qui n’étaient par ailleurs pas autorisés à se défendre judiciairement – pouvait valoir au contrevenant jusqu’à six mois de prison et 1.000 dollars d’amende. Ce texte permit de calmer les velléités sécessionnistes des plus farouches partisans de l’esclavage : désormais minoritaires même au Sénat depuis l’intégration de la Californie, les États esclavagistes ne pouvaient plus être apaisés que par une législation qui leur était favorable. L’engrenage qui allait mener à la guerre civile était amorcé.