croisade albigeoisLa croisade des albigeois (1209-1229) est une guerre déclenchée par la papauté pour combattre l’hérésie cathare. De plus en plus puissante dans le Languedoc, cette dernière considérait que l’Eglise gouvernée par le pape était corrompue et incapable de combattre le Mal qui règne sur le monde terrestre. Répondant à l’appel d'Innocent III, des chevaliers du Nord de la France et des aventuriers se ruent sur l’Occitanie. Ponctuée de sièges, de batailles rangées, de massacres, de pendaisons, de bûchers et de destructions, cette croisade contre les albigeois manqua son but déclaré et se pervertit en pure et simple guerre de conquête au profit de la couronne de France : elle jeta les bases de l’annexion de tout le Languedoc.

L’hérésie albigeoise

Comme aux premiers siècles du christianisme, on vit, à partir du XIe siècle, se développer de nombreuses hérésies. Beaucoup furent rapidement étouffées, mais quelques-unes connurent une ampleur considérable.

Le mot “hérésie” vient d’un mot grec qui signifie tout simplement “choix”. L’Église officielle appela “hérétiques”, et traita comme des criminels passibles de la peine de mort tous les chrétiens qui avaient “choisi” de suivre une règle de vie différente de celle du clergé catholique et de penser, sur tel ou tel point du dogme, autrement que ce que ladite Église exigeait que Ton pense. Bref, des non-alignés, des dissidents, d’autant plus dangereux aux yeux du Saint-Siège que, fondant leur foi sur le Nouveau Testament et sur lui seul, ils se disaient chrétiens, vivaient en chrétiens, et prétendaient même être la seule et véritable Église du Christ.

Ainsi en fut-il de l’hérésie dite « albigeoise » (parce qu’elle se répandit d’abord et surtout dans la région d’AIbi). Elle s’inspirait d’une antique religion perse et enseignait l’existence de deux principes opposés, le Bien et le Mal, le premier étant l’aura d’un Dieu créateur bon, le second étant celle de Satan, en qui le christianisme ne voyait qu’un ange rebelle déchu. Cette doctrine albigeoise s'accompagnait d’une morale très austère, mais à l’observation de laquelle étaient seuls astreints les « parfaits », ou cathares (c’est-à-dire les purs), auxquels avait été administré le consolamentum, alors que la masse des fidèles (croyants ou «imparfaits») ne le recevaient qu’à l’article de la mort.

L'hérésie fit de rapides progrès parce que le clergé languedocien menait une existence scandaleuse et soutenait mal la comparaison avec les cathares. Pour la combattre, le pape Innocent III voulut d’abord recourir à la seule prédication et encouragea les efforts de saint Dominique.

Pourquoi "albigeois” ?

innocentIII croisade albigeoisEn 1179, le IIIe concile du Latran dénonça “les hérétiques de Gascogne, Albigeois, pays Toulousain et autres lieux, que l’on nomme tantôt cathares, tantôt patarins, tantôt publicains ou autrement... ”, Très vite, on ne sait trop pourquoi, sous la plume des chroniqueurs comme sous celle des clercs de la chancellerie pontificale, le mot “albigeois” servit à désigner, même bien loin d’Albi, les hérétiques implantés aux XIIe et XIIIe siècles entre l’Agenais et la Méditerranée, et que l’on préfère aujourd’hui appelés “cathares”, à cause de la connotation géographique trop restreinte du mot “albigeois”.

Le concile de 1179 en avait appelé, contre les cathares occitans, à la force armée dont disposaient les seigneurs du pays. Comme lesdits seigneurs, du modeste hobereau de la campagne lauragaise jusqu’aux comtes de Toulouse et de Foix, protégeaient publiquement les communautés cathares installées dans les villes et les villages, et qu’ils avaient même, souvent, dans leur famille, un ou plusieurs “hérétiques avérés” (hereticus perfectus), les appels de l’Église demeurèrent lettre morte.

La croisade contre les albigeois

Une croisade est une guerre sainte, c’est-à-dire, en ce qui concerne l’Occident médiéval, une guerre qui se fait au nom de la religion du Christ. C’était le cas des expéditions menées en Terre sainte contre les infidèles, et qui servirent de modèle à celle que le Saint-Siège lança contre les cathares occitans. C’est d’ailleurs parce qu’ils entrent dans la militia Christi, l’armée du Christ, que ceux qui s’engagent dans une telle guerre cousent une croix sur leur manteau et sont appelés les croisés.

Élu en 1198, le pape Innocent III décida de mettre immédiatement sur pied l’intervention militaire qui seule, à ses yeux, réglerait la question cathare. Mais comme il ne trouva personne en pays occitan pour prendre les armes, il fut contraint d’en appeler à une armée étrangère : il fit alors prêcher la croisade à travers l’Europe chrétienne, tout particulièrement en France et dans les pays voisins. Une immense armée, essentiellement française, se mit alors en marche au printemps 1209.

Du fait qu’en vingt ans de guerre l’Église romaine ne réussit pas à avoir raison du catharisme occitan, mais que la couronne de France tira de cette opération des bénéfices majeurs en annexant la moitié du comté de Toulouse, ce qu’on appellera plus tard le bas languedoc, et en se donnant les moyens juridiques d’annexer à moyen terme l’autre moitié - le haut Languedoc -, on s’est souvent demandé si la “guerre sainte” n’avait pas été un faux prétexte et si elle n’avait pas été, en fait, le masque de la conquête française.

Or on sait maintenant, grâce à la correspondance qu’il a échangée avec Innocent III, que le roi Philippe Auguste ne voulait pas de cette croisade, qu’il a refusé, malgré les supplications du pape, d’en prendre la tête, et qu’il a même interdit à son fils le futur Louis VIII et à ses grands barons de se croiser.

Mais l’assassinat à Saint-Gilles, en janvier 1208, du légat pontifical Pierre de Castelnau, leva les derniers obstacles. Devant cet acte sacrilège, que l’Église imputa au comte de Toulouse, Raymond VI, la pression du haut clergé de France fut telle que Philippe Auguste dut consentir à ce que ses vassaux prennent la croix - tout en refusant de la prendre lui-même et de mêler son fils à l’opération. S’il n’a pas pu empêcher la croisade, du moins le roi de France l’a-t-il retardée de dix ans…

Les premiers succès des croisés

Innocent III “exposa en proie” les terres des princes occitans suspectés de tolérer les cathares sur leurs domaines, au premier chef le comte de Toulouse et son neveu le jeune Raymond-Roger Trencavel, vicomte de Béziers, Carcassonne, Albi et Razès. Il offrit leurs terres et leurs titres “à tout bon catholique qui voudra s’en emparer”.

expulsion cathares carcasonneJuillet 1209 : Béziers refuse d’ouvrir ses portes aux croisés qui, par la vallée du Rhône, ont déferlé sur le Languedoc. Alors ils donnent l’assaut. Carcassonne est ensuite assiégée, Trencavel est capturé par traîtrise et assassiné. Ses titres et ses domaines sont donnés par le légat du pape, l’abbé de Cîteaux Arnaud Amaury, à un seigneur d’île-de-France, Simon de Montfort, qui devient le chef militaire de l’armée d’invasion.

L’Église triomphe. Mais voilà qui ne fait pas l’affaire du suzerain de Carcassonne : le roi d’Aragon, Pierre II, souverain catholique s’il en est, puisqu’il est lui-même vassal du Saint-Siège ! L’implantation en pays d’oc d’un seigneur français, à la tête de toute une chevalerie française à qui il va distribuer les fiefs conquis, constitue une grave menace pour la couronne d’Aragon : c’en est fini de l’équilibre géopolitique qu’elle a mis en place sur l’espace nord-pyrénéen, depuis que Raymond VI et son fils ont chacun épousé une sœur du roi. Ce dernier a même signé en 1204 avec le comte de Toulouse un traité d’alliance “contre tout homme au monde”. Mais, occupé par la guerre que l’Aragon et la Castille mènent contre les musulmans d’Espagne, Pierre II ne peut intervenir en Languedoc.

Alors, neuf années durant, Montfort chevauche à travers le pays. Il massacre, ravage, pille - même l’abbaye de Moissac ! -, il dresse d’immenses bûchers collectifs pour les cathares qu’il capture. Il distribue les seigneuries à ses compagnons. Il conquiert l’Albigeois, l’Agenais, le Quercy, le Rouergue. Il porte la guerre sur des terres où il n’y a jamais eu d’hérétiques : Comminges, Bigorre, Béarn, Provence…

La résistance occitane et aragonaise

bataille de muretEn juillet 1212, la victoire de Las Navas de Tolosa sur les Almohades laisse enfin les mains libres au roi d’Aragon. Il vole au secours des Occitans, et se fait reconnaître, à Toulouse, suzerain et protecteur de tous les pays menacés par la croisade. Malheureusement pour ces derniers, faute d’avoir eu un commandement unique et d’avoir adopté une tactique efficace, la grande coalition rassemblant autour des Catalans et des Aragonais les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix, est mise en déroute dans la plaine de Muret, le 12 septembre 1213, par la cavalerie lourde de Simon de Montfort. Pierre II a même trouvé la mort dans la bataille... Montfort vainqueur, le Saint-Siège le proclame comte de Toulouse à la place de Raymond VI, déchu et condamné à l’exil ; mais le conquérant meurt en 1218, la tête fracassée par un boulet de catapulte, alors qu’il assiégeait Toulouse révoltée.

Son fils Amaury lui succède... Vaillant, mais trop jeune et inexpérimenté, il ne peut faire front à la guerre de libération conduite par Raymond VI et son fils Raymond VII, par le comte de Foix, et par tous leurs vassaux. Il perd une à une les immenses conquêtes de son père et, assiégé dans Carcassonne en janvier 1224, il capitule et rentre en France avec le dernier carré de ses fidèles. La croisade des Montfort est vaincue.

La fin de la croisade albigeoise

Les cathares qui ont échappé aux bûchers se réinstallent dans le pays libéré. Alors le Saint-Siège lance en 1226 une deuxième croisade, conduite, cette fois, par le nouveau roi de France en personne, Louis VIII. Il a compris, lui, tous les bénéfices que la Couronne avait à tirer de l’opération...

Le pays, rendu exsangue par dix-sept ans de guerre, s’effondre. Raymond VII est contraint de signer en 1229 le traité de Paris qui annexe au domaine royal, outre l’ancienne vicomté de Trencavel, la moitié de ses États : tous ses domaines du bas Languedoc s’ouvrant sur la Méditerranée. Sa fille Jeanne est mariée de force à un frère de Louis IX. Le prochain comte de Toulouse sera donc un capétien. Et le traité prévoit qu’à sa mort, s’il n’a pas d’enfant, tout le comté reviendra au roi...

Ce fut ce qui se passa en 1271. Voilà pourquoi, depuis, le Languedoc est français. Quant à l’hérésie, vingt années de croisade n’ayant rien réglé du tout, le Saint-Siège mit bientôt en place un nouveau moyen de répression : l’Inquisition... Mais il fallut à celle-ci presque un siècle pour venir à bout de l’extraordinaire résistance clandestine de la religion interdite : le dernier parfait cathare, Guilhem Bélibaste, ne fut capturé et brûlé qu’en 1321...

Bibliographie

La croisade albigeoise, la lutte contre les Cathares, de Francois de Lannoy. Ouest-France, 2013.

La croisade contre les Albigeois et l'union du Languedoc à la France, 1209-1249. Perrin, 1999.